CHAPITRE PREMIER
UNE RÉCEPTION DEPUIS LONGTEMPS ATTENDUE
Quand M. Bilbon Sacquet, de Cul-de-sac, annonça qu'il donnerait à l'occasion de son undécante-unième anniversaire une réception d'une magnificence particulière, une grande excitation régna dans Hobbitebourg, et toute la ville en parla.
Bilbon était en même temps très riche et très particulier, et il avait fait l'étonnement de la Comté pendant soixante ans, c'est-à-dire depuis sa remarquable disparition et son retour inattendu. Les richesses qu'il avait rapportées de ses voyages étaient devenus une légende locale, et l'on croyait communément, en dépit des assurances des anciens, que la Colline de Cul-de-sac était creusée de galeries bourrées de trésors. Et si cela n'eût pas suffi à assurer sa renommée, sa vigueur prolongée aurait encore fait l'admiration de tous. Le temps s'écoulait, mais il semblait n'avoir aucune prise sur M. Sacquet. A quatre-vingt-dix ans, il était tout semblable à ce qu'il était à cinquante. A quatre-vingt-dix neuf ans, on commença à le qualifier de bien conservé, mais inchangé aurait été plus près de la vérité. D'aucuns hochaient la tête, pensant que c'était trop d'une bonne chose, il paraissait injuste que quelqu'un pût jouir (visiblement) d'une jeunesse perpétuelle en même temps que (suivant l'opinion commune) d'une opulence inépuisable.
- Cela aura sa contrepartie, disait-on. Ce n'est pas naturel, et il en viendra certainement des ennuis! 
Mais jusque là aucun ennui n'était venu, et comme M. Sacquet était généreux de son argent, la plupart des gens lui pardonnaient volontiers ses singularités et sa bonne fortune. Il était en relations de visite avec ses parents (hormis, naturellement, les Sacquet de Besace) et il avait de nombreux admirateurs fervents parmi les Hobbits des familles pauvres et peu importantes. Mais il n'eut pas d'amis intimes jusqu'au moment où certains de ses jeunes cousins commencèrent à prendre de l'âge.
L'aîné de ceux-ci et le favori de Bilbon était le jeune Frodon Sacquet. A quatre-vingt-dix-neuf ans, Bilbon l'adopta comme héritier, il l'amena vivre à Cul-de-sac, et les espérances des Sacquet de Besace furent définitivement anéanties. Bilbon et Frodon se trouvaient avoir le même anniversaire: le 22 septembre. «Tu ferais mieux de venir habiter ici, Frodon, mon gars, dit un jour Bilbon, nous pourrons ainsi célébrer confortablement notre anniversaire ensemble» A cette époque, Frodon était encore dans ses années intermédiaires, comme les Hobbits appelaient les années d'irresponsabilité qui s'étendaient entre l'enfance et la majorité à trente-trois ans.

Douze autres années s'écoulèrent. Tous les ans, les Sacquet avaient donné des réceptions d'anniversaire pleines d'entrain à Cul-de-sac, mais à présent il était entendu que quelque chose de tout à fait exceptionnel se préparait pour cet automne. Bilbon allait avoir un décante-un ans, 111, chiffre plutôt curieux et âge très respectable pour un Hobbit (le Vieux Touque lui-même n'avait atteint que 130 ans) et Frodon allait en avoir trente-trois, 33, chiffre important: la date de sa majorité.
On commença à jaser à Hobbitebourg et à Lèzeau, et la rumeur de l'événement attendu courut partout dans la Comté. L'histoire et le personnage de M. Bilbon Sacquet firent une fois de plus le principal sujet de conversation, et les gens âgés virent soudain leurs souvenirs très bienvenus.
Personne n'eut d'auditoire plus attentif que le vieux Ham Gamegie, communément appelé l'Ancien. Il pérorait au Buisson de Lierre, une petite auberge de la route de Lèzeau, et il parlait avec quelque autorité, car il avait entretenu le jardin de Cul-de-sac durant quarante ans, et avant cela il avait déjà aidé le vieux Trogon dans le même office. Maintenant que lui-même, devenu vieux, avait les articulations ankylosées, le travail était principalement effectué par son plus jeune fils, Sam Gamegie. Tant le père que le fils étaient en relations très amicales avec Bilbon et Frodon. Ils habitaient sur la Colline même, au n°3 du Chemin des Trous-du-Talus juste sous Cul-de-Sac.
«C'est un aimable gentil hobbit à la parole affable que M. Bilbon, comme je l'ai toujours dit», déclarait l'Ancien. Ce qui était l'exacte vérité: car Bilbon se montrait très poli à son égard, l'appelant «Maître Hamfast» et le consultant constamment sur la pousse des légumes en matière de «racines», et en particulier de pommes de terre, tout le voisinage (lui-même compris) le considérait comme l'autorité maîtresse.
- Mais qu'en est-il de ce Frodon qui vit avec lui?  Demanda le Vieux Chénier de Lèzeau. Il s'appelle Sacquet, mais il est plus qu'à moitié un Brandebouc, à ce qu'on dit. Je ne comprends pas pourquoi un Sacquet de Hobbitebourg irait chercher femme là-bas dans le Pays de Bouc, où les gens sont si bizarres.
- Et il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ils le soient, intervint Papa Bipied (voisin immédiat de l'Ancien), vu qu'ils habitent du mauvais côté du Brandevin et tout contre la Vieille Forêt. C'est un sombre et mauvais endroit, si la moitié de ce qu'on rapporte est vrai.
- Tu as raison, Papa!  dit l'ancien. Non que les Brandebouc du Pays de Bouc vivent dans la Vieille Forêt, Mais c'est une drôle de lignée, apparemment. Ils batifolent toujours en bateau sur cette grande rivière et ce n'est pas naturel, ça. Ce n'est pas étonnant qu'il en soit sorti des ennuis, que je dis. Mais quoi qu'il en soit, M. Frodon est un jeune Hobbit aussi gentil qu'on pourrait le souhaiter. Il ressemble beaucoup à M. Bilbon, et pas seulement de traits. Son père était un Sacquet après tout. Et c'était un respectable Hobbit très comme il faut que M. Drogon Sacquet, il n'y a jamais eu grand chose à dire de lui jusqu'au jour où il s'est noyé.
- Noyé?  Cirent plusieurs voix.
On avait déjà entendu cela et d'autres rumeurs plus sombres, bien sûr, mais les Hobbits ont une passion pour l'histoire des familles, et on était prêt à l'entendre raconter de nouveau.
- Eh!  bien, c'est ce qu'on dit, répondit l'Ancien. Voyez-vous
M. Drogon, il avait épousé la pauvre Mlle Primula Brandebouc. Elle était la cousine germaine de notre M. Bilbon du côté maternel (sa mère étant la plus jeune des filles du Vieux Touque), et M. Drogon était son cousin issu de germain. Ainsi M. Frodon est en même temps son cousin germain et son cousin issu de germain, son oncle à la mode de Bretagne des deux côtés, comme on dit, si vous me suivez. Et M. Drogon était en séjour à Château-brande chez son beau-père, le vieux Maître Gorbadoc, comme il le faisait souvent après son mariage (car il était assez porté sur la boustifaille, et le vieux Gorbadoc tenait une bonne et généreuse table), et il était allé canoter sur le Brandevin, et lui et sa femme se sont noyés, alors que M. Frodon était encore un enfant et tout.
- J'ai entendu dire qu'ils étaient allés sur l'eau après le dîner au clair de lune, dit le Vieux Chénier, et que c'était le poids de Drogon qui avait fait couler la barque.
- Et moi j'ai entendu dire qu'elle l'avait poussé dedans et qu'il l'avait entraînée avec lui, dit Rouquin, le meunier de Hobbitebourg.
- Tu ne devrais pas écouter tout ce que t'entends, Rouquin, dit l'Ancien, qui n'aimait pas beaucoup le meunier. il n'y a pas besoin de parler de poussée ou de tirage. Les bateaux, c'est déjà assez ficelle pour ceux qui restent assis tranquilles sans aller chercher plus loin la cause des ennuis. En tout cas: y avait ce M. Frodon resté orphelin et échoué, comme qui dirait, parmi ces bizarres gens du Pays de Bouc, élevé en tout cas à Château-brande. Une vraie lapinière, de tous points de vue. Le vieux Maître Gorbadoc n'avait jamais moins de deux centaines de parents chez lui. M. Bilbon n'a jamais fait meilleure action qu'en ramenant le gamin vivre parmi des gens normaux.
