CHAPITRE DEUX
LE CONSEIL D'ELROND

Le lendemain, Frodon, se rveillant de bonne heure, se sentit bien et tout ragaillardi. Il sortit sur les terrasses qui dominaient le flot sonore du Bruinen pour regarder le frais soleil se lever au-dessus des montagnes lointaines et projeter ses rayons obliques au travers de la fine brume argente, la rose luisait sur les feuilles jaunes, et le rseau des filandres scintillait sur tous les buissons. Sam marchait  son ct sans rien dire, mais humant l'air et regardant  toit moment d'un air tonn les grandes lvations  l'est. La neige blanchissait les cimes.
A un tournant du sentier, ils tombrent sur Gandalf et Bilbon qui, assis sur un sige taill dans la pierre, taient en grande conversation.
- Tiens!  Bonjour!  dit Bilbon. Prt pour le grand conseil? 
- Je me sens prt pour n'importe quoi, rpondit Frodon. Mais j'aimerais par-dessus tout marcher un peu et explorer la valle. J'aimerais pntrer dans ces bois de pins, l haut.
II dsigna au loin les hauteurs du ct nord de Fondcombe.
- Vous en aurez peut-tre l'occasion plus tard, dit Gandalf. Mais nous ne pouvons encore faire de plans. Il y a beaucoup  entendre et  dcider aujourd'hui. 
Tandis qu'ils parlaient, retentit soudain le son clair d'une seule cloche.
- Voil le signal du Conseil d'Elrond, s'cria Gandalf. Allons!  Votre prsence est requise,  vous et  Bilbon.
Frodon et Bilbon suivirent vivement le magicien le long du sentier en lacet pour regagner la maison, derrire eux trottait Sam, non convi et momentanment oubli.
Gandalf les mena au porche o Frodon avait trouv ses amis la veille au soir. La lumire de ce clair matin d'automne rayonnait  prsent dans la valle. Le bruit des eaux bouillonnantes montait du lit cumeux de la rivire. Les oiseaux chantaient, et une saine paix s'tendait sur la terre. Pour Frodon, sa fuite prilleuse et les rumeurs de tnbres croissantes dans le mond extrieur ne paraissaient dj plus que les souvenirs d'un rve troubl, mais les visages qui se tournrent  leur entre taient graves.
Elrond tait l, et plusieurs autres personnes taient assises en silence autour de lui. Frodon vit Glorfindel et Glon, et, seul dans un coin, tait assis Grands-Pas, revtu de nouveau de ses vieux habits fatigus par les voyages. Elrond attira Frodon vers un sige  ct de lui, et il le prsenta  la compagnie en ces termes.
- Voici, mes amis, le Hobbit, Frodon fils de Drogon. Peu de gens sont venus jusqu'ici au prix de prils plus grands et pour une mission plus urgente.
Puis il dsigna et nomma ceux que Frodon n'avait pas encore rencontrs. A ct de Glon se trouvait un jeune nain: son fils Gimli. Outre Glorfindel, il y avait plusieurs autres conseillers de la maison Elrond, dont le chef tait Erestor, et avec lui tait Galdor, un Elfe des Havres Gris, venu en mission de la part de Cirdan, le charpentier de navires. Il y avait aussi un Elfe trange, vtu de vert et de brun, Legolas, messager de son pre Thranduil, le Roi des Elfes de la Fort Noire du Nord. Et, assis  part, tait un homme de haute taille au beau et noble visage, aux cheveux bruns et aux yeux gris, au regard fier et grave.
Il portait un manteau et des bottes comme pour un long trajet  cheval, et, en vrit, bien que ses vtements fussent riches et que son manteau ft bord de fourrure, ils taient dfrachis par un long voyage. II avait un col d'argent dans lequel tait sertie une seule pierre, ses cheveux taient coups  hauteur des paules. Sur un baudrier, il portait un grand cor  bordure d'argent,  prsent pos sur ses genoux. Il examina Frodon et Bilbon avec un tonnement soudain.
- Voici, dit Elrond, se tournant vers Gandalf, Boromir, un homme du Sud. Il est arriv dans le matin gris, et il cherche conseil. Je l'ai pri d'tre prsent, car ses questions recevront ici une rponse.
II est inutile de rapporter tout ce qui fut dit et dbattu en ce Conseil. Il fut beaucoup question des vnements du monde extrieur, surtout dans le Sud et dans les vastes rgions  l'est des Montagnes. De ces choses, Frodon avait dj entendu maintes rumeurs, mais le rcit de Glon tait nouveau pour lui, et quand le nain parla, il prta une oreille attentive. II apparaissait que parmi la splendeur des oeuvres de leur main, les Nains de la Montagne Solitaire avaient le cur troubl.
-  Il y a maintenant bien des annes, dit Glon, qu'une ombre d'inquitude est tombe sur notre peuple. Nous n'en permes pas tout d'abord l'origine. On commenait  murmurer en secret: on disait que nous tions enferms dans un espace troit, et qu'on trouverait de plus grandes richesses et plus de splendeur dans un monde plus large. Certains parlaient de la Moria: Les puissantes oeuvres de nos pres, appeles dans notre langue Khazad-dm, et ils dclaraient que maintenant enfin nous avions le pouvoir suffisant si nous tions en assez grand nombre pour y retourner.
Glon soupira
- La Moria !  La Moria !  Merveille du monde septentrional!  Trop profondment fouillmes-nous l, et nous veillmes la peur sans nom. Longtemps sont restes vides ses vastes demeures depuis la fuite des enfants de Durn. Mais  prsent on en reparlait avec nostalgie, mais non sans crainte, car nul nain n'a os passer les portes de Khazad-dm durant bien des gnrations de rois, hormis le seul Thrr, qui prit. Mais, enfin, Baln prta l'oreille aux murmures et rsolut d'y aller, et bien que Dn n'accordt la permission qu' contrecur, il emmena avec lui Ori et Crin, et nombre des ntres, et ils partirent pour le Sud.
Cela s'est pass il y a prs de trente ans. Pendant quelque temps, nous avons eu des nouvelles, qui paraissaient bonnes: des messages indiquaient qu'ils avaient pntr dans la Moria et qu'un grand travail y avait commenc. Puis ce fut le silence, et depuis lors plus aucune nouvelle n'est venue de la Moria.
