CHAPITRE DEUX
L'OMBRE DU PASS

Les commentaires ne s'teignirent pas en neuf jours, ni mme en quatre-vingt-dix-neuf. La seconde disparition de M. Bilbon Sacquet fut discute  Hobbitebourg et, en fait, dans toute la Comt durant un an et un jour, et on s'en souvint encore beaucoup plus longtemps. Elle devint un conte de coin du feu pour les jeunes Hobbits, et, en fin de compte, Sacquet le Fou, qui disparaissait avec fracas dans un clair pour reparatre avec des sacs de joyaux et d'or, devint un personnage de lgende favori qui continua de vivre bien aprs que tous les vnements rels eurent t oublis.
Mais entre-temps l'opinion gnrale dans le voisinage tait que Bilbon, qui avait toujours t un peu timbr, avait fini par devenir compltement fou et s'tait enfoui dans l'inconnu. L, il avait sans nul doute chu dans un tang ou une rivire et avait trouv une fin tragique, sinon prmature. On en fit principalement grief  Gandalf.
Si seulement ce sacr magicien veut bien laisser le jeune Frodon tranquille, peut-tre celui ci s'assagira t il et dveloppera t'il quelques bons sens de Hobbit, disait-on. Et selon toute apparence le magicien laissa effectivement Frodon tranquille, celui ci se rangea, mais le dveloppement du bon sens de Hobbit ne fut gure perceptible. En fait, il commena aussitt  poursuivre la rputation d'excentricit de Bilbon. II refusa de porter le deuil, et, l'anne suivante, il donna une rception en l'honneur du cent-douzime anniversaire de son oncle, qu'il qualifia de Fte des 112 livres (Unit de poids) Mais ce n'tait pas tout  fait exact, car il y eut vingt invits et plusieurs repas o il neigea de la nourriture et plut de la boisson, comme disent les Hobbits.
D'aucuns furent assez choqus, mais Frodon conserva l'habitude de clbrer la Fte de Bilbon, anne aprs anne, tant et si bien qu'on s'y accoutuma. Il ne pensait pas que Bilbon ft mort, disait-il. Et quand on lui demandait: O est-il, alors? , il se contentait de hausser les paules.
Il vivait seul, comme Bilbon, mais il avait bon nombre d'amis, surtout parmi la jeune gnration des Hobbits (descendants pour la plupart du Vieux Touque), qui, enfants, avaient aim Bilbon et taient souvent fourrs  Cul-de-Sac. Foulque Bophin et Fredegan Bolger taient de ceux-ci, mais ses amis les plus intimes taient Peregrn Touque (gnralement appel Pippin (pomme de reinette) et Merry Brandebouc (son nom vritable tait Meriadoc, mais on s'en souvenait rarement) Frodon parcourait la Comt  pied avec eux, il lui arrivait toutefois encore plus souvent de vagabonder seul, et il provoquait l'tonnement des gens raisonnables qui le voyaient parfois loin de chez lui, marchant dans les collines et les bois  la clart des toiles. Merry et Pippin le souponnaient de rendre parfois visite aux Elfes, comme le faisait Bilbon.
Avec le temps, on commena de remarquer que Frodon, lui aussi, prsentait des signes de bonne conservation : d'extrieur, il gardait l'apparence d'un robuste et nergique Hobbit juste sorti de l'entredeux ges. Il y en a qui ont toutes les veines !   Disait-on, mais ce ne fut pas avant que Frodon approcht de l'ge plus rassi de cinquante ans que l'on commena  trouver la chose bizarre.
Frodon lui-mme, aprs le premier choc, trouvait qu'tre son propre matre et le (dnote le chef de clan) M. Sacquet de Cul-de-sac tait assez agrable. Durant quelques annes, il fut parfaitement heureux et il ne se soucia gure de l'avenir. Mais,  moiti  son insu, le regret de n'tre pas parti avec Bilbon croissait rgulirement. Il s'aperut qu'il pensait parfois, surtout en automne, aux terres sauvages, et d'tranges visions de montagnes qu'il n'avait jamais vues hantaient ses rves. Il se mit  penser: Peut-tre franchirai-je moi-mme la rivire un jour A quoi l'autre moiti de son esprit rpondait toujours: Pas encore. 
Ainsi allrent les choses jusqu'au moment o il frisa la cinquantaine. Son anniversaire approchait, et cinquante tait un chiffre qui lui paraissait avoir quelque importance (ou augurer quelque chose) C'tait en tout cas  cet ge que l'aventure tait soudain advenue  Bilbon. Frodon commena de ressentir de l'agitation, et les vieux chemins lui paraissaient trop battus. Il regardait des cartes et se demandait ce qu'il y avait au-del de leur bordure: celles qui taient faites dans la Comt montraient surtout des espaces blancs  l'extrieur des frontires. II se mit  vagabonder de plus en plus loin et le plus souvent seul, et Merry et ses autres amis l'observaient avec inquitude. On le voyait souvent marcher en parlant avec les voyageurs trangers qui commenaient  cette poque d'apparatre dans la Comt.
Il y eut des rumeurs d'tranges choses qui se passaient dans le monde extrieur, et comme Gandalf n'avait pas encore reparu et n'avait pas envoy de messages depuis plusieurs annes, Frodon rcoltait toutes les nouvelles qu'il pouvait avoir. On voyait maintenant des Elfes, qui se promenaient rarement dans la Comt, traverser le soir les bois en direction de l'ouest, Ils passaient et ne revenaient pas, mais ils quittaient la Terre du Milieu et ils ne se souciaient plus de ses problmes. Il y avait toutefois des nains sur la route, en nombre inhabituel. L'ancienne route est-ouest traversait la Comt jusqu' son extrmit aux Havres Gris. Et les nains l'avaient toujours emprunte pour se rendre  leurs mines des Montagnes Bleues. Les Hobbits trouvaient chez eux la source principale de nouvelles des terres lointaines, s'ils en voulaient: en rgle gnrale, les nains parlaient peu, et les Hobbits n'en demandaient pas davantage. Mais  prsent Frodon rencontrait souvent des nains de pays loigns, qui cherchaient refuge dans l'ouest. Ils taient inquiets, et certains d'entre eux parlaient  mi-voix de l'ennemi et du Pays de Mordor.
Ce nom, les Hobbits ne le connaissaient que par les lgendes du tnbreux pass, comme une ombre  l'arrire plan de leur mmoire, mais il tait sinistre et inquitant. Il semblait que la puissance mauvaise de la Fort Noire n'et t chasse par le Conseil Blanc que pour reparatre avec davantage de vigueur dans les anciennes places fortes de Mordor. La Tour Noire avait t reconstruite,  ce qu'on disait. De l, la puissance s'tendait de tous cts, au loin,  l'est et au sud, il y avait des guerres, et la peur croissait. Les orques se multipliaient de nouveau dans les montagnes. Les trolls se rpandaient, non plus obtus, mais russ et munis d'armes redoutables. Et on murmurait qu'il existait des cratures plus terribles que toutes les prcdentes, mais elles n'avaient pas de nom.
De tout cela, peu de chose atteignait les oreilles du commun des Hobbits, naturellement. Mais mme les plus sourds et les plus casaniers commenaient  entendre de curieuses histoires, et ceux que leurs affaires amenaient aux confins du pays voyaient d'tranges choses. La conversation au Dragon Vert de Lzeau, un soir du printemps de la cinquantime anne de Frodon, montrait que mme au confortable cur de la Comt des rumeurs s'taient fait entendre, encore que la plupart des Hobbits continuassent de s'en moquer.
Sam Gamegie tait assis dans un coin prs du feu, en face de lui se trouvait Ted Rouquin, le fils du meunier, et divers autres campagnards hobbits coutaient leur conversation.
- On entend de curieuses choses, ces temps ci, pour sr, dit Sam.
- Ah, dit Ted, on les entend si on y prte l'oreille. Mais je peux entendre des contes de coin du feu et des lgendes pour enfants  la maison, s'il me plat.
-Sans doute, rpliqua Sam, et je dois dire qu'il y a plus de vrit dans certains qu'on ne le pense. Qui a invent ces histoires, de toute faon?  Prenez les dragons, par exemple.
-Non, merci, dit Ted, riant avec les autres. Mais qu'en est-il de ces Hommes-arbres, ces gants, comme qui dirait?  On raconte bien qu'on en ait vu un plus grand qu'un arbre l-bas au-del des Landes du Nord, il n'y a pas trs longtemps.
-Qui a, on? 
- Mon cousin Hal pour commencer. Il travaille pour M. Bophin  Par del la colline, et il va dans le quartier nord pour la chasse. Il en a vu un.
- Il le dit peut-tre. Ton Hal est tout le temps  dire qu'il a vu des choses, et peut-tre en voit-il qui ne sont point l.
- Mais celui ci tait aussi grand qu'un orme, et il marchait, il faisait plusieurs mtres  chaque enjambe, si c'tait un pouce.
- Eh bien, je parie que ce n'tait pas un pouce. Ce qu'il a vu, c'tait probablement un orme.
- Mais celui-l marchait, que je vous dis, et il n'y a pas d'ormes sur les Landes du Nord.
- Dans ce cas, il n'a pas pu en voir, dit Ted.