- Mais j'ai dans l'idée que ç'a été un coup dur pour ces Sacquet de Besace. Ils pensaient qu'ils allaient avoir Cul-de-sac, la fois où il était parti et où on l'avait cru mort. Et le voilà qui revient et les renvoie, et il continue à vivre, à vivre, sans jamais paraître d'un jour plus vieux, Dieu le bénisse!  Et tout d'un coup il sort un héritier et il fait proprement établir tous les papiers. Les Sacquet de Besace ne verront jamais l'intérieur de Cul-de-sac, à présent ou il faut l'espérer.
- Y a un gentil petit magot serré là-haut, que j'ai entendu raconter, dit un étranger, venu pour affaires de Grand'Cave dans le Quartier Ouest. Tout le haut de votre colline est truffé de galeries remplies de coffres d'or et d'argent, et de joyaux, d'après ce qu'on m'a dit.
- Eh!  Bien, vous en avez entendu plus que je ne pourrais garantir, répondit l'Ancien. Je ne sais rien de joyaux. M. Bilbon ne regarde pas à l'argent, et il ne paraît pas en manquer, mais je n'ai pas connaissance du creusement de galeries. J'ai vu M. Bilbon quand il est revenu, il y a à peu près soixante ans, alors que j'étais gosse. Il n'y avait pas longtemps que j'étais en apprentissage chez le vieux Troglon (qu'était un cousin de papa), mais il m'a fait monter à Cul-de-sac pour l'aider à empêcher les gens de se balader partout et de tout piétiner dans le jardin pendant la vente. Et au milieu de tout ça, voilà M. Bilbon qui monte la colline avec un poney et des énormes sacs et deux coffres. Je ne doute pas qu'ils étaient remplis pour la plus grande part de trésors qu'il avait ramassés à l'étranger, où il y a des montagnes d'or, qu'on dit, mais il n'y avait pas de quoi remplir des galeries. En tout cas, mon gars Sam doit en savoir plus long là-dessus. Il est tout le temps fourré à Cul-de-Sac. Il est fou des histoires de l'ancien temps, et il écoute tous les récits de M. Bilbon. M. Bilbon lui a appris ses lettres sans malice, remarquez bien, et j'espère qu'il n'en sortira aucun mal.
«Des Elfes et des Dragons!  que je lui dis. Mieux vaut pour toi et moi des choux et des pommes de terre. Ne va pas te mêler des affaires de ceux qui sont au-dessus de toi, ou tu vas aboutir à des ennuis trop gros pour toi, que je lui dis. Et je pourrais en dire autant à d'autres», ajouta t il, jetant un regard à l'étranger et au meunier.
Mais l'Ancien ne convainquit pas son auditoire. La légende des richesses de Bilbon était à présent trop fermement établie dans l'idée de la jeune génération de Hobbits.
- Ah!  mais il est bien probable qu'il a ajouté à ce qu'il avait d'abord rapporté, argua le meunier, exprimant l'opinion commune. Il est souvent parti de chez lui. Et pensez à ces étrangers qui viennent le voir: des nains qui viennent la nuit et ce vieux magicien errant, Gandalf, et tout ça. Vous me direz ce que vous voudrez, l'Ancien, mais Cul-de-sac est un endroit bizarre et ses habitants sont bizarres.
- Et vous pourrez me dire ce que vous voudrez sur ce à quoi vous ne connaissez pas davantage qu'à la navigation, M. Rouquin, répliqua l'Ancien, détestant le meunier plus encore qu'à l'ordinaire. Si cela est être bizarre, eh bien on pourrait s'accommoder d'un peu plus de bizarrerie par ici. II y en a pas loin qui n'offriraient pas une pinte de bière à un ami, s'ils vivaient dans un trou aux murs d'or. Mais à Cul-de-sac on fait les choses convenablement. Notre Sam dit que tout le monde sera invité à la réception, et il y aura des cadeaux, notez, des cadeaux pour tous ce mois même où nous sommes.

Ce mois même était celui de septembre, et il était aussi beau qu'on pouvait le souhaiter. Un ou deux jours après, une rumeur (sans doute lancée par ce Sam si bien informé) se répandit, comme quoi il y aurait un feu d'artifice qui plus est, un feu d'artifice tel qu'on n'en avait plus vu dans la Comté depuis près d'un siècle, depuis la mort du Vieux Touque, en fait.
Des jours passèrent et Le Jour approchait. Un soir, un chariot d'aspect inhabituel transportant des paquets également d'aspect inhabituel traversa Hobbitebourg et gravit la Colline vers Cul-de-Sac. Les Hobbits saisis passèrent la tête par les portes éclairées pour regarder bouche bée. Le chariot était conduit par des étrangers, qui chantaient des chansons étranges: des nains à longue barbe et à profonds capuchons. Quelques-uns d'entre eux restèrent à Cul-de-Sac. A la fin de la seconde semaine de septembre, une charrette entra en plein jour par Lèzeau, venant de la direction du Pont de Brandevin. Un vieillard la conduisait seul. II portait un haut chapeau bleu à pointe, un long manteau gris et un cache-col argenté. Il avait une longue barbe blanche et des sourcils broussailleux qui ressortaient sous le bord de son chapeau. Des petits enfants hobbits coururent derrière la charrette à travers tout Hobbitebourg et jusqu'au haut de la colline. La charrette portait un chargement de pièces d'artifice, comme ils le devinaient justement. A la porte de devant de Bilbon, le vieillard commença à le décharger: il y avait de grands paquets de pièces d'artifice de toutes sortes et de toutes formes, dont chacun était marqué d'un grand G  rouge et de la rune elfique   
C'était la marque de Gandalf, naturellement, et le vieillard était Gandalf le Magicien, dont la renommée dans la Comté se fondait en premier lieu sur son habileté au maniement des feux, fumées et lumières. Son affaire principale était bien plus difficile et dangereuse, mais les gens de la Comté n'en connaissaient rien. Pour eux, il n'était qu'une des «attractions» de la Réception. De là l'excitation des petits Hobbits. «G comme Grand», criaient-ils, et le vieillard sourit. Ils le connaissaient de vue, bien qu'il ne parût qu'occasionnellement à Hobbitebourg et qu'il ne s'y arrêtera jamais longtemps, mais ni eux ni aucun des plus vieux de leurs aînés n'avaient vu un de ses spectacles de feux d'artifice, qui appartenaient maintenant à un passé légendaire.
Quand le vieillard eut achevé le déchargement, avec l'aide de quelques nains et de Bilbon, celui ci distribua quelques sous, mais pas un seul pétard, pas le moindre diablotin ne parut, à la déception des spectateurs.
- Sauvez-vous, maintenant!  Dit Gandalf. Vous aurez tout ce qu'il faut le moment venu.
Puis il disparut à l'intérieur avec Bilbon, et la porte se referma. Les jeunes Hobbits restèrent un moment les yeux écarquillés en vain sur la porte, puis ils s'en furent, avec l'impression que le jour de la réception n'arriverait jamais.
A Cul-de-sac, Bilbon et Gandalf étaient assis à la fenêtre ouverte d'une petite chambre donnant à l'ouest sur le jardin. Cette fin d'après midi était claire et paisible. Les fleurs rutilaient, rouges et or: gueules de-loup et soleils, et des capucines qui grimpaient sur toutes les parois de gazon et débordaient au bord des fenêtres rondes.
- Que votre jardin est éclatant!  Dit Gandalf.
- Oui, répondit Bilbon, je l'aime beaucoup, comme toute cette vieille Comté, mais je crois que j'ai besoin de vacances.
- Vous voulez donc poursuivre votre projet? 
- Oui. J'ai pris ma décision il y a plusieurs mois, et je ne l'ai pas changée.
- Très bien. II est inutile de rien ajouter. Tenez-vous-en à votre plan à votre plan dans son entier, notez-le bien et j'espère que cela réussira au mieux, pour vous et pour nous tous.
- Je l'espère. En tout cas, je me propose de bien m'amuser jeudi et de faire ma petite farce.
- Qui rira, je me le demande, dit Gandalf avec un hochement de tête.
- On verra, dit Bilbon.