Et puis, il y a environ un an, un messager est venu  Dn, mais non pas de la Moria de Mordor: Un cavalier dans la nuit, qui a appel Din  notre porte. Le Seigneur Sauron le Grand souhaitait, dit-il, notre amiti. Pour cela, il donnerait ds anneaux, comme ceux qu'il donnait jadis. Et le messager demanda de faon pressante des renseignements sur les Hobbits, de quelle espce ils taient et o ils demeuraient. Car Sauron sait, dit-il, que l'un d'eux vous fut connu  certaine poque
En entendant cela, nous fmes grandement troubls et nous ne donnmes point de rponse. Alors son ton froce baissa et il aurait adouci sa voix si ce lui et t possible. En petit gage de votre amiti, Sauron demande ceci, dit-il: que vous dcouvriez ce voleur (tel fut le mot qu'il employa) et que vous obteniez de lui, bon gr mal gr, un petit anneau, le moindre des anneaux, qu'il vola autrefois. Ce n'est qu'une bagatelle dont Sauron s'est entich, et un gage de votre bonne volont. Trouvez le, et trois anneaux que vos anctres nains possdaient jadis vous seront rendus, et le royaume de la Moria sera vtre pour toujours. Trouvez des nouvelles du voleur, s'il vit encore et o, et vous recevrez une grande rcompense en mme temps que l'amiti durable du Seigneur. Si vous refusez, les choses n'iront pas aussi bien. Refusez-vous?  
A ces mots, son souffle vint comme le sifflement des serpents, et tous ceux qui se trouvaient l frissonnrent, mais Dn rpondit: Je ne dis ni oui ni non. Il me faut considrer ce message et ce qu'il signifie sous ses beaux dehors.
Rflchissez bien, mais pas trop longtemps, dit-il.
Le temps de ma rflexion, c'est  moi d'en dcider, rpondit Dn.
Pour le moment!   Dit-il, et il repartit dans les tnbres.
Lourds ont t les curs de nos chefs depuis cette nuit l. Il nous fallait la voix froce du messager pour nous avertir que ses paroles contenaient en mme temps menace et tromperie, car nous savions dj que le pouvoir qui est de nouveau entr en Mordor n'a pas chang, et il nous a toujours trahis dans le pass. Le messager est revenu par deux fois, et il est reparti sans rponse. La troisime et dernire fois ne tardera pas, ce sera avant la fin de l'anne, a t'il dit.
C'est pourquoi Dn m'a finalement envoy prvenir Bilbon qu'il est recherch par l'Ennemi et apprendre, s'il est possible, pourquoi celui ci dsire cet anneau, ce moindre des anneaux. Et aussi, nous dsirons ardemment les conseils d'Elrond. Car l'Ombre crot et s'approche. Nous dcouvrons que des messagers sont aussi venus au Roi Brand au Val, et qu'il en est effray. Nous craignons qu'il ne cde. Dj, la guerre s'assemble  ses frontires orientales. Si nous ne rpondons pas, l'Ennemi peut pousser des hommes de son obdience  assaillir le Roi Brand et Dn galement.
- Vous avez bien fait de venir, dit Elrond. Vous entendrez aujourd'hui tout ce qu'il vous est ncessaire de savoir pour comprendre les desseins de l'Ennemi. Il n'est d'autre possibilit pour vous que de rsister, avec ou sans espoir. Mais vous n'tes pas seuls. Vous apprendrez que vos difficults ne sont que parties des difficults de tout le monde occidental. L'Anneau!  Que ferons-nous de l'Anneau, ce moindre des anneaux, cette bagatelle dont Sauron s'est entich?  C'est le destin que nous devons considrer.
Voil la raison pour laquelle vous tes rassembls. Rassembls, dis je, bien que je ne vous aie pas convoqus, trangers de terres lointaines. Vous tes venus et vous vous tes rencontrs ici,  point nomm, par hasard, pourrait-il sembler. Mais il n'en est pas ainsi. Croyez plutt qu'il en est ainsi ordonn que nous, qui sigeons ici, et nuls autres, devons maintenant trouver une ligne de conduite pour rpondre au pril du monde.
Maintenant donc seront ouvertement rvles ds choses qui sont restes caches  tous, hormis quelques-uns, jusqu' ce jour. Et tout d'abord, afin que tous puissent comprendre quel est le pril, l'histoire de l'Anneau sera dite du dbut jusqu' ce jour mme. Et c'est moi qui commencerai le rcit, que d'autres termineront

Tous coutrent alors, tandis qu'Elrond, de sa voix claire, parlait de Sauron et des Anneaux de Puissance, et de leur forgeage au Second Age du monde de jadis. Une partie de l'histoire tait connue de certains de ceux qui taient l, mais personne n'en savait la totalit, et bien des yeux taient fixs sur Elrond avec crainte et tonnement quand il parla des forgerons elfes d'Eregion, de leurs rapports amicaux avec la Moria et de leur soif de savoir, grce  laquelle Sauron les enjla. Car en ce temps l, il n'tait pas encore mauvais d'apparence, ils reurent son aide et devinrent puissants dans leur art, tandis que lui apprenait tous leurs secrets, les trompait et forgeait secrtement dans la Montagne de Feu l'Anneau Unique pour tre leur matre. Mais Celebrimbor l'avait perc  jour, et il cacha les trois qu'il avait fabriqus, et il y eut la guerre, le pays fut dvast, et la porte de la Moria fut ferme.
Alors, tout au long des annes qui suivirent, il chercha la piste de l'Anneau, mais cette histoire tant rapporte ailleurs, et Elrond lui mme l'ayant consigne dans ses livres d'archives, nous ne la rappellerons pas ici. Car c'est une longue histoire, pleine de grands et terribles faits, et, si brivement qu'Elrond parlt, le soleil montait dans le ciel et le matin tait dj presque  son terme quand il se tut.
Il parla de Nmenor, de sa gloire et de sa chute, et du retour des Rois des Hommes  la Terre du Milieu des profondeurs de la mer, ports par les ailes de la tempte. Puis Elendil le Beau et ses puissants fils, Isildur et Anarion, devinrent grands seigneurs, ils crrent le royaume du Nord en Arnor et le royaume du Sud en Gondor au-dessus des bouches de l'Anduin. Mais Sauron de Mordor les assaillit, et ils firent la Dernire Alliance des Elfes et des Hommes, et les armes de Gil-galad et d'Elendil furent rassembles en Arnor.
A ce moment, Elrond s'arrta un instant et soupira.
- Je me rappelle bien la splendeur de leurs bannires, reprit-il. Elle me rappelait la gloire des Jours Anciens et les armes de Beleriand, o tant de grands princes et capitaines taient assembls. Et pourtant pas tant, pas si beaux que lorsque Thangorodrim fut bris et que les Elfes pensrent que le mal tait fini  jamais, alors que ce n'tait pas vrai.
- Vous vous le rappelez?  Dit Frodon, exprimant sa pense  haute voix dans son tonnement. Mais je croyais, balbutia t'il comme Elrond se tournait vers lui, je croyais que la chute de Gil-galad avait eu lieu il y a des ternits.
- Et c'est exact, rpondit gravement Elrond. Mais ma mmoire porte jusqu'aux Jours Anciens. Erendil tait mon pre, qui naquit  Gondoln avant sa chute, et ma mre tait Elwing, fille de Dior, fils de Lthien de Doriath. J'ai vu trois ges dans l'Ouest du monde, et maintes dfaites, et maintes victoires sans lendemain.