Il y eut des rires et des applaudissements, l'auditoire semblait juger que Ted avait marqu un point.
- Tout de mme, dit Sam, vous ne pouvez nier que d'autres que notre Halfast aient vu des gens bizarres traverser la Comt la traverser, notez bien: Il y en a d'autres qui sont retourns aux frontires. Les frontires n'ont jamais t aussi actives.
- Et j'ai entendu dire que des Elfes se dplacent vers l'ouest. Ils dclarent qu'ils vont aux havres, bien au-del des Tours Blanches.
Sam agita vaguement le bras: ni lui ni personne d'entre eux ne savaient  quelle distance tait la mer, aprs les vieilles tours au-del des frontires occidentales de la Comt. Mais une ancienne tradition voulait que l-bas se trouvent les Havres Gris, d'o parfois les navires elfiques prenaient la mer pour ne jamais revenir.
- Ils naviguent, naviguent, naviguent sur la mer, ils s'en vont vers l'ouest et ils nous quittent, dit Sam, psalmodiant presque les mots et hochant la tte avec tristesse et solennit.
Mais Ted rit.
- Eh bien, cela n'a rien de nouveau, si l'on en croit les vieux contes. Et je ne vois pas ce que cela nous fait,  toi ou  moi. Qu'ils naviguent!  Mais je suis bien certain que tu ne les as pas vus faire, ni personne d'autre dans la Comt.
- Enfin, je ne sais pas, dit Sam pensivement. (II croyait avoir vu une fois un Elfe dans les bois, et il esprait en voir d'autres un jour. De toutes les lgendes qu'il avait entendues dans son jeune ge, des passages de contes et d'histoires  demi retenues au sujet des Elfes que connaissaient les Hobbits l'avaient toujours le plus profondment mu. Il y en a, mme par ici, qui connaissent les Belles Gens et qui ont des nouvelles d'eux, dit-il. Il y a par exemple M. Sacquet, pour qui je travaille. Il m'a dit qu'ils naviguaient, et il en connat un bout sur les Elfes. Et le vieux M. Bilbon en savait encore davantage: j'en ai eu des conversations avec lui quand j'tais gosse ! 
-Oh, ils sont tous les deux timbrs, dit Ted. Ou du moins le vieux Bilbon l'tait, et Frodon le devient. Si c'est de l que tu prends tes renseignements, tu ne manqueras jamais de fariboles. Eh bien, les amis, je rentre chez moi. A votre bonne sant! 
Il vida sa chope et sortit sans bruit.
Sam resta assis en silence et ne dit plus rien. Il avait ample matire  rflexion. Tout d'abord, il y avait beaucoup  faire dans le jardin de Cul-de-sac, et il y aurait une journe charge le lendemain, si le temps se nettoyait. L'herbe poussait vite. Mais Sam avait autre chose en tte que le jardinage. Aprs un moment, il poussa un soupir, se leva et sortit.
On tait au dbut d'avril, et le ciel se nettoyait  prsent aprs une lourde pluie. Le soleil tait couch, et un crpuscule ple et froid se perdait tranquillement dans la nuit. Sam rentra  pied sous les premires toiles  travers Hobbitebourg et le long de la colline, sifflant doucement et remuant ses penses.

Ce fut juste sur ces entrefaites que Gandalf reparut aprs sa longue absence. Il tait rest au loin durant trois ans aprs la rception. Puis il fit une brve visite  Frodon, et, aprs l'avoir bien observ, il tait reparti. Pendant un ou deux ans aprs cela, il avait fait des apparitions assez frquentes, surgissant  l'improviste aprs la tombe de la nuit et repartant sans prvenir avant le lever du soleil. II se refusait  parler de ses affaires et de ses voyages personnels, et il semblait surtout s'intresser aux petites nouvelles de la sant et des faits et gestes de Frodon.
Et puis ses visites avaient soudain cess. Il y avait plus de neuf ans que Frodon ne l'avait vu ou n'avait entendu parler de lui, et il avait commenc  penser que le magicien ne reviendrait plus et qu'il avait compltement cess de s'intresser aux Hobbits. Mais ce soir l, comme Sam rentrait chez lui et que le crpuscule s'vanouissait, vinrent les petits coups autrefois familiers  la fentre du bureau.
Frodon accueillit son vieil ami avec surprise et grande joie. Ils s'entre-regardrent longuement.
- Tout va bien?  Demanda Gandalf. Vous tes toujours le mme, Frodon! 
- Vous aussi, rpondit Frodon.
Mais il pensait en lui-mme que Gandalf avait l'air plus vieux et us par les soucis. Il le pressa de lui donner des nouvelles de lui-mme et du vaste monde, ils furent bientt plongs dans la conversation, et ils veillrent fort avant dans la nuit.

Le lendemain matin, aprs le petit djeuner, le magicien se tenait avec Frodon dans le bureau prs de la fentre ouverte. Un feu clair brlait dans l'tre, mais le soleil tait chaud et le vent venait du sud. Tout avait l'air nouveau, et le vert frais du printemps chatoyait dans les champs et au bout des branches.
Gandalf pensait  certain printemps de prs de quatre-vingts ans auparavant, o Bilbon tait parti en courant de Cul-de-sac, sans mouchoir. Ses cheveux taient peut-tre plus blancs qu'alors, sa barbe et ses sourcils peut-tre plus longs, et son visage plus rid par les soucis et la sagesse, mais ses yeux taient plus brillants que jamais, et il fumait et lanait des ronds de fume avec la mme vigueur et le mme plaisir.
II fumait maintenant en silence, car Frodon tait assis immobile, plong dans ses penses. Mme  la lumire du matin, il ressentait l'ombre tnbreuse des nouvelles que Gandalf lui avait apportes. Enfin, il rompit le silence.
- Hier soir, vous avez commenc  me dire d'tranges choses sur mon anneau, Gandalf, dit-il. Et puis vous vous tes arrt parce que, m'avez vous dit, mieux valait laisser ces choses l pour le plein jour. Ne croyez-vous pas le moment venu d'achever?  Vous dites que l'anneau est dangereux, beaucoup plus dangereux que je ne puis le croire. En quoi? 
- De bien des faons, rpondit le magicien. Il a une puissance bien plus grande que je n'aurais os le rver au dbut, une puissance telle qu'en fin de compte il asservirait totalement tout mortel qui en serait possesseur. C'est lui qui le possderait.
En Eregion, il y a bien longtemps, taient fabriqus de nombreux anneaux elfiques, des anneaux magiques comme vous les appelez, et ils taient, bien sr, de diverses sortes: plus ou moins puissants. Les moindres n'taient que des essais dans cet art avant qu'il n'et atteint sa maturit, et pour les Elfes orfvres ce n'taient que des babioles, nanmoins,  mon ide, dangereuses pour les mortels. Mais les Grands Anneaux, les Anneaux de Puissance, eux, taient prilleux.
Un mortel qui conserve un des Grands Anneaux, Frodon, ne meurt point, mais il ne crot pas, ni n'obtient un supplment de vie, il continue simplement jusqu' ce qu'enfin chaque minute lui devienne lassitude. Et s'il se sert souvent de l'Anneau pour se rendre invisible, il s'vanouit: il finit par devenir invisible en permanence, et il se promne dans le crpuscule sous l'il du pouvoir tnbreux qui rgit les Anneaux. Oui, tt ou tard s'il est fort ou si ses intentions sont pures au dbut, mais jamais la force ou les bonnes intentions ne dureront tt ou tard, le pouvoir tnbreux le dvorera.
- Que c'est terrifiant!  Dit Frodon.
Il y eut de nouveau un long silence. On entendait, venant du jardin, le bruit que faisait Sam Gamegie en tondant la pelouse.

- Depuis quand savez-vous cela?  Finit par demander Frodon. Et qu'en savait Bilbon? 
-Bilbon n'en savait pas plus que ce qu'il vous a dit, je suis sr, dit Gandalf. Il ne vous aurait certainement rien repass qu'il aurait pens tre dangereux, mme si je lui ai promis de veiller sur vous. II trouvait l'anneau trs beau, et trs utile en cas de besoin, et si quelque chose n'allait pas ou tait bizarre, c'tait lui-mme. Il disait que l'anneau prenait une place croissante dans son esprit, et il ne cessait de s'en inquiter, mais il ne souponnait pas que l'anneau mme en ft responsable. Bien qu'il et dcouvert que l'objet ncessitait une surveillance, celui ci ne paraissait pas tre toujours de la mme dimension ou du mme poids: il se rtrcissait ou se dilatait d'trange faon, et il pouvait glisser soudain d'un doigt qu'il avait enserr troitement.
- Oui, il m'en a prvenu dans sa dernire lettre, dit Frodon, aussi l'ai-je toujours gard au bout de sa chanette.
- C'est trs sage, dit Gandalf. Mais pour ce qui est de la longueur de sa vie, Bilbon ne l'a jamais en aucune faon rattache  l'anneau. Il s'en accordait tout le mrite, et il en tait trs fier. Mais il n'en devenait pas moins agit et inquiet. Maigre et dtir, disait-il. Signe que l'anneau commenait son assujettissement.
- Depuis quand savez-vous tout cela?  Demanda de nouveau Frodon.