Le lendemain, d'autres charrettes et d'autres encore gravirent la Colline. Il aurait pu y avoir quelques murmures sur «le commerce local H, mais la même semaine commencèrent à se déverser de Cul de sac des commandes de toutes les sortes de fournitures, de denrées, de friandises que l'on pouvait se procurer à Hobbitebourg, à Lèzeau ou en tout autre endroit du voisinage. Les gens s'enthousiasmèrent, ils se mirent à cocher les jours sur le calendrier, et ils guettèrent avec avidité le facteur, dans l'espoir d'invitations.
Elles ne tardèrent pas à pleuvoir, la poste de Hobbitebourg fut embouteillée, celle de Lèzeau débordée, et il fallut faire appel à des facteurs auxiliaires. Ils montaient la Colline en un courant continu pour porter des centaines de variations polies sur le thème Merci, je viendrai certainement.
Une pancarte apparut à la grille de Cul-de-sac: ENTRÉE INTERDITE SAUF POUR AFFAIRE CONCERNANT LA RÉCEPTION. Même ceux qui prétendaient avoir à faire avec la réception étaient rarement admis à l'intérieur. Bilbon était très occupé à écrire des invitations, à pointer les réponses, à empaqueter des cadeaux et à faire certains préparatifs personnels et secrets. Depuis l'arrivée de Gandalf, il était devenu invisible.
En se réveillant un beau matin, les Hobbits trouvèrent le grand champ au sud de la porte de devant de Bilbon couvert de cordes et de montants destinés à dresser des tentes et des pavillons. Une entrée spéciale fut ouverte dans le talus menant à la route, et de larges marches et une grande porte blanche y furent construites. Les trois familles hobbites du Chemin des Trous-du-Talus, qui longeait le champ, y prirent un intense intérêt, et tout le monde les envia. Le Vieux Gamegie l'Ancien cessa même de prétendre travailler dans son jardin.
Les tentes commencèrent de s'élever. Il y avait un pavillon particulièrement grand, si vaste que l'arbre qui poussait dans le champ y était englobé et se dressait fièrement près d'une des extrémités, à la tête de la table principale. Des lanternes furent suspendues à toutes ses branches. Qui était plus prometteur encore (dans l'esprit d'un Hobbit): Une énorme cuisine en plein air fut érigée au coin nord du champ. Un contingent de cuisiniers vint de toutes les auberges et de tous les restaurants à des milles à la ronde compléter l'équipe des nains et autres curieuses gens cantonnés à Cul-de-Sac. L'excitation fut à son comble.
Puis le temps se couvrit. C'était le mercredi, veille de la Réception. L'inquiétude était intense. Puis l'aube du jeudi 22 septembre apparut pour de bon. Le soleil se leva, les nuages s'évanouirent, les drapeaux furent déployés, et la fête commença.
Bilbon Sacquet l'appelait réception, mais c'était en réalité tout une variété de distractions condensées en une. Pratiquement tout le voisinage était invité. Très peu de gens furent oubliés par accident, mais comme ils vinrent tout de même, l'oubli fut sans importance. De nombreuses personnes d'autres régions de la Comté avaient été aussi conviées, et il y en eut même d'au-delà des frontières. Bilbon reçut en personne les invités (et les ajouts) à la nouvelle porte blanche. II distribua des cadeaux à tous et au-delà cet au-delà représentant ceux qui ressortaient par-derrière et revenaient par la porte. Les Hobbits font des cadeaux à autrui à l'occasion de leur propre anniversaire. Pas des cadeaux coûteux en général, et pas avec la même prodigalité qu'en ce jour, mais ce n'était pas un mauvais système. En fait, à Hobbitebourg et à Lèzeau, chaque jour de l'année était l'anniversaire de quelqu'un, de sorte que tout Hobbit de cette région avait une bonne chance de recevoir au moins un cadeau une fois par semaine, au moins. Mais ils ne s'en lassaient jamais.
En cette occasion, les cadeaux étaient exceptionnellement beaux. Les jeunes Hobbits étaient tellement excités qu'ils oublièrent presque, un moment, la question du manger. II y avait des jouets dont ils n'avaient jamais vu d'exemple, tous magnifiques et certains manifestement magiques. Un grand nombre de ces jouets avaient été commandés un an auparavant, ils venaient d'aussi loin que la Montagne et le Val, et ils étaient d'authentique fabrication naine.
Quand tous les invités eurent été individuellement accueillis et eurent finalement passé la porte, il y eut des chants, des danses, de la musique, des jeux et, naturellement, à manger et à boire. Il y avait trois repas formels: le déjeuner, le thé et le dîner (ou souper)Mais le déjeuner et le thé furent surtout marqués par le fait qu'à ce moment tous les invités étaient assis et mangeaient ensemble. Entre-temps, il y avait simplement des quantités de gens qui mangeaient et buvaient de façon continue de onze heures à six heures et demie, moment où commença le feu d'artifice.
Ce feu d'artifice était de Gandalf: il ne l'avait pas seulement apporté, mais combiné et fabriqué, et ce fut lui qui tira les effets spéciaux, les pièces montées, les vols de fusées. Mais il y eut aussi une généreuse distribution de pétards, de serpenteaux, de soleils, de torches, de chandelles de nains, de fontaines d'Elfes, d'aboyeurs, de gobelins et de coups de tonnerre. Tout cela était superbe. L'art de Gandalf se perfectionnait avec l'âge:
Des fusées ressemblaient à un vol d'oiseaux scintillants chantant avec de doux accents. Il y eut des arbres verts aux troncs de fumée sombre: leurs feuilles s'ouvrirent comme si tout un printemps se déployait en un instant, et leurs branches répandirent sur les Robbits étonnés des fleurs rayonnantes qui disparurent avec un doux parfum juste avant d'atteindre les visages levés. Des fontaines de papillons s'envolèrent en étincelant dans les arbres, des colonnes de feux colorés s'élevèrent pour se muer en aigles, en navires sous les voiles, en une phalange de cygnes volants, il y eut un orage rutilant et une averse de pluie jaune, une forêt de javelots d'argent jaillit soudain dans l'air avec un hurlement comme d'une armée en bataille et retomba dans l'eau avec le sifflement de cent serpents ardents. Et il y eut aussi une dernière surprise en l'honneur de Bilbon, et elle saisit à l'extrême tous les Hobbits, comme le voulait Gandalf. Les lumières s'éteignirent. Une grande fumée s'éleva. Elle prit la forme d'une montagne vue dans le lointain, et elle commença de rougeoyer en son sommet. Puis elle cracha des flammes vertes et écarlates. S'envola un dragon d'or rouge non pas grandeur nature, mais terriblement naturel d'aspect, il y eut un rugissement, et il survola par trois fois les têtes de la foule, en sifflant. Tous se jetèrent face contre terre. Le dragon passa comme un express, se retourna en un soubresaut et éclata au-dessus de Lèzeau en une explosion assourdissante.
«C'est le signal du souper!  » Dit Bilbon. La douleur et l'alarme s'évanouirent d'un coup, et les Hobbits prostrés se relevèrent d'un bond. Il y eut un souper splendide pour tout le monde, hormis ceux qui étaient conviés au dîner de famille spécial. Celui ci se tint dans le grand pavillon à l'arbre. Les invitations étaient limitées à douze douzaines (chiffre que les Hobbits nomment aussi une grosse, encore que ce mot ne fût pas jugé convenir à des personnes), Et les invités étaient choisis parmi toutes les familles auxquelles Bilbon et Frodon étaient apparentés, avec l'addition de quelques amis personnels non parents (tels que Gandalf) Maints jeunes Hobbits étaient compris et étaient présents par autorisation paternelle, Car les Hobbits étaient coulants à l'égard de leurs enfants pour ce qui était de veillée tardive surtout quand il y avait une chance de repas gratuit. Élever de jeunes Hobbits nécessitait une ample provende.
Il y avait de nombreux Sacquet et Bophin, et aussi de nombreux Touques et Brandebouc, il y avait divers Fouille (parents de la grand-mère de Bilbon Sacquet) et divers Boulot (alliés de son grand-père Touque), et une sélection de Fouine, Bolger, Sanglebuc, Trougrisard, Bravet, Sonnecor et Fierpied. Certains n'étaient que de très lointains parents de Bilbon, et d'aucuns qui vivaient dans des coins retirés de la Comté n'étaient à peu près jamais venus à Hobbitebourg. Les Sacquet de Besace n'avaient pas été oubliés. Othon et sa femme Lobelia étaient présents. Ils n'aimaient pas Bilbon et détestaient Frodon, mais si magnifique était la carte d'invitation, écrire à l'encre d'or, qu'ils avaient trouvé impossible de refuser. Du reste, leur cousin Bilbon s'était spécialisé depuis bien des années dans la bonne chère, et sa table était hautement réputée.