J'tais le hraut de Gil-galad, et je marchais avec son arme. Je fus  la bataille de Dagorlad devant la Porte Noire de Mordor, o nous emes le dessus: Car nul ne pouvait rsister  la Lance de Gil-galad et  l'pe d'Elendil, Aiglos et Narsil. J'ai vu le dernier combat sur les pentes de l'Orodruin, o mourut Gil-galad et o tomba Elendil, Narsil brise sous lui, mais Sauron lui-mme fut renvers, et Isildur trancha l'Anneau de son doigt avec le tronon de l'pe de son pre et le prit pour lui
A ces mots, l'tranger, Boromir, intervint:
- Voil donc ce qu'il advint de l'Anneau!  S'cria t'il. Si jamais pareil rcit fut fait dans le Sud, il est oubli depuis longtemps. J'ai entendu parler du grand Anneau, de celui que l'on ne nomme pas, mais nous pensions qu'il avait disparu du monde dans la ruine de son premier royaume. Isildur le prit!  Voil certes une nouvelle.
- Hlas, oui, dit Elrond. Isildur le prit, comme il n'aurait pas d tre. L'Anneau et d tre jet au feu d'Orodruin, tout prs de l'endroit o il fut fabriqu. Mais peu nombreux furent ceux qui remarqurent l'acte d'Isildur. Lui seul se tenait prs de son pre en ce dernier combat mortel, et prs de Gil-galad, seuls se trouvaient Crdan et moi-mme. Mais Isitdur ne voulut pas couter notre conseil.
Je garderai ceci comme ranon pour mon pre et mon frre, dit-il, et ainsi, que nous le voulions ou non, il le prit pour le conserver prcieusement. Mais bientt l'Anneau l'entrana dans la mort, c'est pourquoi il est nomm dans le Nord le Flau d'Isildur. Mais peut-tre la mort valait-elle mieux que ce qui aurait pu lui arriver autrement.
C'est seulement au Nord que vinrent ces nouvelles, et seulement  peu d'entre nous. Il n'est gure tonnant que vous ne les ayez pas entendues, Boromir. Du dsastre des Champs aux Iris, o prit Isildur, ne revinrent que trois hommes par-dessus les montagnes et aprs une longue errance. L'un d'entre eux tait Ohtar, l'cuyer d'Isildur, qui portait les fragments de l'pe d'Elendil, et il les remit  Valandil, l'hritier d'Isildur, qui, n'tant encore qu'un enfant, tait rest  Fondcombe. Mais Narsil tait brise et sa lumire teinte, et elle n'a point encore t reforge.
Vaine ai je appel la victoire de la Dernire Alliance?  Pas entirement, mais elle n'atteignit pas son but. Sauron fut diminu, mais non dtruit. Son Anneau tait perdu, mais non dfait. La Tour Sombre tait dmolie, mais les fondations n'en taient pas effaces, car elles avaient t faites par le pouvoir de l'Anneau et tant qu'il reste, elles demeureront. Un grand nombre d'Elfes, ainsi que beaucoup d'Hommes puissants et de leurs amis avaient pri  la guerre. Anarion tait tu, Isildur aussi, et Gil-galad comme Elendil n'taient plus. Jamais plus il n'y aura pareille ligue d'Elfes et d'Hommes, les Hommes se multiplient, alors que les premiers ns diminuent, et les deux familles sont alines. Et depuis ce jour, la race de Nmenor a dclin et l'tendue des annes de ceux qui restent a diminu.
Dans le Nord, aprs la guerre et le massacre des Champs aux Iris, les Hommes de l'Ouistrenesse furent diminus, et leur cit d'Annminas prs du lac Evendim tomba en ruine, les hritiers de Valandil s'en furent habiter  Fornost sur les Hauts du Nord, et cet endroit aussi est maintenant dsol. Les Hommes l'appellent Chausse des Morts, et ils redoutent d'y marcher. Car les gens d'Arnor diminurent, et leurs ennemis les dvorrent, leur seigneurie passa, ne laissant que des tertres verts dans les collines herbeuses.
Dans le Sud, le royaume de Gondor dura longtemps, et sa splendeur s'accrut pendant une priode, rappelant en quelque faon la puissance de Nmenor, avant sa chute. Ce peuple leva de hautes tours, des places fortes et des havres pour un grand nombre de navires, et la couronne aile des Rois des Hommes tait redoute de gens de multiples langues. Leur ville capitale tait Osgiliath, Citadelle des toiles, au milieu de laquelle coulait la Rivire. Et ils btirent Minas Ithil, Tour de la Lune Montante,  l'est, sur un paulement de la Montagne de l'Ombre, et  l'ouest, au pied des Montagnes Blanches, ils construisirent Anor, la Tour du Soleil Couchant. L, dans les cours du Roi, poussait un arbre blanc, issu de la graine de l'arbre qu'Isildur avait apport par-dessus les eaux profondes, et la graine de cet arbre venait auparavant d'Eressa, et avant encore de l'extrme ouest au jour d'avant les jours o le monde tait jeune.
Mais, dans l'usure des rapides annes de la Terre du Milieu, la ligne de Meneldil fils d'Aramon s'teignit, et l'arbre se desscha, et le sang d'hommes moindres se mla  celui des Nmenorens. Alors, la garde sur les murs de Mordor se relcha, et des choses sombres revinrent subrepticement  Gorgoroth. Et  un moment les choses mauvaises s'avancrent, elles prirent Minas Ithil, o elles s'tablirent, la transformant en lieu de terreur, et on l'appelle Minas Morgul, la Tour de la Sorcellerie. Puis Minas Anor fut rebaptise Minas Tirith, la Tour de Garde, et ces deux cits taient toujours~en guerre, mais Osgiliath qui tait situe entre les deux fut dserte et dans ses ruines se promenrent des ombres.
Ainsi en a t'il t durant maintes gnrations. Mais les Seigneurs de Minas Tirith continuent de se battre, dfiant nos ennemis, gardant le passage de la rivire, d'Argonath  la mer. Et maintenant cette partie de l'histoire que je vous dirai est venue  sa fin. Car, du temps d'Isildur, l'Anneau Souverain disparut de la connaissance de tous, et les Trois furent librs de sa domination. Mais  prsent, en ce dernier jour, ils sont de nouveau en pril, car,  notre grand chagrin, l'Unique a t trouv. D'autres parleront de sa dcouverte, car en cela je n'ai jou qu'un trs petit rle.
II s'arrta, mais aussitt Boromir se leva, grand et fier, devant eux:
- Permettez-moi, Matre Elrond, dclara t'il, d'en dire davantage sur le Condor, car, en vrit, c'est du Pays de Condor que je viens. Et il serait bon que tous sachent ce qui s'y passe. Car peu nombreux, je crois, sont ceux qui connaissent nos actions et qui, par consquent, peuvent deviner le pril o ils seront au cas o nous chouerions en fin de compte.