- Savoir?  Dit Gandalf. J'ai su beaucoup de choses que seuls connaissent les Sages, Frodon. Mais si vous entendez la connaissance au sujet de cet anneau particulier, eh bien, je ne sais toujours pas, pourrait-on dire. Il y a une dernire preuve  tenter. Mais je ne doute plus de mes hypothses.
Quand ai-je commenc  les former?  Dit-il d'un ton rveur. Voyons, ce fut l'anne o le Conseil Blanc chassa la puissance tnbreuse de la Fort Noire, juste avant la Bataille des Cinq Armes, que Bilbon trouva son anneau. Une ombre tomba alors sur mon cur, sans toutefois que je susse encore ce que je craignais. Je me demandais comment Gollum tait venu en possession d'un Grand Anneau, comme ce l'tait manifestement cela au moins tait clair ds le dbut. Puis j'ai entendu l'trange histoire de Bilbon, comme quoi il l'avait gagn, et je ne pouvais le croire. Quand enfin j'ai pu tirer de lui la vrit, j'ai vu aussitt qu'il avait voulu supprimer tout doute quant  la lgitimit de ses prtentions sur l'anneau. Tout comme Gollum avec son cadeau d'anniversaire Ces mensonges taient trop semblables pour ma tranquillit. L'anneau avait clairement un pouvoir malfique qui agissait aussitt sur qui le dtenait. Ce fut l le premier vritable avertissement que j'eus de ce que tout n'tait pas bien. Je rptai souvent  Bilbon qu'il valait mieux laisser pareils anneaux inemploys, mais il s'en formalisait, et il ne tarda pas  s'irriter. Il n'y avait pas grand chose  faire. Je ne pouvais le lui prendre sans dclencher un mal plus grand, et je n'en avais d'ailleurs aucun droit. Je ne pouvais qu'observer et attendre. J'aurais pu peut-tre consulter Saroumane le Blanc, mais quelque chose me retenait.
- Qui est ce?  Demanda Frodon. Je n'ai jamais entendu parler de lui.
-Cela se peut, rpondit Gandalf. II ne s'intresse pas aux Hobbits. Oui, il est grand parmi les Sages. C'est le chef de mon ordre, et il est  la tte du Conseil. Son savoir est profond, mais son orgueil a cr paralllement, et il prend ombrage de toute ingrence. La tradition des Anneaux elfiques, grands et petits, est son domaine. II l'a longtemps tudie, cherchant les secrets perdus de leur fabrication, mais quand les dbats du Conseil portrent sur les Anneaux, tout ce qu'il voulut bien nous rvler de ses connaissances s'opposait  mes craintes. Mes doutes furent donc mis en sommeil mais un sommeil inquiet. Je continuai d'observer et d'attendre.
Et tout semblait aller bien pour Bilbon. Les annes passaient et ne semblaient pas le toucher. II ne montrait pas de signes de l'ge. L'ombre m'envahit de nouveau. Mais je me disais: Aprs tout, il est d'une famille de grande longvit du ct maternel. Il y a encore le temps. Attendons! 
Et j'attendis. Jusqu' cette nuit o il quitta cette maison. Il dit et fit alors des choses qui m'emplirent d'une crainte qu'aucune parole de Saroumane ne put calmer. Je sus enfin que quelque chose de sombre et de mortel tait  l'uvre. Et j'ai pass la plupart des annes suivantes  dcouvrir la vrit.
- Il n'y a pas eu de mal permanent, j'espre?  Demanda anxieusement Frodon. Il s'en tirerait sans dommage  la fin, n'est ce pas?  II pourra reposer en paix, je veux dire? 
- Il s'est aussitt senti mieux, dit Gandalf. Mais il n'est qu'une seule puissance au monde qui sache tout, des Anneaux et de leurs effets, et,  ma connaissance, il n'en est aucune au monde qui sache tous des Hobbits. Parmi les Sages, je suis le seul qui s'intresse  la tradition hobbite : branche obscure de la connaissance, mais pleine de surprise. Ils peuvent tre mous comme beurre et pourtant, parfois, aussi durs que de vieilles souches. Je croirais assez que certains rsisteraient aux Anneaux bien plus longtemps que ne le croiraient la plupart des Sages. Je ne pense pas que vous ayez  vous tourmenter au sujet de Bilbon.
ǃvidemment, il a possd l'anneau de nombreuses annes, et il s'en est servi, il pourrait donc falloir assez longtemps pour que disparaisse l'influence avant qu'il soit sans danger pour lui de le revoir, par exemple. Autrement, il pourrait continuer  vivre des annes, tout  fait heureux: s'arrter juste o il en tait quand il s'en est spar. Car il y a renonc en fin de compte de son propre gr: c'est un point important. Non, je n'avais plus d'inquitude pour ce cher Bilbon, une fois qu'il eut laiss partir l'objet. C'est  votre gard que je me sens une responsabilit.
Ds le dpart de Bilbon, et toujours depuis lors, je me suis profondment souci de vous et de tous ces charmants, absurdes et impuissants Hobbits. Ce serait un coup douloureux pour le monde que la Puissance Tnbreuse tende sa domination sur la Comt, Si tous vos aimables, joyeux et stupides Bolger, Sonnecor, Bophin, Sanglebuc, et autres, sans compter les ridicules Sacquet, taient rduits en esclavage.
Frodon frissonna
- Mais pourquoi cela nous arriverait-il?  Demanda t'il. Et pourquoi voudrait-elle de pareils esclaves? 
- A vrai dire, rpondit Gandalf, je pense que jusqu' prsent, notez le bien, l'existence des Hobbits lui a compltement chapp. Vous devriez en tre reconnaissants. Mais votre scurit est passe. La Puissance n'a pas besoin de vous elle a bien des serviteurs plus utiles mais elle ne vous oubliera plus. Et les Hobbits misrables esclaves lui plairaient bien davantage que des Hobbits heureux et libres. La malignit et la vengeance sont des choses qui existent! 
- La vengeance?  Dit Frodon. Vengeance de quoi?  Je ne comprends toujours pas ce que cela peut avoir  faire avec Bilbon et moi-mme, et avec notre anneau.
- a a tout  faire avec cela, dit Gandalf. Vous ne connaissez pas encore le vritable pril, mais vous le connatrez. Je n'en tais pas sr moi-mme, la dernire fois que je suis venu ici, mais le moment est venu de parler. Donnez-moi l'anneau un moment.

Frodon le tira de la poche de sa culotte, o il tait accroch  une chanette suspendue  sa ceinture. Il le dtacha et le tendit lentement au magicien. II parut soudain trs lourd, comme si lui ou Frodon lui-mme rpugnait  laisser Gandalf le toucher.
Gandalf l'leva. Il parut tre d'or pur et massif.
- Y voyez-vous quelque inscription?  Demanda le magicien.
- Non, rpondit Frodon. II n'y en a aucune. L'anneau est tout uni, et il ne montre jamais une gratignure ni aucun signe d'usure.
- Eh bien, regardez! 
A l'tonnement et au dsarroi de Frodon, le magicien jeta soudain l'anneau au milieu d'un endroit embras du feu. Frodon poussa un cri et voulut saisir les pincettes, mais Gandalf le retint.
-Attendez, dit-il d'une voix autoritaire, jetant  Frodon un regard rapide de sous ses sourcils hrisss.
Aucun changement apparent ne se produisit sur l'anneau. Aprs un moment, Gandalf se leva, ferma les volets  l'extrieur de la fentre et tira les rideaux. L'obscurit et le silence envahirent la pice, encore que le claquement des cisailles de Sam, plus proches maintenant de la fentre, se fit encore entendre faiblement du jardin. Le magicien se tint un moment le regard fix sur l'tre, puis il se baissa, retira l'anneau du feu  l'aide des pincettes et le ramassa aussitt. Frodon sursauta.
- II est tout  fait froid, dit Gandalf. Prenez-le! 
Frodon le reut dans sa paume contracte: l'objet semblait tre devenu plus pais et plus lourd que jamais.
- levez-le!  Dit Gandalf. Et regardez attentivement.
Le faisant, Frodon vit alors des lignes fines, plus fines que les plus fins traits de plume, qui couraient le long de l'anneau,  l'extrieur et  l'intrieur: des lignes de feu qui paraissaient former les lettres d'une gracieuse inscription. Elles brillaient d'un clat perant et pourtant lointain, comme d'une grande profondeur.





- Je ne puis lire les lettres de feu, dit Frodon d'une voix mal assure.
- Non, dit Gandalf, mais moi je le peux. Les lettres sont de l'elfique, d'un monde antique, mais la langue est celle de Mordor, que je ne veux pas prononcer ici. Voici toutefois en langue commune ce que cela dit, assez littralement:
Un Anneau pour les gouverner tous. Un Anneau pour les trouver. Un Anneau pour les amener tous et dans les tnbres les lier.
Ce ne sont que deux vers d'un pome depuis longtemps connu dans la tradition elfique
Trois Anneaux pour les Rois Elfes sous le ciel,
Sept pour les Seigneurs Nains dans leurs demeures de pierre, Neuf pour les Hommes Mortels destins au trpas
 Un pour le Seigneur Tnbreux sur son sombre trne,
Dans le pays de Mordor o s'tendent les Ombres.