Tous les cent quarante-quatre invités espéraient un agréable festin, encore qu'ils craignissent assez le discours d'après-dîner de leur hôte (élément inévitable)Il avait tendance à introduire des morceaux de ce qu'il appelait poésie, et parfois, après quelques verres, à faire des allusions aux aventures absurdes de son mystérieux voyage. Les invités ne furent pas déçus: ils eurent un très agréable festin, en fait un banquet qui avait toutes les qualités: riche, abondant, varié et prolongé. Les achats de nourriture tombèrent presque à zéro dans la région durant toute la semaine suivante, mais comme l'approvisionnement de Bilbon avait épuisé les stocks de la plupart des magasins, des caves et des entrepôts dans un rayon de plusieurs milles, cela n'eut pas grande importance.
Après le banquet (plus ou moins) vint le discours. Mais la plupart de la compagnie était à présent d'humeur tolérante, à ce stade délicieux où l'on «remplit les derniers coins», comme ils disaient. Les invités sirotaient leur boisson favorite en grignotant leurs friandises préférées, et leurs craintes étaient oubliées. Ils étaient prêts à écouter n'importe quoi et à applaudir à toute pause.
Mes chers Amis, dit Bilbon, se levant à sa place. «Silence!  Silence!  Silence!  » Crièrent-ils, ne cessant de répéter ces mots en chœur sans paraître vouloir suivre leur propre injonction. Bilbon quitta sa place et alla grimper sur une chaise sous l'arbre illuminé. La lumière des lanternes tombait sur son visage radieux, les boutons d'or brillaient sur son gilet de soie brodée. Tous pouvaient le voir là debout, agitant une main en l'air, tandis que l'autre était enfouie dans la poche de son pantalon.
Mes chers Sacquet et Bophin, reprit-il, et mes chers Touque et Brandebouc, Fouille, Boulot, Fouine, Sonnecor, Bolger, Sanglebuc, Bravet, Trougrisard et Fierpied. «ProudFEET (Proudfoot signifie Fierpied, c'est un nom, donc invariable, mais le pluriel de foot est feet.)! » Cria un vieux Hobbit du fond du pavillon. Il s'appelait Fierpied, bien entendu, et il méritait bien son nom: ses pieds étaient grands, exceptionnellement velus, et ils reposaient tous deux sur la table.
Fierpied, répéta Bilbon. Et aussi mes bons Sacquet de Besace, dont le retour enfin à Cul-de-sac est le bienvenu. Ce jour est celui de mon cent onzième anniversaire: j'ai undécante-un ans aujourd'hui !  «Hourra!  Hourra!  Bon anniversaire!  » Cria t'on, et de marteler joyeusement les tables. Bilbon s'en tirait magnifiquement. C'était le genre de discours qu'on appréciait: clair et bref.
J'espère que vous vous amusez tous autant que moi. Acclamations assourdissantes. Cris de Oui (et de Non) Retentissement de trompettes et de cors, de pipeaux et de flûtes, et autres instruments de musique. II y avait là, comme il a été dit, de nombreux jeunes Hobbits. On avait tiré des centaines de diablotins musicaux. La plupart portaient la marque VAL, ce qui ne signifiait pas grand chose pour les Hobbits, mais tous s'accordèrent à déclarer que c'étaient de merveilleux diablotins. Ils contenaient des instruments, petits, mais d'une facture parfaite et d'une sonorité enchanteresse. De fait, dans un coin, certains des jeunes Touques et Brandebouc, supposant que l'oncle Bilbon en avait fini (puisqu'il avait clairement dit tout le nécessaire), formèrent alors un orchestre impromptu et entamèrent un joyeux air de danse. Le jeune M. Éverard Touque et Mlle Melilot Brandebouc grimpèrent sur une table et, clochettes à la main, se mirent à danser le saltarelle: Une jolie danse, mais assez vigoureuse.
Bilbon n'avait toutefois pas terminé. Saisissant le cor d'un garçon qui se trouvait près de lui, il donna trois puissants cornements. Le brouhaha s'apaisa. Je ne serai pas long, cria t'il. (Acclamations de toute l'assemblée.) Je vous ai tous rassemblés pour une certaine raison. (Quelque chose dans son ton fit impression. Il y eut presque le silence et un ou deux Touque dressèrent l'oreille.
Pour trois raisons, en vérité!  Tout d'abord, pour vous dire que je vous aime tous immensément et qu'undécante-un ans sont un temps trop court à vivre, parmi de si excellents et si admirables Hobbits. (Formidable explosion d'approbation.)
Je ne connais pas la moitié d'entre vous à moitié autant que je le voudrais, et j'aime moins que la moitié d'entre vous à moitié aussi bien que vous le méritiez. (Il y eut çà et là quelques applaudissements, mais la plupart de l'assistance s'efforçait de démêler s'il s'agissait d'un compliment.)
En second lieu, pour célébrer mon anniversaire. (Nouvelles acclamations.) Je devrais dire: NOTRE anniversaire. Car c'est aussi, bien sûr, celui de mon héritier et neveu, Frodon. Il entre aujourd'hui dans sa majorité et dans son héritage. (Quelques applaudissements pour la forme de la part des ainés, et de bruyants cris de «Frodon !  Frodon !  Chic au vieux Frodon !  » De la part des plus jeunes. Les Sacquet de Besace se renfrognèrent, se demandant ce que signifiait «entrer dans son héritage»
Ensemble, nous comptons cent quarante-quatre ans. Votre nombre a été choisi, pour concorder avec ce total remarquable: Une Grosse, si vous me permettez cette expression. (Aucune acclamation. Cela était ridicule.
Maints invités, et particulièrement les Sacquet de Besace se sentirent insultés, dans leur certitude de n'être là que pour compléter le nombre requis, comme des marchandises dans un emballage. «Une Grosse, en vérité!  Quelle expression vulgaire !  »
C'est aussi, s'il m'est permis de me rapporter à l'histoire ancienne, l'anniversaire de mon arrivée par tonneau à Esgaroth sur le Long Lac, Bien que le fait que ce fût mon anniversaire me fût sorti de la mémoire en cette occasion. Je n'avais alors que cinquante et un ans, et les jours de naissance ne paraissaient pas aussi importants. Le banquet fut splendide, toutefois, encore que je fusse affligé d'un fort rhume à ce moment, je m'en souviens, et je pouvais seulement dire «Merci beaucoup» Je le répète à présent plus correctement. Merci beaucoup d'être venus à ma petite réception. (Silence obstiné. Tous craignaient l'imminence d'une chanson ou de quelque poésie, et ils commençaient à en avoir assez. Pourquoi ne pouvait-il s'arrêter de parler et les laisser boire à sa santé?  Mais Bilbon ne chanta ni ne déclama. Il observa une courte pause.
Troisièmement et pour finir, dit-il, je voudrais vous faire une ANNONCE. (II prononça ce dernier mot avec tant de force et de soudaineté que tous ceux qui le pouvaient encore se redressèrent.) J'ai le regret de vous annoncer quoique, je vous l'aie dit, undécante-un ans soit un temps bien insuffisant à passer parmi vous que ceci est la FIN. Je m'en vais. Je pars MAINTENANT ADIEU! 
Il descendit de sa chaise et disparut. Il y eut un éclair aveuglant, et les invités cillèrent tous. Quand ils ouvrirent les yeux, Bilbon ne se voyait plus nulle part. Cent quarante-quatre Hobbits abasourdis se renversèrent sans voix dans leur chaise. Le vieil Odon Fierpied retira les pieds de la table et en frappa le sol. Puis il y eut un silence absolu jusqu'à ce que soudain, après plusieurs profondes inspirations, tous les Sacquet, Bophin, Touque, Brandebouc, Fouille, Boulot, Fouine, Bolger, Sanglebuc, Trougrisard, Bravet, Sonnecor et Fierpied se missent à parler en même temps.