Ne croyez pas qu'au Pays de Condor le sang de Nmenor soit puis, ni que toute sa fiert et sa dignit soient oublies. Par notre valeur, les gens de l'Est sont encore refrns et la terreur de Morgul tenue aux abois, et c'est ainsi seulement que la paix et la libert sont assures aux terres qui sont derrire nous, rempart de l'Ouest. Mais si les passages de la Rivire taient conquis, que se passerait-il alors? 
Et pourtant, cette heure pourrait bien ne plus tre loigne. L'Ennemi sans nom s'est de nouveau mis en branle. La fume s'lve une fois de plus d'Oradruin, que nous appelons Montagne du Destin. Le pouvoir de la Terre Noire s'accrot, et nous sommes serrs de prs. Au retour de l'Ennemi, les ntres furent repousss d'Ithilien, notre beau domaine  l'est de la Rivire, encore que nous y ayons gard une tte de pont et une force arme. Mais cette anne mme, aux jours de juin, une guerre soudaine nous est tombe dessus de Mordor, et nous fmes balays. Nous succombmes sous le nombre. Car le Mordor s'est alli  Ceux de l'Est et aux cruels Haradrim, mais ce ne fut pas parle nombre que nous fmes vaincus. Un pouvoir tait l que nous n'avions pas senti auparavant.
D'aucuns ont dit qu'il tait visible, sous la forme d'un grand cavalier noir, une ombre tnbreuse sous la lune. O qu'il vnt, une sorte de folie saisit nos ennemis, mais la peur tomba sur les plus hardis d'entre nous, de sorte que chevaux et hommes cdrent et s'enfuirent. Seul un dbris de nos forces de l'Est revint, dtruisant le dernier pont qui restait encore parmi les ruines d'Osgiliath.
Je faisais partie de la compagnie qui tint le pont jusqu' ce qu'il ft abattu derrire nous. Seuls, quatre se sauvrent  la nage: mon frre, moi mme et deux autres. Mais nous continumes  nous battre, tenant toutes les rives ouest de l'Anduin, et ceux qui s'abritent derrire nous nous adressent des louanges pour peu qu'ils entendent notre nom, beaucoup de louanges, mais peu d'aide. De Rohan seulement des cavaliers rpondent  nos appels.
En cette heure nfaste, j'ai parcouru bien des lieues prilleuses pour venir en mission auprs d'Elrond: cent dix jours ai-je voyag tout seul. Mais je ne cherche pas d'allis pour la guerre. La puissance d'Elrond rside dans la sagesse, non dans les armes, dit-on. Je suis venu demander conseil et l'claircissement de paroles dures. Car,  la veille du soudain assaut, un songe est venu  mon frre dans un sommeil troubl, et aprs, un rve semblable lui est venu  plusieurs reprises, et une fois  moi-mme.
Dans ce rve, j'avais l'impression que le ciel s'assombrissait  l'est, que le tonnerre grondait de faon croissante, mais  l'ouest s'attardait une ple lumire, et de cette lumire sortait une voix, lointaine mais claire, qui me criait

Cherche l'pe qui fut brise:
A Imladris elle se trouve,
Des conseils seront pris
Plus forts que les charmes de Morgul.
Un signe sera montr
Que le Destin est proche,
Car le Flau d'Isildur se rveillera,
Et le Semi Homme se dressera.

Nous ne comprmes pas grand chose  ces paroles, et nous en parlmes  notre pre, Denethor, Seigneur de Minas Tirith, vers dans la connaissance du Condor. Il consentit seulement  dire ceci: Imladris tait jadis le nom que donnaient les Elfes  une valle du Nord lointain o demeurait Elrond, le demi-Elfe, le plus grand des matres du savoir. C'est pourquoi mon frre, voyant l'urgence de notre besoin, brla de tenir compte du rve et de rechercher Imladris, mais la route tant seme de doute et de danger, je me suis charg de faire le voyage. Mon pre ne m'accorda la permission qu' contrecur, et j'ai longtemps err par des routes oublies,  la recherche de la maison d'Elrond, dont beaucoup avaient entendu parler, mais dont peu connaissaient le lieu.
- Et ici, dans la maison d'Elrond, davantage de clarts vous seront fournies, dit Aragorn, se levant.
II jeta son pe sur la table qui se trouvait devant Elrond, et la lame tait en deux morceaux.
- Voici l'pe qui fut brise, dit-il.
Et qui tes-vous, et quel rapport avez-vous avec Minas Tirith?  demanda Boromir, qui contemplait avec tonnement le visage maigre du Rdeur et son manteau tach par les intempries.
- C'est Aragorn, fils d'Arathorn, dit Elrond, et il descend par maints anctres d'Isildur, le fils d'Elendil de Minas Ithil. Il est le chef des Dunedains dans le Nord, et peu nombreux sont les descendants de cette ligne.
- Alors, c'est  vous qu'il appartient, et nullement  moi!  S'cria Frodon saisi et bondissant sui: Ses pieds comme s'il s'attendait que l'Anneau lui ft rclam sur le champ.
- II n'appartient  aucun de nous, dit Aragorn, mais il a t ordonn que vous le conserviez quelque temps.
- Produisez l'Anneau, Frodon!  Dit Gandalf d'un ton solennel. Le moment est venu. Tenez le en vue, et Boromir comprendra le reste de son nigme.
II y eut un silence et chacun tourna le regard vers Frodon. Il tait secou d'une honte et d'une crainte soudaine, il prouvait une grande rpugnance  rvler l'Anneau et un dgot de son contact. Il souhaita se trouver  mille lieues de l. L'Anneau rayonna, scintillant, comme il le tenait haut devant eux dans sa main temblante.
- Voyez le Flau d'Isildur!  dit Elrond.
Les yeux de Boromir tincelrent tandis qu'il regardait l'objet dor.
- Le semi-Homme !  murmura t'il. Le destin de Minas Tirith est-il donc enfin venu?  Mais pourquoi alors nous faut-il chercher une pe brise? 
- Les mots exacts n'taient pas le destin de Minas Tirith, dit Aragorn. Mais un destin et de grands faits sont en vrit proches. Car l'pe qui fut Brise est celle d'Elendil qui se brisa sous lui quand il tomba. Elle a t conserve prcieusement par ses hritiers alors que tout autre bien de famille tait perdu, car il tait de tradition chez nous qu'elle serait refaite quand l'Anneau, Flau d'Isildur, serait trouv. Maintenant que vous avez vu (pe que vous cherchiez, que demanderiez-vous?  Souhaitez-vous que la Maison d'Elendil retourne au Pays de Gondor? 