Un Anneau pour les gouverner tous.
Un Anneau pour les trouver,
 Un Anneau pour les amener tous et dans les tnbres les lier Au pays de Mordor o s'tendent les Ombres.
Il s'arrta, et puis dit lentement d'une voix grave
- Celui ci est le Matre Anneau, l'Anneau Unique pour les gouverner tous. C'est l'Anneau Unique qu'il a perdu-il y a bien des sicles, au grand affaiblissement de son pouvoir. II le dsire immensment mais il ne faut pas qu'il l'ait.
Frodon restait assis en silence et sans mouvement. La peur semblait tendre une vaste main, comme un nuage sombre qui se lverait  l'Orient et s'avancerait pour l'engloutir:
-Cet anneau!  Balbutia-il. Comment, comment diantre !  Est-il venu jusqu' moi? 
-a dit Gandalf, c'est une trs longue histoire. Le commencement en remonte aux Annes Noires, dont seuls les matres de la tradition se souviennent  prsent. Si je voulais vous raconter toute cette histoire, nous serions encore ici quand le printemps aurait pass  l'hiver.
Mais hier soir je vous ai parl de Sauron le Grand, le Seigneur Tnbreux. Les rumeurs que vous avez entendues sont vraies: il s'est en effet lev de nouveau, il a quitt son repaire de la Fort Noire pour retourner  son ancienne place forte de la Tour Sombre de Mordor. Ce nom, mme vous autres Hobbits, vous en avez entendu parler, comme une ombre en marge des vieilles histoires. Toujours aprs une dfaite et un rpit, l'Ombre prend une autre forme et crot de nouveau.
- J'aurais bien voulu que cela n'et pas  se passer de mon temps, dit Frodon.
- Moi aussi, dit Gandalf, comme tous ceux qui vivent pour voir de tels temps. Mais la dcision ne leur appartient pas. Tout ce que nous avons  dcider, c'est ce que nous devons faire du temps qui nous est donn. Et dj, Frodon, notre temps commence  paratre noir. L'ennemi devient rapidement trs puissant. Ses plans sont loin d'tre mrs, je pense, mais ils mrissent. Nous serons  rude preuve. Nous devrions tre  trs rude preuve, mme sans cette terrible occurrence.

L'ennemi manque encore d'une chose qui lui donnerait la force et la connaissance ncessaires pour abattre toute rsistance, briser les dernires dfenses et recouvrir toutes les terres de secondes tnbres. Il lui manque l'Anneau Unique.
Les Trois, les plus beaux, les Seigneurs Elfes les lui ont soustraits, et sa main ne les a jamais touchs ni souills. Les Rois Nains en possdaient sept, mais il en a recouvr trois et les autres, les dragons les ont consums. II en donna neuf aux Hommes Mortels, orgueilleux et grands, et les a ainsi pigs. Il y a bien longtemps, ils tombrent au pouvoir de l'Unique et devinrent des Esprits servants de l'Anneau, ombres sous sa grande ombre, ses serviteurs les plus terribles. Il y a bien longtemps. Cela fait maintes annes que les Neuf sont partis au loin. Mais qui sait?  L'ombre grandissant de nouveau, peut-tre reviendront ils. Allons!  Nous ne parlerons pas de pareilles choses, mme dans le matin de la Comt.
Voici l'tat de choses actuels: les Neuf, il les a rassembls entre ses mains, les Sept aussi, ou bien ils sont dtruits. Les Trois sont encore cachs. Mais cela ne le gne plus. Il ne lui faut que l'Unique, car il a fabriqu cet Anneau pour lui-mme, il est  lui, et il a laiss passer dedans une grande part de soli ancienne puissance, de faon  pouvoir gouverner tous les autres. S'il le recouvre, il les commandera tous de nouveau, o qu'ils soient, mme les Trois, tout ce qui a t forg avec eux sera mis  nu, et il sera plus puissant que jamais.
Et voici la terrible chance, Frodon. Il croyait que l'Unique avait pri, que les Elfes l'avaient dtruit, comme c'et d tre. Mais il sait maintenant qu'il n'a pas pri, qu'il a t trouv. Il le cherche donc, il le cherche, et toute sa pense est fixe l-dessus. C'est son grand espoir et notre grande crainte.
- Pourquoi, mais pourquoi donc n'a t'il pas t dtruit?  S'cria Frodon. Et comment l'Ennemi n'est-il jamais arriv  le perdre, s'il tait si puissant et si l'Anneau lui tait si prcieux? 
Il serra l'Anneau dans sa main, comme s'il voyait dj des doigts sombres se tendre pour le saisir.
- Il lui a t drob, dit Gandalf. La force des Elfes pour lui rsister tait plus grande, il y a longtemps, et tous les Hommes ne leur taient pas alins. Les Hommes de l'Ouistrenesse vinrent  leur aide. C'est l un chapitre de l'histoire ancienne qu'il pourrait tre bon de rapporter, car il y avait, alors aussi, de l'affliction et des tnbres grandissantes, mais une grande vaillance et des hauts faits qui ne furent pas entirement vains. Je vous en ferai peut-tre un jour le rcit, ou vous l'entendrez de bout en bout de la bouche de quelqu'un qui les connat mieux.
Mais, pour le moment, puisque vous voulez surtout savoir comment cet objet vous est venu, et ce sera dj un rcit assez long, c'est tout ce que je vous en dirai. Ce furent Gil-galad, roi-elfe, et Elendal de l'Ouistrenesse qui renversrent Sauron, mais qui prirent eux-mmes dans l'action, et le fils d'Isildur Elendil, arrachant l'Anneau de la main de Sauron, s'en empara pour lui-mme. Sauron fut alors vaincu, son esprit s'enfuit et resta de longues annes caches, jusqu'au moment o son ombre reprit forme dans la Fort Noire.
Mais l'Anneau fut perdu. Il tomba dans le Grand Fleuve d'Anduin et disparut. Car Isildur marchait vers le nord le long des rives orientales de la rivire, prs des Champs d'Iris, il tomba dans un guet-apens des Orques des Montagnes, et presque tous ses gens furent massacrs. Il sauta dans les eaux, mais l'Anneau glissa de son doigt tandis qu'il nageait, et puis les Orques le virent et le turent avec leurs flches.
Gandalf fit une pause.
- Et l, dans les sombres tangs, parmi les Champs d'Iris, dit-il, l'Anneau disparut de toute connaissance et de toute lgende, et mme ce pan de son histoire n'est plus connu que de quelques-uns, et le Conseil des Sages n'a pu en dcouvrir davantage. Mais, enfin, je puis poursuivre l'histoire,  ce que je crois.
Longtemps aprs, mais c'tait encore dans un temps trs lointain, vivait prs des rives du Grand Fleuve,  la lisire du Pays Sauvage, un petit peuple  la main habile et au pied silencieux. Je pense qu'ils taient du genre hobbit, apparents aux pres des pres des Forts, car ils aimaient le Fleuve, ils y nageaient souvent et confectionnaient de petites embarcations de roseaux. Il y avait parmi eux une famille de grande rputation, car elle tait nombreuse et plus fortune que la plupart, elle tait gouverne par une grand-mre, svre et verse dans ce qui restait de la tradition ancienne. Le membre le plus inquisiteur et le plus curieux de sa famille s'appelait Smagol. Il s'intressait aux racines et aux origines, il plongeait dans les tangs profonds, il fouissait sous les arbres et les plantes en croissance, il creusait dans les monticules verts, et il cessa de lever le regard sur le haut des collines, les feuilles sur les arbres ou les fleurs s'ouvrant dans l'air: sa tte et ses yeux taient dirigs vers le bas.
Il avait un ami nomm Dagol, du mme genre,  l'il plus perant, mais moins rapide et moins fort. Un jour, ils prirent une embarcation et descendirent jusqu'aux Champs aux Iris, o il y avait de grands parterres d'iris et de roseaux fleuris. L, Smagol dbarqua pour aller fureter sur les rives, mais Dagol resta dans la barque et se mit  pcher. Soudain, un gros poisson mordit  son hameon et, avant d'avoir pu savoir o il tait, il fut entran dans l'eau, jusqu'au fond. Puis il lcha sa ligne, car il crut voir briller quelque chose dans le lit de la rivire, et, retenant son souffle, il saisit l'objet.
Il remonta ensuite, tout crachant, avec des algues dans les cheveux, et une poigne de boue, et il regagna la rive. Et voici qu'aprs avoir fait partir la boue, il avait dans la main un splendide anneau d'or, celui ci brillait et scintillait au soleil, de sorte qu'il eut le cur content. Mais Smagol l'avait observ de derrire un arbre, et tandis que Dagol contemplait l'anneau, Smagol s'avana doucement derrire lui.
- Donne-moi cela, Dagol, mon cher, dit Smagol par-dessus l'paule de son ami.
- Pourquoi?  Demanda  Dagol.
- Parce que c'est mon anniversaire, mon cher, et je le veux, dit Smagol.
-  a m'est gal, rpondit Dagol, je t'ai dj fait un cadeau, un cadeau au-dessus de mes moyens. J'ai trouv ceci, et je vais le garder.