Il fut généralement convenu que la plaisanterie était de très mauvais goût, et il fallut encore de la nourriture et de la boisson pour remettre les invités du choc et du désagrément. «Il est fou, je l'ai toujours dit», fut sans doute le commentaire le plus commun. Même les Touques (à quelques exceptions près) trouvèrent la conduite de Bilbon absurde. Pour le moment, la plupart considérèrent que sa disparition n'était rien d'autre qu'une farce ridicule.
Mais le vieux Rory Brandebouc n'en était pas aussi sûr. Ni l'âge ni un dîner énorme n'avaient obnubilé sa finesse d'esprit, et il dit à sa belle-fille Esmeralda : «Il y a un micmac là-dedans, ma chère!  Je pense que ce fou de Sacquet est de nouveau parti. Quel vieux nigaud!  Mais pourquoi s'en faire?  Il n'a pas emporté la boustife. » Il cria d'une voix forte à Frodon de faire de nouveau passer le vin.
Frodon était la seule personne présente à n'avoir rien dit. Durant un moment, il était resté silencieux près de la chaise vide de Bilbon, négligeant toutes remarques et toutes questions. II s'était amusé de la farce, bien sûr, quoiqu'il fût au courant. Il avait eu peine à se retenir de rire de la surprise indignée des invités. Mais il se sentait en même temps profondément troublé: il se rendait soudain compte qu'il aimait tendrement le vieux Hobbit. La plupart des invités continuèrent à manger et à boire, tout en discutant des bizarreries passées et présentes de Bilbon Sacquet, mais les Sacquet de Besace étaient déjà partis, furieux. Frodon ne voulait plus rien avoir à faire avec la réception. Il ordonna de servir encore du vin, puis il se leva, vida en silence son propre verre à la santé de Bilbon et se glissa hors du pavillon.

Quant à Bilbon Sacquet, tandis même, qu'il faisait son discours, il n'avait cessé de tripoter l'anneau d'or dans sa poche: cet anneau magique sur lequel il avait gardé le secret durant tant d'années. En descendant de sa chaise, il le glissa à son doigt, et jamais plus aucun Hobbit de Hobbitebourg ne devait le revoir.
Il regagna son trou d'un pas alerte, et là, il se tint un moment à écouter, le sourire aux lèvres, le brouhaha en provenance du pavillon et les sons joyeux qui montaient des autres parties du champ. Puis il rentra chez lui. Il retira ses vêtements de fête, plia et enveloppa dans du papier mousseline son gilet de soie brodée, et il le rangea. Il revêtit ensuite rapidement de vieux habits négligés et se ceignit la taille d'une vieille ceinture de cuir. Il y accrocha une courte épée dans un fourreau de cuir bossué. D'un tiroir fermé à clef, qui répandait une odeur de naphtaline, il sortit un vieux manteau et un vieux capuchon. Ils y avaient été enfermés comme s'ils avaient une grande valeur, mais ils étaient tellement rapiécés et tachés par les intempéries que la couleur originale en était difficilement discernable: c'eût pu être un vert foncé. Ils étaient plutôt trop grands pour lui. II passa ensuite dans son bureau, où il tira d'un gros coffre-fort un paquet enveloppé dans une vieille toile et un manuscrit relié &n cuir, et aussi une grande et volumineuse enveloppe. Le livre et le paquet, il les fourra sur le dessus d'un lourd sac qui se trouvait là, déjà presque plein. II glissa dans l'enveloppe son anneau d'or et sa belle chaînette, puis il la cacheta et l'adressa à Frodon. II commença par la poser sur la cheminée, mais il se ravisa soudain et la mit dans sa poche. A ce moment, la porte s'ouvrit, et Gandalf entra vivement.
- Salut!  Dit Bilbon. Je me demandais si vous viendriez.
- Je suis heureux de vous trouver visible, répondit le magicien, s'asseyant. Je voulais vous attraper et avoir avec vous un dernier petit entretien. Vous trouvez sans doute que tout a splendidement marché, et selon votre plan? 
	- Oui, dit Bilbon. Encore que cet éclair fût surprenant : il m'a saisi moi-même, sans parler des autres. Une petite addition de votre cru, je suppose? 
- Oui. Vous avez eu la sagesse de garder le secret sur cet anneau durant toutes ces années, et il m'a paru nécessaire d'offrir quelque chose d'autre aux invités pour expliquer votre disparition soudaine.
- Et gâter ma farce. Vous êtes un vieux touche-à-tout quelque peu gênant, dit Bilbon, riant, mais vous devez avoir raison, comme toujours, je pense.
- Oui quand j'y ai matière. Mais je ne suis pas trop assuré sur toute cette affaire. Elle en est maintenant au point final. Vous avez fait votre farce, vous avez alarmé ou offensé la plupart de vos parents et fourni à toute la Comté de quoi parler pendant neuf jours ou plus probablement quatre-vingt-dix-neuf. Poursuivez-vous? 
- Oui, sûrement. Je sens qu'il me faut des vacances, de très longues vacances, comme je vous l'ai déjà dit. Des vacances permanentes, sans doute: je ne pense pas que je reviendrai. En fait, ce n'est pas dans mes intentions, et j'ai pris toutes mes dispositions.
«Je suis vieux, Gandalf. Je ne le parais pas, mais je commence à le sentir au plus profond de mon être. Bien conservé!  Grogna t'il. Mais je me sens tout maigre, détiré en quelque sorte, si vous voyez ce que je veux dire: Comme du beurre qu'on a gratté sur une trop grande tartine. Ça ne parait pas normal. J'ai besoin d'un changement, de quelque chose, quoi.
Gandalf le scruta avec curiosité
- Non, ça ne parait pas normal, dit-il pensivement. Non, je pense après tout que votre plan est probablement le meilleur.
- Eh bien, je suis décidé, en tout cas. Je veux revoir des montagnes, Gandalf des montagnes, Et puis trouver un endroit où je puisse me reposer. En paix et dans la tranquillité, sans un tas de parents qui fourrent leur nez partout et une procession de maudits visiteurs suspendus à ma sonnette. Peut-être trouverai-je un endroit où je pourrai finir mon livre. J'ai pensé à une bonne conclusion: et il vécut ainsi heureux jusqu'à la fin de ses jours.
Gandalf rit
- J'espère qu'il le fera. Mais personne ne lira ce livre, quelle qu'en soit la fin.
- Oh!  , on le pourrait, plus tard. Frodon en a déjà lu un peu, au point où il en est. Vous garderez un œil sur Frodon, n'est ce pas? 
- Oui, deux, aussi souvent que je pourrai en disposer.
-Il m'accompagnerait, bien sûr, si je le lui demandais. En fait, il me l'a proposé une fois, juste avant la réception. Mais il n'en a pas vraiment envie, pour le moment. Je veux revoir les pays sauvages avant de mourir et les montagnes, mais lui adore toujours la Comté, avec ses bois, ses temps et ses petites rivières. Il devrait être bien ici. Je lui laisse tout, naturellement, sauf quelques broutilles. J'espère qu'il sera heureux, une fois habitué à être à son compte. Il est temps pour lui d'être son propre maître, à présent.
- Tout?  Dit Gandalf. L'anneau aussi?  Vous en aviez convenu, vous vous le rappelez.
-  Oui, euh, oui, je le suppose, balbutia Bilbon.
-  Où est-il? 
- Dans une enveloppe, si vous tenez à le savoir, dit Bilbon avec impatience. Là, sur la cheminée. Enfin, non!  La voici, dans ma poche!  (II marqua une hésitation.) N'est ce pas curieux, voyons?  Se dit-il doucement à lui-même. Oui, après tout, pourquoi pas?  Pourquoi ne resterait-il pas ici? 
Gandalf scruta le visage de Bilbon, et il y avait une lueur dans ses yeux:
- Je crois que je le laisserais derrière, Bilbon, dit-il doucement. Vous ne voulez pas? 
- Enfin... oui, et non. Maintenant que j'y suis, je n'aime pas du tout m'en séparer, je puis le dire. Et je ne vois vraiment pas pourquoi je le ferais. Pourquoi le voulez-vous?  Demanda t'il, un curieux changement se fit dans sa voix. Le soupçon et l'ennui le rendaient acerbe. Vous êtes toujours à me tarabuster avec mon anneau, mais vous ne m'avez jamais embêté au sujet des autres choses que j'ai acquises dans mon voyage
- Non, mais il me fallait vous tarabuster, dit Gandalf. Je voulais connaître la vérité. C'était important. Les anneaux magiques sont... eh bien, magiques, et ils sont rares et curieux. J'avais un intérêt professionnel pour votre anneau, pourrait-on dire, et je l'ai toujours. J'aimerais savoir où il est, si vous allez de nouveau vagabonder. Je trouve aussi que vous l'avez eu tout à fait assez longtemps. Vous n'en aurez plus besoin, si je ne me trompe du tout au tout.