- Je n'ai pas t envoy pour demander aucune faveur, mais seulement pour chercher (explication d'une nigme, rpondit firement Boromir. Mais nous sommes durement presss, et l'pe d'Elendil serait une aide dpassant nos esprances si tant est que pareil objet puisse effectivement revenir des ombres du pass.
II regarda de nouveau Aragorn, et le doute se lisait dans ses yeux.
Frodon sentit Bilbon s'agiter avec impatience  son ct. Il tait videmment ennuy pour son ami. Se dressant soudain, il clata

Tout ce qui est or ne brille pas,
Tout ceux qui errent ne sont pas perdus
Le vieux gui est fort ne se dessche pas
 Le gel n'atteint pas les racines profondes,
Des cendres, un feu sera rveill, 
ne lumire des ombres surgira,
Renouvele sera la lame brise:
Le sans couronne de nouveau sera roi.

Ce n'est pas trs bon peut-tre, mais en tout cas c'est appropri si vous avez encore besoin de quelque chose aprs la parole d'Elrond. Si celle-ci valait la peine d'un voyage de cent dix jours pour entendre, vous feriez mieux d'couter
Il s'assit avec un reniflement de ddain:
- C'est de ma propre composition, murmura t'il  Frodon, pour le Dunadan, il y a longtemps, la premire fois qu'il m'a parl de lui mme. Je souhaiterais presque que mes propres aventures ne fussent pas termines, afin de pouvoir l'accompagner quand son jour viendra.
Aragorn lui sourit, puis il se tourna de nouveau vers Boromir:
- Pour ma part, j'excuse votre doute, dit-il. Je ressemble peu aux personnes d'Elendil et d'Isildur telles qu'on les voit sculptes en majest dans les salles de Denethor. Je ne suis que l'hritier d'Isildur et non Isildur lui-mme. J'ai eu une vie dure, et longue, et les lieues qui s'tendent d'ici au Gondor ne forment qu'une petite partie dans le compte de mes voyages. J'ai travers maintes montagnes et maintes rivires, j'ai parcouru maintes plaines, jusque dans les pays lointains de Rhn et de Harad, o les toiles sont tranges.
Mais ma rsidence, pour autant que j'en aie une, se trouve dans le Nord. Car c'est ici que les hritiers de Valandil ont toujours demeur en une longue ligne continue de pre en fils pendant de nombreuses gnrations. Nos jours se sont assombris, et nous avons dpri, mais toujours l'pe a pass  un nouveau gardien. Et je vous dirai ceci, Boromir, avant d'en terminer. Nous sommes des hommes solitaires, Rdeurs des terres sauvages, chasseurs mais toujours chasseurs des serviteurs de l'Ennemi, car ils se trouvent en bien des lieux et pas seulement en Mordor.
Si le Gondor a t une vaillante tour, Boromir, nous avons jou un autre rle. Il y a bien des choses mauvaises que n'arrtent pas vos murs puissants et vos brillantes pes. Vous connaissez peu les terres d'au-del de vos frontires. La paix et la libert, dites-vous?  Le Nord les aurait peu connues sans nous. La peur les aurait dtruites. Mais quand les choses sombres viennent des collines sans maisons ou rampent hors des bois sans soleil, elles nous fuient. Quelles routes oserait-on parcourir, quelle scurit y aurait-il dans les terres tranquilles ou dans les maisons des simples hommes la nuit, si les Dnedains taient endormis, ou tous partis dans la tombe? 
Et pourtant nous recevons moins de remerciements que vous. Les voyageurs nous regardent de travers, et les campagnards nous donnent des noms mprisants. Grands-Pas suis-je pour un gros homme qui habite  une journe de marche d'ennemis qui lui glaceraient le cur ou qui rduiraient son petit bourg en ruine s'il n'tait gard sans rpit. Mais nous ne voudrions pas qu'il en ft autrement. Si les gens simples sont exempts de soucis et de peur, ils resteront simples, et nous devons observer le secret pour les maintenir tels. Cela a t la tche de ceux de ma race, tandis que les annes s'tendaient et que l'herbe poussait.
Mais maintenant le monde change une fois de plus. Une nouvelle heure vient. Le Flau d'Isildur a t trouv. La bataille est proche. L'pe sera reforge. J'irai  Minas Tirith.
- Le Flau d'Isildur a t trouv, dites-vous, rpliqua Boromir. J'ai vu un anneau brillant dans la main du Semi-Homme, mais Isildur prit avant le commencement de cette re du monde, dit-on. Comment les Sages savent-ils que cet anneau est le sien?  Et comment a t'il t transmis au cours des ans, jusqu'au moment o il a t apport ici par un si trange messager? 
- Ce sera expliqu, rpondit Elrond.
- Mais pas encore, je vous en supplie, Matre!  dit Bilbon. Dj le soleil monte vers le midi, et j'ai besoin de quelque chose pour me fortifier.
- Je ne vous avais pas nomm, dit Elrond, souriant. Mais je le fais  prsent. Allons!  Racontez-nous votre histoire. Et si vous ne l'avez pas encore mise en vers, vous pouvez la dire en mots simples. Plus votre rcit sera bref, plus tt vous pourrez vous restaurer.
- Trs bien, dit Bilbon. Je vais faire comme vous le demandez. Mais je vais maintenant dire l'histoire vritable, et si certains qui sont ici m'ont entendu donner une autre version (il lana un regard de biais  Glon), je les prie de l'oublier et de me pardonner. Je n'avais que le dsir de revendiquer le trsor comme ma proprit personnelle en ce temps l et me dfaire du nom de voleur qui m'avait t accol. Mais peut-tre comprends-je un peu mieux les choses  prsent. En tout cas, voici ce qui s'est pass.
Pour certains des auditeurs, le rcit de Bilbon tait entirement nouveau, et ils coutrent avec tonnement tandis que le vieux Hobbit, assez satisfait en vrit, narrait en dtail son aventure avec Gollum. II n'omit aucune des nigmes. Il aurait aussi fait tout un expos de sa rception et de sa disparition de la Comt, s'il lui avait t permis, mais Elrond leva la main.
- Bien racont, mon ami, dit-il, mais c'est assez pour l'instant. Il suffit actuellement de savoir que l'Anneau a pass  Frodon, votre hritier. Laissez-lui la parole  prsent! 
Avec moins de complaisance que Bilbon, Frodon raconta tout ce qui concernait l'Anneau depuis le jour o celui ci tait pass  sa garde. Chaque pas de son voyage de Hobbitebourg au Gu de Bruinen fut mis en question et considr, et tout ce qu'il put se rappeler au sujet des Cavaliers Noirs examin. Enfin, il se rassit.
- Pas mauvais, lui dit Bilbon. Tu en aurais fait un bon rcit, s'ils n'avaient cess de t'interrompre. J'ai essay de prendre quelques notes, mais il faudra qu'on revoie tout cela ensemble une autre fois, si je dois le rdiger. Il y a des chapitres entiers de matires avant mme ton arrive ici! 