- Ah !  Oui, vraiment, mon cher?  Dit Smagol.
Et il saisit Dagol  la gorge et l'trangla, parce que l'or avait l'air si brillant et si beau. Puis il passa l'anneau  son doigt.
Personne ne dcouvrit jamais ce qu'tait devenu Dagol, il avait t assassin loin de chez lui, et son corps avait t habilement cach. Mais Smagol rentra seul, et il s'aperut qu'aucun membre de sa famille ne pouvait le voir quand il portait l'anneau. Trs content de sa dcouverte, il se garda de la rvler, il apprenait des secrets, et il appliqua son savoir  des usages malhonntes et mchants. II acquit une vue perante et une oue fine pour tout ce qui tait nuisible. L'anneau lui avait donn un pouvoir proportionn  sa stature. Il n'y avait pas  s'tonner qu'il ft trs mal vu de tous et que toutes ses relations l'vitassent (quand il tait visible) On lui donnait des coups de pied, et lui mordait les pieds des gens. Il se mit  voler, et il allait de-ci, de-l, se marmonnant  lui-mme et faisant entendre des gargouillements dans sa gorge. Ce pour quoi on l'appela Gollum, on le maudit et on lui dit de s'en aller au loin, et sa grand-mre, dsirant avoir la paix, le chassa de la famille et l'expulsa de son trou.

Il erra solitaire, pleurant un peu sur la duret du monde, il remonta le Fleuve, jusqu'au moment o il parvint  un affluent qui descendait des montagnes, et il alla dans cette direction. Il attrapait des poissons dans les mares profondes avec des doigts invisibles, et il les mangeait crus. Un jour qu'il faisait trs chaud et qu'il tait pench sur un tang, il sentit une brlure sur le dos de sa tte et une lumire blouissante venue de l'eau heurta ses yeux mouills. II s'en tonna, car il avait presque oubli le soleil. Alors, pour la dernire fois, il leva le regard et le menaa du poing.
Mais, comme il baissait les yeux, il vit loin devant lui les sommets des Monts Brumeux, d'o descendait la rivire. Et il pensa soudain: "Il doit faire frais et ombreux sous ces montagnes. L, le soleil ne pourrait m'observer. Les racines de ces montagnes doivent tre des vraies racines, il doit y avoir l des grands secrets enterrs qui n'ont jamais t dcouverts depuis l'origine

Il monta donc de nuit jusqu'aux hautes terres, et il trouva une petite caverne d'o coulait la sombre rivire, et il se glissa comme un ver dans le cur des montagnes et disparut de la connaissance de quiconque. L'Anneau descendit avec lui dans les ombres, et mme celui qui l'avait fabriqu, quand son pouvoir eut commenc de dcliner, ne put rien en savoir
- Gollum !  S'cria Frodon, Gollum?  Voulez vous dire que c'est la mme crature Gollum qu'a rencontre Bilbon?  Quelle horreur! 
- Je pense que c'est une triste histoire, dit le magicien, et elle aurait pu arriver  d'autres, et mme  certains Hobbits que j'ai connus.
- Je ne peux pas croire que Gollum ft apparent avec les Hobbits, de si loin que ce soit, s'cria Frodon avec quelque chaleur. Quelle ide abominable! 
- Ce n'en est pas moins vrai, rpliqua Gandalf. Sur les origines des Hobbits, en tout cas, j'en sais plus long qu'eux-mmes. Et mme l'histoire de Bilbon suggre la parent. II y avait bien des choses trs semblables dans le fond de leurs penses et de leurs souvenirs. Ils se comprirent remarquablement bien, bien mieux qu'un Hobbit ne comprendrait, mettons, un Nain, un Orque ou mme un Elfe. Pensez aux nigmes qu'ils connaissaient l'un et l'autre, pour commencer.
- Oui, dit Frodon. Encore que, d'autres que les Hobbits posent des nigmes, et d'un genre assez semblable. Et les Hobbits ne trichent pas. Gollum avait tout du long l'intention de tricher. Il essayait simplement d'endormir la vigilance du pauvre Bilbon. Et sans doute cela amusait-il sa mchancet de commencer un jeu de nature  lui fournir une victime facile qui, en cas de dfaite, ne pourrait lui faire aucun mal.
- Ce n'est que trop vrai, je le crains, dit Gandalf. Mais il y avait autre chose, je crois, qui vous chappe encore. Mme Gollum ne fut pas entirement ruin. Il s'tait rvl plus rsistant que l'un des Sages mmes ne l'aurait devin comme l'aurait pu un Hobbit. Il y avait un petit coin de son esprit qui lui appartenait encore, et la lumire vint par-l, comme par un interstice dans les tnbres: une lumire venue du pass. Il lui fut en ralit agrable, je prsume, d'entendre  nouveau une bonne voix, qui faisait surgir des souvenirs de vent, d'arbres, de soleil sur l'herbe et de pareilles choses oublies.
Mais cela, naturellement, ne ferait qu'irriter davantage en fin de compte le mauvais de lui-mme  moins qu'il ne pt tre domin. A moins qu'il ne pt tre guri (Gandalf soupira): Il y a peu d'espoir de cela pour lui, hlas!  Et pourtant pas nul espoir. Non, mme s'il possda l'Anneau si longtemps, presque de temps immmorial pour lui. Car il y avait longtemps qu'il ne l'avait beaucoup port: dans la tnbreuse obscurit, il en tait rarement besoin. Il ne s'tait certainement jamais vanoui
 Il est encore mince et solide. Mais la chose lui rongeait l'esprit, naturellement, et le tourment tait devenu presque insupportable.
Tous les "grands secrets" de sous les montagnes s'taient rvls n'tre que nuit vide: il n'y avait rien de plus  dcouvrir, rien qu'il valt la peine de faire, uniquement de mauvais et furtifs repas et des souvenirs pleins de ressentiment. Il tait totalement misrable. Il avait horreur des tnbres et il dtestait encore davantage la lumire, il hassait tout, et l'Anneau plus que toute autre chose.
- Que voulez vous dire?  Demanda Frodon. Assurment, l'Anneau tait son trsor et la seule chose dont il se soucit?  Mais s'il le dtestait, pourquoi ne s'en est-il pas dbarrass, ou pourquoi n'est-il pas parti, le laissant l? 
- Vous devriez commencer  comprendre, Frodon, aprs tout ce que vous avez entendu, rpondit Gandalf. Il le dtestait et il l'aimait, comme il dtestait et aimait sa propre personne. Il ne pouvait s'en dbarrasser. Il n'avait plus aucune volont en la matire.
Un Anneau de Pouvoir a soin de lui-mme, Frodon. Il peut glisser tratreusement du doigt, mais son gardien ne l'abandonne jamais. Tout au plus joue t'il avec l'ide de le repasser aux soins de quelqu'un d'autre et cela seulement de bonne heure, quand l'Anneau commence  avoir prise. Mais, pour autant que je sache, seul dans l'histoire Bilbon a dpass le stade du jeu et a vraiment agi. Il lui a fallu toute mon aide, d'ailleurs. Et mme ainsi, il n'y aurait jamais renonc ou ne s'en serait jamais dfait. Ce n'tait pas Gollum, Frodon, mais l'Anneau lui-mme qui dcidait des choses. C'est l'anneau qui l'a quitt, lui.
- Comment!  Juste  temps pour rencontrer Bilbon?  Dit Frodon. Un Orque ne lui et-il pas mieux convenu? 
- Il n'y a pas matire  plaisanter, dit Gandalf. Pas pour vous. 'a t l'vnement le plus trange jusqu' prsent dans toute l'histoire de l'Anneau, cette arrive de Bilbon juste  ce moment et la faon dont il a pos la main dessus,  l'aveuglette, dans le noir.
Il y avait plus d'un pouvoir  l'uvre, Frodon. L'Anneau cherchait  revenir  son matre. Il avait gliss de la main d'Isildur et l'avait trahi, puis,  la premire occasion, il attrapa le pauvre Dagol, et celui ci fut assassin, et aprs cela Gollum, et l'Anneau l'avait dvor. Il n'avait plus rien  faire de lui: il tait trop petit, trop minable, et tant que l'Anneau restait avec lui, il ne quitterait plus jamais son tang profond. Alors maintenant, son matre tant de nouveau veill et lui envoyant de la Fort Noire sa sombre pense, il a abandonn Gollum. Seulement pour tre ramass par la personne la moins vraisemblable: Bilbon de la Comt! 
Derrire cela, il y avait quelque chose d'autre  l'uvre, en dehors de tout dessein du Crateur de l'Anneau. Je ne puis le faire comprendre plus clairement qu'en disant que Bilbon tait destin  trouver l'anneau, et pas par la volont de Celui qui l'avait cr. Et c'est peut-tre l une pense encourageante.
- Elle ne l'est pas, dit Frodon. Encore que je ne sois pas bien sr de vous comprendre. Mais comment avez-vous appris tout cela au sujet de l'Anneau, et au sujet de Gollum?  Le savez-vous vraiment, ou sont ce encore des hypothses? 