La figure de Bilbon s'empourpra, et une lueur de colère passa dan, ses yeux. Son bon visage se durcit:
- Pourquoi pas?  s'écria t'il. Et en quoi cela vous regarde t'il, de toute façon, de savoir ce que je fais de mes propres affaires?  Il est à moi. C'est moi qui l'ai trouvé. C'est à moi qu'il est échu.
- Oui, oui, dit Gandalf. Mais ce n'est pas la peine de vous mettre en colère pour ça.
- C'est de votre faute si je le suis, dit Bilbon. L'anneau est à moi je vous dis. A moi personnellement. Mon trésor, oui, mon trésor.
Le visage du magicien demeura grave et attentif, et seule une petite lueur vacillante dans ses yeux enfoncés montra qu'il était saisi, voire alarmé
- Il a déjà été appelé ainsi, dit-il, mais pas par vous.
- Eh bien, je le dis maintenant. Et pourquoi pas?  Même si Gollun disait la même chose autrefois. L'anneau n'est plus à lui, mais à moi Et je le garderai, je le déclare.
Gandalf se leva. Il parla d'un ton sévère
-Ce serait stupide de votre part, Bilbon. Chaque mot que voit prononcez le montre clairement. L'anneau a une bien trop grande pris sur vous. Abandonnez-le!  Et alors vous pourrez partir vous-même, libre.
- Je ferai ce que je voudrai et partirai comme il me plaira, dit Bilbon avec obstination.
- Allons, allons, mon cher Hobbit!  Dit Gandalf. Durant toute votre longue vie, nous avons été amis, et vous me devez quelque chose. Voyons!  Faites ce que vous avez promis: abandonnez-le! 
- Enfin, si vous voulez vous-même mon anneau, dites-le!  s'écria Bilbon. Mais vous ne l'aurez pas. Je ne donnerai pas mon trésor, je vous le déclare.	_
Sa main s'égara sur la garde de sa petite épée. Les yeux de Gandalf lancèrent un éclair.
- Ça va bientôt être à mon tour de me mettre en colère, dit-il. Une seule répétition de cela suffira. Vous verrez alors Gandalf le Gris sans manteau.
Il fit un pas vers le Hobbit et il parut grandir, menaçant, son ombre emplit la petite pièce.
Bilbon recula jusqu'au mur, haletant, la main crispée sur sa poche. Ils restèrent un moment face à face, tandis que l'air de la pièce vibrait. Les yeux de Gandalf restaient abaissés sur le Hobbit. Lentement, les mains de celui ci se relâchèrent, et il se mit à trembler.
- Je ne sais pas ce qui vous a pris, Gandalf, dit-il. Vous n'avez jamais été ainsi. Qu'est ce que tout cela veut dire?  L'anneau est à moi, non?  Je l'ai trouvé, et Gollum m'aurait tué si je ne l'avais gardé. Je ne suis pas un voleur, quoi qu'il en ait dit.
- Je ne vous ai jamais traité de voleur, répliqua Gandalf. Et je n'en suis pas un non plus. Je ne cherche pas à vous dépouiller, mais à vous aider. Je voudrais que vous ayez confiance en moi, comme dans le passé.
Il se détourna, et l'ombre passa. Il parut se réduire de nouveau à un vieillard grisonnant, courbé et inquiet.
Bilbon se passa la main sur les yeux.
- Je regrette, dit-il. Mais j'ai eu une impression si bizarre!  Et pourtant ce serait un soulagement d'un certain côté de ne plus avoir à m'en soucier. Il a pris une place tellement croissante dans mon esprit ces derniers temps. J'ai eu parfois l'impression que c'était un œil qui me regardait. Et je suis tout le temps à vouloir le mettre et disparaître, vous savez, ou à me demander s'il est en sécurité et à le sortir pour m'en assurer. J'ai essayé de le mettre sous clef, mais je me suis aperçu que je n'avais aucun repos s'il n'était dans ma poche. Je ne sais pas pourquoi. Et il semble que je ne puisse me décider.
- Alors, croyez-m'en, dit Gandalf. C'est tout décidé. Partez et laissez-le derrière vous. Cessez de le posséder. Donnez-le à Frodon, et je veillerai sur celui ci.
Bilbon resta un moment tendu et indécis. Bientôt, il soupira:
- Bon, dit-il avec effort, je le ferai» Puis il haussa les épaules avec un sourire assez triste. «Après tout, c'était là le but de toute cette réception, en vérité: distribuer des tas de cadeaux d'anniversaire et rendre en quelque sorte plus facile de le donner du même coup. Cela n'a rien facilité en fin de compte, mais ce serait pitié que de gâcher tous mes préparatifs. Cela gâterait complètement la plaisanterie.
-En fait, cela supprimerait la seule raison que j'aie vue en l'affaire, dit Gandalf.
-C'est bon, dit Bilbon, il ira à Frodon avec tout le reste (il respira profondément) Et maintenant il faut vraiment que je parte, sans quoi quelqu'un d'autre m'attrapera. J'ai fait mes adieux, et je ne pourrais supporter de tout recommencer.
Il ramassa son sac et se dirigea vers la porte.
-Vous avez toujours l'anneau dans votre poche, dit le magicien.
-Ah, c'est vrai!  s'écria Bilbon. Et aussi mon testament et tous les autres documents. Vous feriez mieux de le prendre et de le donner pour moi. Ce sera plus sûr.
-Non, ne me donnez pas l'anneau, dit Gandalf. Mettez-le sur la cheminée. Il sera assez en sûreté là, jusqu'à ce que Frodon vienne. Je l'attendrai ici.
Bilbon sortit l'enveloppe, mais au moment de la poser à côté de la pendule, sa main eut un brusque mouvement de recul, et le paquet tomba à terre. Avant même qu'il eût pu le ramasser, le vieillard s'était baissé, l'avait saisi et l'avait mis à sa place. Un éclair de colère passa derechef sur le visage du Hobbit, mais il céda soudain à une expression de soulagement, accompagné d'un rire.
-Eh bien, voilà qui est fait!  Dit-il. Et maintenant, je file! 
Ils sortirent dans le vestibule. Bilbon choisit dans le porte-parapluies sa canne préférée, puis il siffla. Trois nains sortirent de pièces différentes où ils s'étaient affairés.
-Tout est-il prêt?  demanda Bilbon. Tout est empaqueté et étiqueté? 
-Tout, répondirent-ils.
-Eh bien, en route, alors! 
Il franchit la porte d'entrée.
C'était une belle nuit, et le ciel noir était piqueté d'étoiles. Il leva la tête, humant l'air:
- Quelle chic chose!  Quelle chic chose que de repartir, de repartir sur la route avec des nains!  C'est ce après quoi j'ai soupiré depuis des années!  Adieu!  dit-il, regardant sa vieille maison et s'inclinant devant la porte. Adieu, Gandalf! 
-Adieu, pour le moment, Bilbon. Prenez bien soin de vous!  Vous êtes assez vieux, et peut-être assez sage.
-Prendre soin!  Je ne m'en soucie pas. Ne vous en faites pas pour moi!  Je suis plus heureux que jamais, et c'est beaucoup dire. Mais le moment est venu. Je suis entraîné enfin, ajouta t'il.
-Puis, à mi-voix, comme pour lui-même, il chanta doucement dans l'obscurité.

La route se poursuit sans fin.
Descendant de la porte où elle commença. Maintenant, loin en avant, la route s'étire.
Et je la dois suivre, si je le puis
 La parcourant d'un pied avide,
Jusqu'à ce qu'elle rejoigne quelque voie plus grande Où se joignent maints chemins et maintes courses.
Et vers quel lieu, alors?  Je ne saurais le dire.

-Il s'arrêta et resta un moment silencieux. Puis, sans ajouter un mot, il se détourna des lumières et des voix dans le champ et dans les tentes, et, suivi de ses trois compagnons, il passa dans son jardin et s'en fut en trottinant dans la longue allée descendante. En bas, il sauta par-dessus une encoche dans la haie et se lança dans les prés, passant dans la nuit comme un bruissement du vent dans l'herbe.