- Oui, cela a fait un assez long rcit, rpondit Frodon. Mais l'histoire ne me parat toujours pas complte. II y a encore beaucoup de choses que je voudrais savoir, particulirement en ce qui concerne Gandalf.
Galdor des Havres, qui tait assis non loin, l'entendit:
- Vous parlez pour moi aussi, s'cria t'il, et se tournant vers Elrond il ajouta: Les Sages peuvent avoir une bonne raison de croire que la dcouverte du Semi-Homme est en vrit le Grand Anneau longuement discut, si peu vraisemblable que cela puisse paratre  qui en sait moins long. Mais ne pouvons-nous connatre les preuves?  Et je demanderai aussi ceci: qu'est-il advenu de Saroumane?  Il est trs vers dans la connaissance des Anneaux, et pourtant il n'est point parmi nous. Quel est son avis s'il connat tout ce que nous avons entendu? 
- Les questions que vous posez, Galdor, sont lies, dit Elrond. Elles ne m'avaient pas chapp, et il y sera rpondu. Mais ces chosesl, c'est  Gandalf qu'il appartient de les claircir, et je fais appel  lui en dernier, car c'est la place d'honneur, et en toute cette affaire il a t le chef.
- D'aucuns, Galdor, dit Gandalf, jugeraient que les nouvelles de Glon et la poursuite de Frodon prouvent assez la grande valeur que l'Ennemi attache  la trouvaille du Semi-Homme. Il s'agit toutefois d'un anneau. Alors?  Les Neuf, les Nazgl les gardent. Les Sept ont t pris ou dtruits. (A ces mots, Glon sursauta, mais sans dire mot) Les Trois, nous savons ce qu'il en est. Qu'est ce donc que celui ci qu'il dsire si ardemment? 
Il y a videmment un grand espace de temps entre la Rivire et la Montagne, entre la perte et la trouvaille. Mais la lacune dans les connaissances des Sages a t enfin comble. Trop lentement toutefois. Car l'Ennemi le suivait de prs, de plus prs mme que je ne le craignais. Et il est heureux que ce ne soit que cette anne, cet t mme, semble t'il, qu'il a appris l'entire vrit.
Certains ici se rappelleront qu'il y a bien des annes j'osai moi mme passer les portes du Ncromancien  Dol Guldur, j'explorai secrtement ses faons, et je trouvai que nos craintes taient fondes: il n'tait autre que Sauron, notre Ennemi de jadis, qui reprenait finalement forme et pouvoir. D'aucuns se rappelleront aussi que Saroumane nous dissuada d'entreprendre des actions contre lui, et pendant longtemps nous ne rimes que l'observer. Mais enfin, son ombre grandissant, Saroumane cda, et le Conseil, dployant sa force, chassa le mal de la Fort Noire et cela se passa l'anne mme de la dcouverte de cet Anneau: trange hasard, si hasard il y eut.
Mais il tait dj trop tard, comme Elrond l'avait prvu. Sauron lui aussi nous avait observs, et il s'tait ds longtemps prpar  notre attaque, gouvernant le Mordor de loin par Minas Morgul, o demeuraient ses Neuf serviteurs, jusqu' ce que tout ft prt. Alors, il cda devant nous, mais en feignant seulement la fuite, et bientt aprs, il vint  la Tour Sombre et se dclara ouvertement. Alors, pour la dernire fois, le Conseil se runit, car nous apprmes  ce moment qu'il cherchait toujours plus avidement l'Unique. Nous craignions qu'il ne possdt quelque renseignement ignor de nous. Mais Saroumane dclara qu'il n'en tait pas ainsi, et il rpta ce qu'il nous avait dj dit: l'Unique ne serait plus jamais trouv en Terre du Milieu.
Au pis, dit-il, notre ennemi sait que nous ne l'avons point et qu'il est toujours perdu. Mais ce qui tait perdu peut encore tre trouv, pense t'il. Ne craignez rien!  Son espoir le trompera. N'ai-je pas srieusement tudi cette question?  Dans Anduin-la-Grande, il tomba, et il y a bien longtemps, durant le sommeil de Sauron, il roula dans le lit du fleuve jusqu' lamer.  Qu'il gise l jusqu' la fin

Gandalf se tut, contemplant l'est du porche aux lointaines cimes des Monts Brumeux, aux grandes racines desquels le pril du monde tait demeur si longtemps cach. Il soupira:
- L, je fus fautif, dit-il. Je me laissai bercer par les paroles de Saroumane le Sage, mais j'aurais d chercher la vrit plus tt, et notre pril serait  prsent moins grand.
-Nous avons tous t fautifs, dit Elrond, et sans votre vigilance les Tnbres seraient peut-tre dj sur nous. Mais poursuivez! 
-Ds l'abord, j'avais de mauvais pressentiments, contre toute raison  ma connaissance, dit Gandalf, et je dsirai savoir comment cet objet tait venu aux mains de Gollum, et depuis combien de temps il le possdait. J'tablis donc une garde, devinant qu'il ne tarderait pas  sortir de ses tnbres  la recherche de son trsor. Il sortit en effet, mais il s'esquiva sans qu'on pt le trouver. Et puis, hlas!  je laissai dormir l'affaire, me contentant d'observer et d'attendre, comme nous l'avons fait trop souvent.
Le temps passa au milieu de bien des soucis, jusqu'au moment o mes doutes furent veills  une soudaine crainte. D'o venait l'anneau du Hobbit?  Et si ma crainte tait fonde, que fallait-il en faire?  Il tait ncessaire d'en dcider. Mais je ne fis encore part de mes craintes  personne, connaissant le danger d'un murmure intempestif s'il s'garait. Dans toutes les longues guerres contre la Tour Sombre, la trahison a toujours t notre plus grande ennemie.
Cela se passait il y a dix-sept ans. Je m'aperus bientt que des espions de toutes sortes, jusqu' des btes et des oiseaux, taient assembls autour de la Comt, et ma crainte grandit. J'appelai l'aide du Dnedain, et leur guet redoubla, et j'ouvris mon cur  Aragorn, l'hritier d'Isildur.
- Et moi, dit Aragorn, je conseillai de rechercher Gollum, si tardivement que cela pt sembler. Et puisqu'il paraissait juste que l'hritier d'Isildur oeuvrt pour rparer la faute d'Isildur, j'accompagnai Gandalf dans la longue qute dsespre.
Gandalf raconta alors comment ils avaient explor tout le Pays Sauvage, jusqu'aux Monts mmes de l'Ombre et aux dfenses du Mordor:
- L, nous entendmes une rumeur  son sujet, et nous supposons qu'il y demeura longtemps dans les collines sombres, mais nous ne pmes jamais le trouver, et je finis par dsesprer. Et puis, dans mon dsespoir, je repensai  une tentative qui pourrait rendre inutile la dcouverte de Gollum. L'Anneau lui-mme pourrait peut-tre dire s'il tait l'Unique. Le souvenir de certaines paroles prononces au Conseil me revint: des paroles de Saroumane, auxquelles je n'avais qu' moiti prt attention  l'poque. Je les entendis alors nettement dans mon cur.