Gandalf regarda Frodon et ses yeux tincelrent
- Je savais beaucoup de choses, et j'en ai appris beaucoup, rpondit-il. Mais je ne vais pas vous faire,  vous, un compte rendu de tous mes actes. L'histoire d'Elendal et d'Isildur et de l'Anneau Unique est connue de tous les Sages. L'inscription de feu montre  elle seule, sans autre preuve, que votre anneau est cet Anneau Unique.
- Et quand avez vous dcouvert cela?  Dit Frodon, l'interrompant.
- Juste  prsent, dans cette pice, naturellement, rpondit le magicien avec brusquerie. Mais je m'attendais  le trouver. Je suis revenu de sombres voyages et d'une longue recherche pour faire cette preuve finale. C'est la dernire preuve, et tout n'est maintenant que trop clair. Dcouvrir la partie concernant Gollum et combler grce  elle la lacune de l'histoire a ncessit une bonne dose de pense. Je suis peut-tre parti d'hypothses au sujet de Gollum, mais ce n'en sont plus maintenant. Je sais. Je l'ai vu.
- Vous avez vu Gollum?  S'cria Frodon, bahi.
- Oui. C'tait manifestement ce qu'il fallait faire, si on le pouvait, bien sr. J'ai longtemps essay mais j'y suis enfin parvenu.
- Et alors, que s'est-il pass aprs que Bilbon lui eut chapp?  Le savez vous? 
- Pas trop clairement. Ce que je vous en dis, c'est ce que Gollum a bien voulu me raconter encore que ce ne ft pas de la faon dont je vous l'ai rapport, bien sr. Gollum est un menteur, et il faut plucher ses paroles. Il appelait, par exemple, l'Anneau son cadeau d'anniversaire N, et il s'y tenait mordicus. Il disait que cela lui venait de sa grand-mre, qui avait beaucoup de belles choses de ce genre. Une histoire ridicule. Je ne doute pas que la grand-mre de Smagol et quelque chose de matriarcal, que ce ft une personne puissante  sa faon, mais dire qu'elle possdait de nombreux Anneaux elfiques, et raconter qu'elle les donnait, c'tait un pur mensonge. Un mensonge qui contenait un grain de vrit, toutefois.
Le meurtre de Dagol hantait Gollum, et il avait labor une dfense, la rptant sans cesse  son trsor H tandis qu'il rongeait des os dans les tnbres, au point de finir par presque y croire lui-mme. C'tait son anniversaire. Dagol aurait d lui faire cadeau de l'Anneau. Celui ci avait manifestement fait son apparition pour tre un cadeau. C'tait son cadeau d'anniversaire, etc.
Je le supportai aussi longtemps que je le pus, mais la vrit tait dsesprment importante, et  la fin je dus me montrer dur. Je suscitai en lui la peur du feu, et je lui arrachai la vrit, par bribes, non sans beaucoup de pleurnicheries et de grognements. Il se croyait incompris et victime. Mais quand il eut fini par me raconter son histoire, jusqu' la fin du Jeu des nigmes et l'vasion de Bilbon, il se refusa  en dire davantage, hormis quelques sombres allusions. Il avait en lui une autre peur, plus grande que celle que je lui inspirais. Il marmonna qu'il allait recouvrer son bien. On verrait s'il supportait d'tre repouss, contraint  vivre dans un trou et puis d'tre vol. Gollum avait de bons amis maintenant, des amis fidles et trs puissants. Ils allaient l'aider. Sacquet expierait. C'tait l sa matresse pense. Il hassait Bilbon et maudissait son nom. Qui plus est, il savait d'o Bilbon venait.
- Mais comment avait-il dcouvert cela?  Demanda Frodon.
- Oh, quant au nom, Bilbon le lui avait stupidement dit lui-mme, et aprs cela, il n'tait plus difficile de dcouvrir son pays, une fois Gollum sorti. Oh oui, il est sorti. Son dsir ardent de recouvrer l'Anneau domina sa crainte des Orques ou mme de la lumire. Aprs un an ou deux, il quitta les montagnes. Quoique encore li par le dsir de l'Anneau, voyiez, celui ci ne le dvorait plus, il commenait  revenir un peu  la vie. Il se sentait vieux, terriblement vieux, et cependant moins timide, et il avait mortellement faim.
La lumire, la lumire du soleil ou de la lune, il la craignait et la dtestait encore, ce qu'il fera toujours,  mon avis, mais il tait rus. Il dcouvrit qu'il pouvait se soustraire  la clart du jour ou de la lune et se dbrouiller rapidement et sans bruit au plus profond de la nuit, avec ses ples yeux froids, pour attraper des choses de petite taille ou inattentives. Il reprit d'une nourriture nouvelle et d'un air nouveau force et hardiesse. Il trouva le chemin de la Fort Noire, comme on pouvait s'y attendre.
- Est ce l que vous l'avez trouv?  Demanda Frodon.
- C'est l que je le vis, rpondit Gandalf, mais, auparavant, il avait err loin, sur la trace de Bilbon. Il tait difficile de rien apprendre de certain de sa bouche, car ses propos taient constamment entrecoups de jurons et de menaces. Qu'avait-il dans ses poches?  Disait-il. Je ne pouvais le dire, pas de trsor. Petite tricherie. Question pas honnte. a a trich d'abord, a a. a a enfreint les rgles. On aurait d l'touffer, oui, mon trsor. Et on le fera, mon trsor!  N
- Voil un exemple de ses paroles. Je suppose que vous ne dsirez pas en entendre davantage. Cela m'a valu des jours fastidieux. Mais d'aprs certaines allusions lches au milieu des grognements, je dduisis que ses pieds vagabonds avaient fini par l'amener en Esgaroth et mme dans les rues du Val, o il observa et prta secrtement l'oreille. Or, donc, les nouvelles des grands vnements couraient partout dans le Pays Sauvage, et nombreux taient ceux qui avaient entendu le nom de Bilbon et qui savaient d'o il venait. Nous n'avions fait aucun mystre de notre voyage de retour chez lui dans l'ouest. Les oreilles attentives de Gollum ne tardrent pas  apprendre ce qu'il voulait savoir.
- Pourquoi, alors, n'avait-il pas poursuivi Bilbon plus avant?  Demanda Frodon. Pourquoi n'est-il pas venu jusqu' la Comt? 
- Ah, rpondit Gandalf, nous y voil!  Je crois que Gollum l'a essay. Il partit et revint vers l'ouest, jusqu'au Grand Fleuve. Mais l, il se dtourna. II n'tait pas dcourag par la distance, j'en suis sr. Non, quelque chose d'autre l'attira ailleurs. C'est ce que pensent mes amis, ceux qui le poursuivaient pour moi.
Ce furent d'abord les Elfes des Bois: la tche tait aise pour eux, car sa trace tait encore frache alors. Elle les mena  travers la Fort Noire et retour, mais ils ne l'attraprent jamais. La fort tait remplie de rumeurs  son sujet, d'histoires horribles mme parmi les btes et les oiseaux. Les bcherons dclarrent qu'il y avait une nouvelle terreur lche, un spectre qui buvait du sang. Il grimpait aux arbres  la recherche des nids, il se glissait dans les trous pour trouver les petits, il s'introduisait par les fentres en qute de berceaux.
Mais  la lisire occidentale de la Fort Noire, la trace se dtournait. Elle s'cartait en direction du sud et se perdait hors du domaine des Elfes des Bois. Et  ce moment je commis une grande erreur. Oui, Frodon, et ce n'tait pas la premire, encore qu'elle puisse se rvler la pire, je le crains. Je laissai les choses en l'tat. Je le laissai partir, car j'avais beaucoup d'autres soucis  ce moment et je me fiais encore au savoir de Saroumane.
Enfin, cela se passait-il y a des annes. Je l'ai pay par la suite de maints jours sombres et prilleux. La piste tait depuis longtemps froide quand je la repris, aprs le dpart de Bilbon d'ici. Et ma recherche et t vaine, sans l'aide que je reus d'un ami: Aragorn, le plus grand voyageur et chasseur de ce temps. Ensemble, nous cherchmes Gollum sur toute l'tendue du Pays Sauvage, sans espoir et sans succs. Mais enfin, comme j'avais renonc  la chasse et que je m'tais tourn vers d'autres rgions, Gollum fut dcouvert. Mon ami revint aprs de grands prils, ramenant avec lui la misrable crature.
Ce que Gollum avait fait tout ce temps, il refusa de le dire. Il se contentait de pleurer et de nous accuser de cruaut, non sans maints gollums dans la gorge, et quand nous le pressions, il geignait et se drobait, frottant ses longues mains et se lchant les doigts comme s'ils le faisaient souffrir, comme s'il se souvenait de quelque ancienne torture. Mais je crains qu'aucun doute ne soit possible: il s'tait dirig  sa manire lente et furtive, pas  pas, kilomtre par kilomtre, vers le sud, et il avait fini par arriver au Pays de Mordor. 
Un lourd silence tomba sur la pice. Frodon pouvait entendre le battement de son cur. Mme au-dehors tout paraissait immobile. On n'entendait plus aucun son des cisailles de Sam.