-Gandalf resta un moment à le suivre du regard dans les ténèbres.
-»Adieu, cher Bilbon, jusqu'à notre prochaine rencontre! » Dit-il doucement, et il repassa à l'intérieur.
-Frodon rentra peu après et le trouva assis dans l'obscurité, plongé dans ses pensées
-II est parti?  Demanda t'il.
-Oui, répondit Gandalf, il est parti enfin.
-Je voudrais... Je veux dire que, jusqu'à ce soir, j'avais espéré que ce n'était qu'une farce, dit Frodon. Mais je savais au fond de mon cœur qu'il avait vraiment l'intention de partir. II avait toujours l'habitude de plaisanter sur les choses sérieuses. Je regrette de ne pas être revenu plutôt, juste pour le voir partir.
-Je crois vraiment qu'il préférait partir tranquillement en catimini à la fin, dit Gandalf. Ne soyez pas trop inquiet. Il se débrouillera très bien, maintenant. Il a laissé un paquet pour vous. Le voilà! 
Frodon prit l'enveloppe sur la cheminée et y jeta un coup d'œil mais il ne l'ouvrit pas.
-Vous trouverez là-dedans son testament et tous les autres documents, je pense, dit le magicien. Vous êtes maintenant le maître de Cul-de-Sac. Et vous trouverez aussi, j'ai idée, un anneau d'or.
-L'anneau!  s'écria Frodon. Il me l'a laissé?  Je me demande pourquoi. Enfin, il peut-être utile.
-Il peut l'être comme il peut ne pas l'être, dit Gandalf. A votre place, je ne m'en servirais pas. Mais tenez-le secret et en sécurité!  Et maintenant, je vais me coucher.
Maître de Cul-de-sac, Frodon sentit qu'il était de son pénible devoir de dire adieu aux invités. Des rumeurs d'événements étranges avaient alors envahi tout le champ. Mais Frodon déclara seulement que sans nul doute, tout serait éclairci le lendemain matin. Vers minuit, des voitures vinrent chercher les gens importants. Une à une, elles s'en furent, emplies de Hobbits repus mais insatisfaits. Des dispositions avaient été prises pour faire venir des jardiniers, lesquels emportèrent dans des brouettes ceux qui étaient demeurés là par inadvertance.
La nuit passa lentement. Le soleil se leva. Les Hobbits se levèrent assez tard. La matinée continua. Des gens vinrent et commencèrent (par ordre) à enlever les pavillons, et les cuillers, les couteaux, les bouteilles et les assiettes, et les lanternes, et les arbrisseaux fleuris dans leurs caisses, et les miettes et les papiers de diablotins, les sacs, les gants et les mouchoirs oubliés, et la nourriture non consommée (élément très restreint) Puis un certain nombre d'autres gens vinrent (sans ordre): Des Sacquet et des Bophin, des Bolger, des Touques, et d'autres convives qui habitaient ou séjournaient dans les environs. Vers midi, quand même les mieux nourris furent sur pied et ressortis, il y eut une grande affluence à Cul-de-sac, non invitée mais non pas inattendue.
Frodon se tenait sur le seuil de la porte, souriant, mais l'air assez fatigué et soucieux. Il accueillit tous les visiteurs, mais il n'avait guère plus à dire que précédemment. Sa réponse à toutes les questions était simplement la suivante
«M. Bilbon Sacquet est parti définitivement, pour autant que je sache»
II invita certains visiteurs à entrer, Bilbon ayant laissé pour eux des «messages»
A l'intérieur, dans le vestibule, était entassé un grand assortiment de paquets et de petits meubles. A chaque objet était attachée une étiquette. Il y en avait plusieurs de ce genre:
Pour Adelard Touque, pour son usage TRÈS PERSONNEL, de la part de Bilbon, sur un parapluie. Adelard en avait emporté un grand nombre non étiqueté.
Pour DORA SACQUET, en souvenir dune LONGUE correspondance, avec l'affection de Bilbon, sur une vaste corbeille à papiers. Dora était la sueur de Drogon et l'aînée des parentes survivantes de Bilbon et de Frodon, elle avait quatre-vingt-dix-neuf ans, et elle avait écrit des pages et des pages de bons conseils durant plus d'un demi-siècle.
Pour MILON FOUINE, dans l'espoir que ceci lui sera utile, de la part de B.B. sur une plume et un encrier d'or. Milon ne répondait jamais aux lettres.
A l'usage d'ANGELICA, de la part D'oncle Bilbon, sur un miroir rond convexe. C'était une jeune Sacquet, qui considérait trop manifestement son visage comme attrayant.
Pour la collection de HUGO SANGLEBUC, de la part d'un contributeur, sur une bibliothèque (vide) Hugo était un grand emprunteur de livres et en dessous de la moyenne pour ce qui était de les rendre.
Pour LOBELIA SACQUET DE BESACE, en CADEAU, sur un coffret de cuillers d'argent. Bilbon la soupçonnait d'avoir acquis une bonne part de ses cuillers, durant son absence au cours de son voyage précédent. Lobelia le savait fort bien. A son arrivée, un peu plus tard dans la journée, elle saisit aussitôt l'allusion, mais elle saisit aussi les cuillers.

C'est là seulement une petite sélection des cadeaux rassemblés. La résidence de Bilbon s'était un peu encombrée de toutes sortes de choses au cours de sa longue vie. Les trous de Hobbits y avaient tendance, et la coutume de donner tant de cadeaux d'anniversaire en était largement responsable. Non, bien sûr, que les cadeaux d'anniversaire fussent toujours neufs, deux ou trois mathoms dont l'usage était complètement oublié avaient fait le tour de toute la région, mais Bilbon avait généralement donné des cadeaux neufs et gardés ceux qu'il recevait. On dégageait un peu le vieux trou à présent.
Chacun des différents cadeaux d'adieu portait une étiquette, écrite de la main même de Bilbon, et plusieurs comportaient quelque allusion ou quelques farces. Mais, naturellement, la plupart des objets étaient donnés là où ils seraient utiles et les bienvenus. Les Hobbits les plus pauvres, et particulièrement ceux du Chemin des Trous-du-Talus, furent bien servis. Le Vieux Gamegie l'Ancien reçut deux sacs de pommes de terre, une bêche neuve, un gilet de laine et un flacon de liniment pour les jointures craquantes. Le Vieux Rory Brandebouc, en remerciement d'une grande hospitalité, eut une douzaine de bouteilles de Vieux Clos: un vin rouge corsé du quartier sud, maintenant tout à fait mûri, car il avait été mis en cave par le père de Bilbon. Rory pardonna entièrement à Bilbon, et déclara, dès la première bouteille bue, que c'était un type épatant.
Il restait de tout en abondance pour Frodon. Et, naturellement, tous les principaux trésors, ainsi que les livres, les tableaux et des meubles plus qu'en suffisance furent laissés en sa possession. II n'y avait toutefois aucune mention d'argent ni de joyaux: pas un sou ni une perle de verre ne lui furent donnés.

Frodon eut fort à faire cet après-midi là. Une fausse rumeur se répandit comme une tramée de poudre comme quoi tout le contenu de la maison était distribué gratis, et celle-ci ne tarda pas à être bourrée de gens qui n'avaient aucun motif d'y être, mais que l'on ne pouvait empêcher d'entrer. Des étiquettes furent arrachées et mélangées, et des disputes éclatèrent. Certains tentèrent de faire des trocs et des marchés dans le vestibule, et d'autres essayèrent de filer avec de menus objets qui ne leur étaient pas adressés ou avec toute chose qui semblait sans destination et sans surveillance. La route menant au portail était embouteillée de brouettes et de voitures à bras.
Au milieu de tout ce remue ménage, arrivèrent les Sacquet de Besace. Frodon s'était retiré un moment, laissant à son ami Merry (Abréviation du prénom Meriadoc, qui signifie en même temps «joyeux») Brandebouc le soin d'avoir l'œil sur tout. Quand Othon demanda avec force à voir Frodon, Merry s'inclina poliment.
- Il est indisposé, dit-il. Il se repose.
- Il se cache, vous voulez dire, s'écria Lobelia. En tout cas, nous voulons le voir, et nous en avons la ferme intention. Allez simplement le lui dire! 