Les Neuf, les Sept et les Trois, dit-il, avaient chacun leur joyau propre. Mais pas l'Unique. Il tait rond et dpourvu d'ornement, comme si c'et t un des anneaux d'importance secondaire, mais son crateur y avait mis des inscriptions que les spcialistes pourraient peut-tre voir et dchiffrer.
La nature de ces marques, il ne l'avait pas rvle. Qui,  prsent, saurait?  Le crateur. Et Saroumane?  Mais, si grand que soit son savoir, il doit avoir une source. Quelle main autre que celle de Sauron tint jamais cet objet avant qu'il ne ft perdu?  Seule, celle d'Isildur.
Cette pense en tte, j'abandonnai ma chasse et passai rapidement en Gondor. Les membres de mon ordre y avaient t autrefois bien reus, mais Saroumane plus que tout autre. Il avait souvent t, pour de longues priodes, l'hte des Seigneurs de la Cit. Le Seigneur Denethor me fit alors moins bon accueil que par le pass, et il ne me permit que de mauvaise grce de faire des recherches dans son amas de parchemins et de livres.
Si, en fait, vous ne recherchez, comme vous le dites, que des annales des jours anciens et sur les commencements de la Cit, allez-y!  dit-il.
Car pour moi, ce qui fut est moins sombre que ce qui est  venir, et c'est l mon souci. Mais,  moins que vous ne soyez plus comptent que Saroumane lui-mme, qui a longtemps tudi ici, vous ne trouverez rien qui ne me soit bien connu  moi, le matre du savoir de cette Cit.
Ainsi parla Denethor. Et pourtant il y avait dans ses archives bien des documents que peu de gens peuvent encore lire, mme parmi les matres du savoir, car l'criture et la langue en sont devenues obscures pour les hommes des temps plus rcents. Et, Boromir, il y a encore  Minas Tiriath un rouleau de la main mme d'Isildur, que personne d'autre que Saroumane et moi-mme n'a lu, je pense, depuis la fin des rois. Car Isildur ne s'est pas simplement retir directement de la guerre en Mordor, comme d'aucuns l'ont racont.
- D'aucuns dans le Nord, peut-tre, s'cria Boromir, l'interrompant. Tout le monde sait en Gondor qu'il alla tout d'abord  Minas Anor, o il resta un temps auprs de son neveu Meneldil, qu'il instruisit avant de lui confier le gouvernement du Royaume du Sud. En ce temps-l, il y planta en mmoire de son frre le dernier planon de l'Arbre Blanc.
- Mais en ce temps-l aussi, il traa galement ce document, dit Gandalf, et il semble qu'on ne s'en souvienne plus en Gondor. Car ce parchemin concerne l'Anneau, et voici ce qu'Isildur crivit:
Le Grand Anneau partira maintenant pour devenir un hritage du Royaume du Nord, mais un document d'archives sera laiss en Gondor, o demeurent les hritiers d'Elendil, pour le temps o le souvenir de ces grandes choses pourrait s'tre estomp.
Aprs ces mots, Isildur donnait une description de l'Anneau, tel qu'il l'avait trouv.

	Il tait chaud quand je le saisis, chaud comme braise, et ma main fut brle de telle sorte que je doute de jamais tre dbarrass de la douleur. Mais au moment o j'cris, il est refroidi, et il parat se rtrcir, sans pourtant perdre sa beaut ni sa forme. Dj l'inscription qu'il portait et qui au dbut tait aussi claire qu'une flamme rouge s'estompe et devient  peine lisible. Elle est forme de caractres elfiques d'Eregion, car il n'y a pas en Mordor de lettres convenant  un travail aussi subtil, mais le langage m'est inconnu. Je pense qu'il s'agit d'une langue du Pays Noir, car elle est grossire et barbare. Quel mal elle nonce, je l'ignore, mais j'en trace ici une copie, de peur qu'elle ne disparaisse dfinitivement. Ilmanque peut-tre  l'Anneau la chaleur de la main de Sauron, qui tait noire tout en brlant comme du feu, et ainsi Gil-galad fut dtruit, et peut-tre si l'or tait de nouveau rchauff, l'criture serait-elle ravive. Mais pour ma part, je ne risquerai pas d'endommager cet objet: de toutes les oeuvres de Sauron, la seule belle. II m'est prcieux, bien que je le paie d'une grande souffrance.


Quand j'eus lu ces mots, ma qute tait termine. L'criture trace tait en effet, comme Isildur l'avait devin, dans la langue de Mordor et des serviteurs de la Tour. Et ce qui y tait dit tait dj connu. Car le jour o Sauron mit pour la premire fois l'Unique, Celebrimbor, crateur des Trois, eut connaissance de lui et il l'entendit de loin prononcer ces mots, et ses mauvais desseins furent rvls.
Je pris aussitt cong de Denethor, mais tandis mme que je gagnais le Nord, des messages me parvinrent de Lrien comme quoi Aragorn tait pass par-l et il avait trouv la crature nomme Gollum. J'allai donc d'abord le rejoindre pour entendre son histoire. Je n'osais imaginer les prils mortels qu'il avait affronts seul.
- II est assez inutile de les voquer, dit Aragorn. Quand un homme doit ncessairement marcher en vue de la Porte Noire ou fouler les fleurs mortelles de la Valle de Morgul, on aura des prils. Moi aussi je finis par dsesprer, et je commenai mon voyage de retour. Et puis je tombai soudain par chance sur ce que je cherchais: les empreintes de pieds mous prs d'un tang boueux. Mais  prsent la piste tait frache et rapide, et elle ne menait pas en Mordor, elle s'en loignait au contraire. Je la suivis  la lisire des Marais Morts, et alors, je l'eus. Tapi prs d'un tang stagnant, scrutant l'eau comme tombait le soir obscur, je l'attrapai, lui, Gollum. Il tait couvert de vase verdtre. Il ne m'aimera jamais, je le crains, car il me mordit et je ne montrai aucune douceur. Jamais je n'obtins autre chose de sa bouche que la marque de ses dents. La partie la pire de mon voyage fut  mon avis le chemin du retour, le surveillant jour et nuit, le faisant marcher devant moi, une longe au cou, un billon sur la bouche, jusqu'au moment o il fut mat par le manque de boisson et de nourriture, je le conduisis toujours ainsi vers la Fort Noire. Je finis par y arriver, et je le remis aux Elfes, selon nos conventions, et je fus bien aise de me dbarrasser de sa compagnie, car il puait. En ce qui me concerne, j'espre bien ne plus jamais poser le regard sur lui, mais Gandalf vint et endura un long entretien avec lui.