-Oui, en Mordor, dit Gandalf. Hlas!  Le Mordor attire tout ce qui est mauvais, et la Puissance Tnbreuse appliquait toute sa volont  l'y rassembler. L'Anneau de l'ennemi devait laisser sa marque aussi, le laisser prt  l'appel. Et tout le monde se parlait alors  l'oreille de la nouvelle Ombre dans le sud et de sa haine de l'ouest. Voil les beaux nouveaux amis qui allaient l'aider  se venger! 
Le pauvre idiot!  Dans ce pays, il allait en apprendre beaucoup, certainement trop pour tre  l'aise. Et tt ou tard, comme il restait tapi ou furetait aux lisires, il devait tre pris et arrt pour interrogatoire. Ce fut ainsi que cela se passa, je crains. Quand il fut dcouvert, il tait dj l depuis assez longtemps, et il se prparait  rentrer. Il accomplissait quelque dmarche mauvaise. Mais peu importe  prsent. Son principal mfait tait dj accompli.
Oui, hlas!  Par lui, l'ennemi a appris que l'Unique avait t retrouv. II sait o Isildur tomba. II sait o Gollum trouva son anneau. II sait que c'est un Grand Anneau, car il donnait longue vie. Il sait que ce n'est pas un des Trois, qui n'ont jamais t perdus et qui ne supportent aucun mal. Il sait que ce n'est pas un des Sept, ni des Neuf, car on en connat le sort. Il sait que c'est l'Unique. Et il a enfin entendu parler, je crois, des Hobbits et de la Comt.
La Comt, il est peut-tre en train de la chercher  l'heure qu'il est, s'il n'a pas encore dcouvert o elle se trouve. En fait, Frodon, je crains qu'il ne pense mme que le nom longtemps pass inaperu de Sacquet soit devenu important.
-Mais c'est terrible!  S'cria Frodon. Bien pire que le pis que j'avais imagin d'aprs vos allusions et vos avertissements. Ah, Gandalf, le meilleur des amis, que dois-je faire?  Car  prsent j'ai vraiment peur. Que dois-je faire?  Quelle piti que Bilbon n'ait pas poignard cette vile crature quand il en avait l'occasion! 
-Quelle piti?  C'est la Piti qui a retenu sa main. La Piti et la Misricorde: ne pas frapper sans ncessit. Et il en a t bien rcompens, Frodon. Soyez assur que, s'il fut si peu atteint par le mal et, S'il s'chappa en fin de compte, ce fut parce qu'il avait commenc sa possession de l'Anneau de cette faon. Avec Piti.
-Je regrette, dit Frodon. Je ne vous comprends pas. Voulez-vous donc dire que vous et les Elfes, vous l'avez laiss vivre aprs tous ces horribles faits?  Maintenant, en tout cas, il est aussi mauvais qu'un Orque, et simplement un ennemi. II mrite la mort.
-La mrite!  Je crois bien. Nombreux sont ceux qui vivent et qui mritent la mort. Et certains qui meurent mritent la vie. Pouvez-vous la leur donner?  Alors, ne soyez pas trop prompt  dispenser la mort en jugement. Car mme les trs sages ne peuvent voir toutes les fins. Je n'ai pas grand espoir de la gurison de Gollum avant sa mort, mais il y a tout de mme une chance. Et il est li au sort de l'Anneau. Mon cur me dit qu'il a encore un rle  jouer, en bien ou en mal, avant la fin, et quand celle ci arrivera, la piti de Bilbon peut dterminer le sort de beaucoup  commencer par le vtre. En tout cas, nous ne l'avons pas tu: il est trs vieux et trs malheureux. Les Elfes des Bois le tiennent en prison, mais ils le traitent avec toute la bont qu'ils peuvent trouver dans leurs sages curs.
De toute faon, dit Frodon, mme si Bilbon ne pouvait pas tuer Gollum, je voudrais bien qu'il n'et pas gard l'Anneau. Je voudrais qu'il ne l'et jamais trouv et que moi je ne l'eusse pas!  Pourquoi m'avez-vous laiss le conserver?  Pourquoi ne m'avez-vous pas oblig  le jeter ou... ou  le dtruire? 
-Laiss?  Oblig?  Dit le magicien. N'avez-vous pas cout tout ce que j'ai dit?  Vous ne pensez pas  ce que vous dites. Mais pour ce qui tait de le jeter, c'tait manifestement mauvais. Ces Anneaux ont une faon d'tre trouvs. Entre de mauvaises mains, il aurait pu faire beaucoup de mal. Plus que tout, il aurait pu tomber aux mains de l'Ennemi. En fait, ce serait certainement le cas, car cet Anneau est l'Unique, et l'Ennemi applique tout son pouvoir  le trouver ou  l'attirer  lui.
Naturellement, mon cher Frodon, c'tait un danger pour vous, et cela m'a profondment tourment. Mais il y allait de tant qu'il fallait prendre quelque risque bien que mme quand j'tais au loin, il n'y ait jamais eu un seul jour que la Comt ne ft garde par des yeux vigilants. Tant que vous ne vous serviez pas de l'Anneau, je ne pensais pas qu'il et aucun effet durable sur vous, pas en mal, pas pour trs longtemps en tout cas. Et n'oubliez pas qu'il y a neuf ans, quand je vous ai vu pour la dernire fois, je ne savais pas encore grand chose pour sr.
-Mais pourquoi ne pas le dtruire, comme vous dites que c'et d tre fait depuis longtemps?  S'cria derechef Frodon. Si vous m'aviez averti ou mme envoy un message, je l'aurais fait disparatre.
-Vraiment?  Comment feriez-vous?  N'avez-vous jamais essay? 
-Non. Mais je suppose qu'on pourrait l'craser au marteau ou le fondre.
- Essayez donc!  dit Gandalf. Essayez tout de suite.
Frodon tira de nouveau l'Anneau de sa poche et le regarda. Il paraissait  prsent lisse et uni, sans aucune marque ou devise visible. L'or semblait trs clair et trs pur, et Frodon admira la richesse et la beaut de sa couleur, la perfection de sa rondeur. C'tait un objet admirable et grandement prcieux. En le sortant, Frodon se proposait de le jeter loin de lui dans la partie la plus chaude du feu. Mais il s'aperut alors qu'il ne pouvait le faire sans grande lutte. Il soupesa l'Anneau dans sa main, hsitant et s'efforant de penser  tout ce que lui avait dit Gandalf, et puis, par un effort de volont, il fit un mouvement, comme pour le jeter, mais il s'aperut qu'il l'avait remis dans sa poche.
Gandalf eut un ricanement sinistre
-Vous voyez?  Dj vous aussi, Frodon, vous ne pouvez l'abandonner facilement, et vous n'avez pas la volont ncessaire pour l'endommager. Et je ne pourrais pas vous le faire faire, sauf par la force, ce qui vous briserait l'esprit. Mais pour ce qui est de briser l'Anneau, la force est vaine. Le prendriez-vous et le frapperiez-vous avec une pesante masse, vous n'y feriez pas la moindre bosselure. Il ne peut-tre dtruit par vos mains ni par les miennes.
Votre petit feu ne fondrait pas mme de l'or ordinaire, naturellement. Cet Anneau y a dj pass sans dommage et mme sans chauffement. Mais il n'existe pas dans cette Comt de forge capable de lui faire subir le moindre changement. Pas mme les enclumes et les fours des Nains ne le pourraient. On a dit que le feu du dragon tait capable de fondre et de consumer les Anneaux de Puissance, mais il ne reste plus maintenant sur terre aucun dragon dont la vieille flamme soit assez chaude, et il n'y en eut jamais aucun, pas mme Ancalagon le Noir, qui aurait pu faire du mal  l'Anneau Unique, l'Anneau Souverain, car celui-l avait t fait par Sauron lui-mme.
Il n'est qu'un moyen: trouver les Crevasses du Destin dans les profondeurs d'Oradruin, la Montagne du Feu, et y jeter l'Anneau, si vous voulez vraiment le dtruire, pour le mettre  jamais hors de porte de l'ennemi.
-Oui, je veux vraiment le dtruire!  S'cria Frodon. Ou, enfin, le faire dtruire. Je ne suis pas fait pour les qutes prilleuses. Je voudrais bien n'avoir jamais vu l'Anneau!  Pourquoi m'est-il venu?  Pourquoi ai-je t choisi? 
-On ne peut rpondre  de pareilles questions, dit Gandalf. Soyez assur que ce n'est pas pour quelque mrite que les autres ne possderaient pas: Pas pour le pouvoir ou la sagesse, en tout cas. Mais vous avez t choisi, et il vous faut donc dployer la force, le cur et l'intelligence que vous pouvez avoir.
-Mais j'ai si peu de tout cela!  Vous tes sage et puissant. Ne voulez-vous pas prendre l'Anneau? 
-Non!  S'cria Gandalf, se dressant d'un bond. Avec ce pouvoir, j'en aurais un trop grand et trop terrible. Et sur moi l'Anneau gagnerait un pouvoir encore plus grand et plus mortel. (Ses yeux jetaient des clairs et son visage tait clair par un feu intrieur.) Ne me tentez pas!  Car je ne souhaite pas devenir semblable au Seigneur Tnbreux lui-mme. Pourtant le chemin de l'Anneau vers mon cur passe par la piti, la piti pour la faiblesse et le dsir de la force pour faire le bien.