Merry les laissa un long moment dans le vestibule, et ils eurent le loisir de découvrir leur cadeau d'adieu: les cuillers. Leur humeur n'en fut pas améliorée. Finalement, ils furent introduits dans le bureau. Frodon y était assis à une table, avec une masse de papiers devant lui. Il paraissait indisposé de voir les Sacquet de Besace, en tout cas, et il se leva, tripotant quelque chose dans sa poche. Mais il parla tout à fait poliment.
Les Sacquet de Besace se montrèrent assez désagréables. Ils commencèrent par lui offrir de vils prix de rabais (comme entre amis) pour divers objets de valeur qui ne portaient pas d'étiquette. Quand Frodon répondit que seules les choses spécialement adressées par Bilbon étaient distribuées, ils déclarèrent que toute l'affaire était très louche.
- Il n'y a qu'une chose de claire pour moi, dit Othon: c'est que vous en sortez extrêmement à votre avantage. J'exige de voir le testament.
Sans l'adoption de Frodon, Othon aurait été l'héritier de Bilbon. Il lut soigneusement le testament et eut un reniflement de mépris. Le document était, malheureusement, tout à fait clair et correct (conformément aux coutumes juridiques des Hobbits, qui exigent entre autres choses sept signatures de témoins à l'encre rouge)
- Refaits encore!  dit-il à sa femme. Et après avoir attendu soixante ans. Des cuillers?  Fichaise ! 
Il fit claquer ses doigts sous le nez de Frodon et s'en fut en clopinant. Mais il était moins facile de se débarrasser de Lobelia. Un peu plus tard, Frodon, sortant du bureau pour voir comment allaient les choses, la trouva encore là en train d'examiner les coins et les recoins et de donner de petits coups aux parquets. Il la raccompagna avec fermeté jusqu'à la porte, après l'avoir débarrassée de plusieurs petits (mais assez précieux) objets, tombés d'une façon ou d'une autre dans son parapluie. Le visage de Lobelia montrait les affres de l'élaboration d'une remarque finale vraiment écrasante, mais tout ce qu'elle trouva à dire, se retournant sur le seuil, fut:
-Vous aurez à le regretter, mon jeune ami!  Pourquoi n'êtes-vous pas parti également?  Vous n'êtes pas d'ici, vous n'êtes pas un Sacquet... vous... vous êtes un Brandebouc ! 
-Tu as entendu cela, Merry?  C'était une insulte, si tu veux, dit Frodon, fermant la porte derrière elle.
-C'était un compliment, répondit Merry Brandebouc, et donc, naturellement, faux.
-Puis ils firent le tour du trou et expulsèrent trois jeunes Hobbits (deux Bophin et un Bolger) qui creusaient des trous dans les murs d'une des caves. Frodon en vint aussi aux mains avec le jeune Fierpied (petit-fils du vieil Odon Fierpied) qui avait commencé une excavation dans la plus grande dépense, où il avait cru entendre un écho. La légende de l'or de Bilbon suscitait en même temps la curiosité et l'espoir, Car l'or légendaire (mystérieusement obtenu, sinon mal acquis) appartient, comme chacun sait, à qui le trouve sauf interruption de la recherche.
-Après être venu à bout de Sancho et l'avoir poussé dehors, Frodon se laissa tomber sur une chaise du vestibule.
Il est temps de fermer boutique, Merry, dit-il. Boucle la porte et rte l'ouvre plus à personne aujourd'hui, apporterait-on même un bélier.
-Puis il alla se remonter d'une tardive tasse de thé.
-A peine était-il assis que quelqu'un frappa doucement à la porte d'entrée.
«Encore Lobelia, probablement, se dit-il. Elle a dû trouver quelque chose de vraiment méchant, et elle sera revenue me le jeter à la figure. Ça peut attendre»
-Il continua de boire son thé. Les coups se renouvelèrent, beaucoup plus forts, mais il ne s'en soucia aucunement. Soudain, la tête du magicien apparut à la fenêtre.
-Si vous ne m'ouvrez pas, Frodon, je vais faire sauter votre porte jusqu'au fond de votre trou et au-delà à travers la Colline, dit-il.
-Mon cher Gandalf!  Une seconde!  S'écria Frodon, se précipitant hors de la pièce vers la porte. Entrez!  Entrez!  Je croyais que c'était Lobelia.
-Dans ce cas, je vous pardonne. Mais je l'ai vue, il y a quelque temps, conduisant un tonneau à poney en direction de Lèzeau avec une figure à faire cailler du lait frais.
-Elle m'a déjà presque figé moi-même. Franchement, j'ai failli essayer de l'anneau de Bilbon. Je n'avais qu'une envie, c'était de disparaître.
-Ne faites pas cela!  dit Gandalf, s'asseyant. Prenez garde à cet anneau, Frodon. En fait, c'est en partie à ce sujet que je suis venu vous dire un dernier mot.
-Quoi donc? 
-Que savez-vous déjà? 
-Seulement ce que Bilbon m'en a dit. J'ai entendu son histoire: comment il l'avait trouvé et comment il s'en était servi, au cours de son voyage, je veux dire.
- Quelle histoire, je me demande, dit Gandalf.
- Oh, pas celle qu'il a racontée aux nains et qu'il a consignée dans son livre, dit Frodon. Il m'a dit l'histoire véritable quand je fus venu habiter ici. Il m'a dit que vous l'aviez harcelé jusqu'à ce qu'il vous l'ait racontée, et qu'autant valait donc que je la connaisse. «Pas de secrets entre nous, Frodon, me dit-il, mais ils ne doivent pas aller plus loin. Il est à moi, de toute façon. »
- Voilà qui est intéressant, dit Gandalf. Alors, qu'avez-vous pensé de tout cela? 
- Si vous entendez l'invention au sujet d'un «cadeau», eh bien, j'ai trouvé l'histoire réelle beaucoup plus vraisemblable, et je n'ai pas compris pourquoi y avoir rien changé. Cela ressemblait très peu à Bilbon de le faire, de toute façon, et j'ai trouvé la chose plutôt curieuse.
- Moi aussi. Mais de curieuses choses peuvent arriver aux gens qui possèdent pareils trésors, s'ils s'en servent. Que ceci vous soit un avertissement d'être très prudent en ce qui concerne l'anneau !  Il peut avoir d'autres propriétés que de vous faire disparaître à volonté.
- Je ne comprends pas, dit Frodon.
- Ni moi non plus, répondit le magicien. Je viens seulement de commencer à m'interroger sur cet anneau, surtout depuis la nuit dernière. Il y a matière à s'inquiéter. Mais si vous m'en croyez, vous l'utiliserez très rarement, sinon pas du tout. Je vous demande au moins de ne vous en servir en aucune façon qui soit de nature à faire jaser ou à susciter des soupçons. Je vous le répète: gardez le en sécurité et gardez le secret! 
- Vous êtes bien mystérieux!  Que redoutez-vous? 
- Je n'ai aucune certitude, je ne parlerai donc pas davantage. Peut-être pourrai-je vous dire quelque chose quand je reviendrai. Je pars tout de suite: ainsi c'est un au revoir pour le moment.
Il se leva.
- Tout de suite!  S'écria Frodon. Je croyais que vous restiez encore au moins une semaine. Je comptais sur votre aide.
- Telle était mon intention, mais j'ai dû changer d'idée. Il se peut que je sois absent un bon moment, mais je reviendrai vous voir, aussitôt que je le pourrai. Attendez-moi pour quand vous me verrez!  Je viendrai en catimini. Je ne reparaîtrai pas souvent ouvertement dans la Comté. Je m'aperçois que je suis devenu plutôt impopulaire. On dit que je suis un gêneur et un trublion. D'aucuns m'accusent positivement d'avoir fait disparaître Bilbon par enchantement, ou pis. Si vous voulez le savoir, on suppose qu'il y a eu complot entre vous et moi pour nous emparer de sa fortune.
-D'aucuns!  S'exclama Frodon. Vous voulez dire Othon et Lobelia. Quelle abomination!  Je leur donnerais Cul-de-sac et tout le reste, si seulement je pouvais ramener Bilbon et aller battre le pays avec lui. J'aime la Comté. Mais je commence à souhaiter en quelque sorte d'être parti aussi. Je me demande si je ne le reverrai jamais? 