Ne me tentez pas!  Je n'ose le prendre, pas mme pour le garder en sret, inemploy. Le dsir de l'utiliser serait trop grand pour ma force. Je vais en avoir un tel besoin!  De grands prils m'attendent.
Il alla  la fentre, tira les rideaux et ouvrit les volets. Le soleil inonda de nouveau la pice. Sam passa dans l'alle en sifflant.
-Et maintenant, dit le magicien, se retournant vers Frodon, la dcision est entre vos mains. Mais je vous aiderai toujours (il posa une main sur l'paule de Frodon) Je vous aiderai  porter ce fardeau, tant qu'il vous appartiendra de le porter. Mais il nous faut faire quelque chose, et vite. L'ennemi bouge.

Il y eut un long silence. Gandlf se rassit et tira sur sa pipe, comme perdu dans ses penses. Ses yeux semblaient ferms, mais de sous ses paupires il observait Frodon avec attention. Frodon lui, regardait fixement les braises de l'tre, au point qu'elles emplissaient toute sa vision et qu'il paraissait plonger le regard dans de profondes fontaines ardentes. Il pensait aux lgendaires Crevasses du Destin et  la terreur de la Montagne de Feu.
-Eh bien!  Dit enfin Gandalf. A quoi pensez-vous?  Avez-vous dcid de votre action? 
- Non!  Rpondit Frodon revenant  lui de l'obscurit et s'apercevant avec surprise qu'il ne faisait pas noir et que, par la fentre, il pouvait voir le jardin ensoleill. Ou si, peut-tre. Pour autant que j'aie compris ce que vous m'avez dit, je suppose que je dois conserver l'Anneau et le garder, au moins pour le moment, quoi qu'il puisse me faire.
- Quoi qu'il puisse faire, il sera lent, lent  faire le mal, si vous le conservez dans ce dessein, dit Gandalf.
- Je l'espre, dit Frodon. Mais je souhaite que vous trouviez bientt un meilleur gardien. En attendant, il semble que je sois un danger, un danger pour tous ceux qui vivent auprs de moi. Je ne puis conserver l'Anneau et demeurer ici. Je devrais quitter Cul-de-Sac, quitter la Comt, tout quitter et m'en aller (il soupira) J'aimerais sauver la Comt, si je le pouvais bien qu'il y ait eu des moments o je trouvais les habitants par trop stupides et obtus, et que j'aie pens qu'un terrible tremblement de terre ou une invasion de dragons pourrait leur tre salutaire. Mais ce n'est pas ce que je sens  prsent. J'ai l'impression que tant que la Comt t derrire, solide, et confortable, je trouverai l'errance plus supportable: Je saurai qu'il y a quelque part une ferme assiette, mme si mes pieds ne peuvent plus s'y poser.
J'ai naturellement pens parfois  m'en aller, mais je voyais cela comme une sorte de vacances, une suite d'aventures comme celles de Bilbon ou mieux, s'achevant en paix. Mais cela signifierait l'exil, une fuite d'un danger  un autre, l'entranant derrire moi. Et je suppose qu'il me faut partir seul, si je dois faire cela et sauver la Comt. Mais je me sens trs petit, trs dracin et... eh bien, dsespr. L'ennemi est si fort et si terrible! 
II ne le dit pas  Gandalf, mais tandis qu'il parlait, un grand dsir de suivre Bilbon s'enflammait dans son cur de suivre Bilbon et peut-tre mme de le retrouver. Ce dsir fut si fort qu'il triompha de sa peur     il aurait presque t capable de s'en courir incontinent sur la route sans chapeau, comme avait fait Bilbon un matin semblable, il y avait bien longtemps.
-Mon cher Frodon!  S'exclama Gandalf. Les Hobbits sont vraiment des tres tranges, je l'ai dj dit. On peut bien apprendre en un mois tout ce qu'il y a  connatre de leurs faons, et puis aprs un sicle ils peuvent encore vous tonner au besoin. Je m'attendais peu  recevoir semblable rponse, ft-ce de votre part. Mais Bilbon ne s'est pas tromp dans le choix de son hritier, encore qu'il ne souponnt gure l'importance de ce choix. Je crains que vous n'ayez raison. L'Anneau ne pourra rester beaucoup plus longtemps cach dans la Comt, et tant pour votre salut que pour celui des autres, il vous faudra partir et laisser derrire vous le nom de Sacquet. Il ne serait pas sr de le conserver hors de la Comt ou dans les rgions sauvages. Je vais vous donner un nom de voyage. Quand vous partirez, vous vous appellerez M. Soucolline.
Mais je ne pense pas qu'il vous soit ncessaire de partir seul. Pas si vous connaissez quelqu'un de confiance, qui serait dispos  aller  votre ct et que vous seriez dispos  entraner dans des prils inconnus. Mais si vous cherchez un compagnon, faites bien attention  votre choix!  Et faites attention  ce que vous dites, mme  vos amis les plus intimes!  L'ennemi a de nombreux espions et de nombreuses faons d'entendre
Il s'arrta soudain, comme pour couter. Frodon s'aperut que tout tait trs silencieux, tant  l'intrieur qu' l'extrieur. Gandalf s'approcha prcautionneusement d'un ct de la fentre. Puis il bondit comme l'clair contre le rebord et lana un long bras au-dehors, vers le bas. II y eut un cri rauque et monta la tte boucle de Sam Gamegie, hisse par une oreille.
- Tiens, tiens, par ma barbe!  Dit Gandalf. C'est Sam Gamegie?  Alors, que fabriquez-vous l? 
- Dieu vous bnisse, monsieur Gandalf, dit Sam. Rien!  Ou du moins je coupais juste la bordure de la pelouse sous la fentre, si vous voyez.
Il ramassa ses cisailles et les exhiba  preuve.
-Non, je ne vois pas, dit Gandalf avec svrit. Voil quelque temps que je n'aie entendu le bruit de vos cisailles. Depuis combien de temps tes-vous aux coutes  la fentre? 
-coutes  la fentre, monsieur?  Excusez-moi, je ne vous comprends pas. Y a pas d'coutes  Cul-de-Sac, a c'est un fait.
- Ne faites pas l'idiot!  Qu'avez-vous entendu et pourquoi coutiez-vous? 
- Les yeux de Gandalf flamboyaient, et ses sourcils se hrissaient.
- Monsieur Frodon, monsieur!  S'cria Sam, tremblant. Ne le laissez pas me faire du mal, monsieur!  Ne le laissez pas me transformer en quelque chose de pas naturel!  Mon vieux papa serait tellement dsespr. Je n'ai pas de mauvaises intentions, sur mon honneur, monsieur! 
- Il ne te fera pas de mal, dit Frodon, qui avait peine  ne pas rire, bien qu'il ft lui-mme saisi et quelque peu dconcert. Il sait aussi bien que moi que tu n'es pas mal intentionn. Mais debout, et rponds  ses questions, en vitesse! 
- Eh bien, monsieur, fit Sam, un peu tremblant, j'ai entendu pas mal de choses que j'ai pas bien comprises sur un ennemi, et des animaux, et M. Bilbon, monsieur, et des dragons, et une montagne de feu et... et des Elfes, monsieur. J'ai cout parce que j'ai pas pu m'en empcher, si vous voyez ce que je veux dire. Dieu me bnisse, monsieur, mais j'aime tellement les histoires comme a. Et j'y crois aussi quoi qu'en puisse dire Ted. Des Elfes, monsieur!  Ah, que je voudrais les voir, eux. Pourriez-vous pas m'emmener voir des Elfes, monsieur, quand vous irez? 
- Gandalf rit soudain
- Entrez!  Cria t'il.
Et tendant les deux bras  l'extrieur, il souleva par la fentre un Sam tonn, avec les cisailles, les rognures d'herbe et tout, et il le mit debout devant lui
-Vous emmener voir les Elfes, hein?  Dit-il, examinant attentivement Sam (mais un sourire jouait sur ses lvres) Ainsi, vous avez entendu que M. Frodon partait ? 
Oui, monsieur. Et c'est pour a que je me suis trangl, ce que vous avez entendu, semble t'il. J'ai essay de me retenir, monsieur, mais a a clat, j'tais tellement boulevers.
On n'y peut rien, Sam, dit Frodon avec tristesse.
Il s'tait soudain rendu compte que la fuite de la Comt allait signifier des sparations plus pnibles que le simple au revoir aux douceurs de Cul-de-Sac
-Il me va falloir partir. Mais (il scruta alors le visage de Sam) si tu te soucies vraiment de moi, tu garderas l-dessus le secret absolu. Tu me comprends?  Si tu ne le fais pas, si tu souffles ft ce un mot de ce que tu as entendu ici, alors j'espre que Gandalf te transformera en crapaud tachet et qu'il remplira le jardin de couleuvres  collier.
Sam tomba  genoux, tremblant.
-Debout, Sam!  Dit Gandalf. J'ai pens  quelque chose de mieux que cela. Quelque chose qui vous fermera la bouche et vous punira convenablement d'avoir cout. Vous allez partir avec M. Frodon! 
-Moi, monsieur!  S'cria Sam, bondissant comme un chien invit  la promenade. Moi, aller voir des Elfes et tout?  Hourra!  Cria t'il. Et il fondit en larmes.