- Oui, long et fatigant, dit Gandalf, mais certainement pas vain. Tout d'abord, son rcit de la perte de son anneau s'accordait avec celui que Bilbon nous a fait ouvertement aujourd'hui pour la premire fois, mais cela n'importait gure, tant donn que j'avais dj devin la vrit. Mais j'appris alors en premier lieu que l'anneau de Gollum provenait du Grand Fleuve, prs des Champs aux Iris. Et j'appris aussi qu'il le possdait depuis longtemps, maintes gnrations de sa petite espce. Le pouvoir de l'anneau avait allong ses annes bien au-del de leur tendue normale, mais ce pouvoir, seuls le dtiennent les Grands Anneaux.
Et si cela ne suffit pas, il y a l'autre preuve dont j'ai parl. Sur cet anneau mme que vous avez vu lever devant vous, tout rond et sans ornement, peuvent toujours se lire les lettres dont parlait Isildur, pour peu que quelqu'un ait la force de volont de mettre un moment cet objet d'or dans le feu. Je l'ai fait, et voici ce que j'ai lu

Ash nazg durbatulk, ash nazg gimbatu4 ash nazg thrakatulk agh bruzum-ishi krimpatul

Le changement dans la voix du magicien tait saisissant. Elle s'tait soudain faite menaante, puissante, dure comme la pierre. Une ombre sembla passer sur le soleil  son znith, et l'obscurit envahit un moment le porche. Tous tremblrent, et les Elfes se bouchrent les oreilles.
- Jamais auparavant aucune voix n'a os prononcer des mots de cette langue  Imladris, Gandalf le Gris, dit Elrond, comme l'ombre passait et que l'assistance reprenait son souffle.
- Et esprons que nul ne les prononcera ici de nouveau, rpondit Gandalf. Je ne demande toutefois pas votre pardon, Matre Elrond. Car, si cette langue ne doit pas tre bientt entendue dans tous les coins de l'Ouest, que personne ne doute plus que cet objet est bien ce que les Sages ont dclar: le trsor de l'Ennemi, charg de toute sa malice, et en lui rside une grande part de sa force de jadis. Des Annes Noires viennent les mots qu'entendirent les Forgerons d'Eregion, quand ils apprirent qu'ils avaient t trahis

Un Anneau Unique pour les gouverner tous, un Anneau Unique pour les trouves un Anneau Unique pour les amener tous et tous les lier dans les Tnbres.

Sachez aussi, mes amis, que j'ai appris encore davantage de Gollum. Il rpugnait  parler, et son rcit n'tait pas clair, mais il n'y a aucun doute qu'il alla en Mordor et que l on tira de lui tout ce qu'il savait. L'Ennemi sait ainsi que l'Unique a t trouv, qu'il est longtemps rest dans la Comt et, ses serviteurs l'ayant poursuivi presque jusqu' notre porte, il ne tardera pas  savoir, il sait peut-tre dj, au moment o je parle, que nous l'avons ici.
Tous gardrent un moment le silence, jusqu' ce qu'enfin Boromir reprt la parole:
-C'est un petit tre, ce Gollum, dites-vous?  Petit, mais grand pour ce qui est de la malfaisance. Qu'est-il devenu?  Quel destin lui avez-vous assign? 
- II est en prison sans plus, dit Aragorn. Il avait beaucoup souffert. Il n'y avait pas de doute qu'il tait tourment et que la peur de Sauron lui pse cruellement sur le cur. Je suis, toutefois, le premier  tre heureux qu'il soit surveill de prs par les attentifs Elfes de la Fort Noire. Sa malice est grande, et elle lui confre une force  laquelle on croirait difficilement chez un tre aussi maigre et fltri. Il pourrait encore oprer beaucoup de mal, s'il tait libre. Et je ne doute pas qu'il lui fut permis de quitter le Mordor pour quelque mission nfaste.
- Hlas!  Hlas!  s'cria Legolas, dont le beau visage elfique rvlait une grande dtresse. Il me faut maintenant rvler les nouvelles que j'ai t charg d'apporter. Elles ne sont pas bonnes, mais je n'ai appris qu'ici  quel point elles pourront paratre mauvaises  cette assemble. Smagol, qui porte  prsent le nom de Gollum, s'est chapp.
- chapp?  s'cria Aragorn. Voil certes une mauvaise nouvelle. Nous aurons tous  la regretter amrement, je crains. Comment donc les gens de Thranduil ont-ils pu faillir  leur mission? 
- Non par dfaut de vigilance, dit Legolas, mais par excs de bont, peut-tre. Nous craignons par ailleurs que le prisonnier n'ait reu de l'aide d'autres personnes et que nos faits et gestes ne soient plus connus que nous ne le souhaiterions. Nous gardions cette crature jour et nuit, selon l'ordre de Gandalf, si fastidieuse que ft cette tache. Mais Gandalf nous avait invits  esprer encore sa gurison et nous n'avions pas le cur de le maintenir toujours dans les cachots sous terre, o il retomberait dans ses anciennes penses noires.
- Vous ftes moins tendre  mon gard, dit Glon, avec un clair dans les yeux  l'vocation d'anciens souvenirs de son emprisonnement dans les culs de basse fosse des rois elfiques.
- Allons, dit Gandalf. N'interrompez pas, je vous en prie, mon cher Glon. Ce fut l un regrettable malentendu, depuis longtemps clarifi. Si tous les griefs entre Nains et Elfes doivent tre ressortis ici, autant abandonner tout de suite ce Conseil.
Glon se leva et s'inclina, et Legolas poursuivit:
- Aux beaux jours, nous emmenmes Gollum dans les bois, et il y avait un grand arbre  l'cart des autres, dans lequel il aimait grimper. Nous le laissions souvent monter jusqu'aux plus hautes branches, pour qu'il sentt le libre vent, mais nous tablissions une garde au pied de l'arbre. Un jour, il refusa de descendre, et les gardes n'avaient aucune envie de grimper le chercher: il avait appris le truc de s'agripper aux branches par les pieds aussi bien que par les mains, aussi restrent-ils prs de l'arbre tard dans la nuit.
Ce fut cette nuit mme de l't, pourtant sans lune ni toiles, que les Orques nous tombrent dessus  l'improviste. Nous les chassmes au bout de quelque temps, ils taient nombreux et froces, mais ils venaient d'au-del des montagnes et ils n'taient pas accoutums aux bois. Quand le combat fut termin, nous nous apermes que Gollum tait parti et que ses gardiens avaient t tus ou pris. Il nous parut clair alors que l'attaque avait t mene pour le librer et qu'il en avait eu connaissance auparavant. Comment?  nous ne pouvons le deviner, mais Gollum est rus, et les espions de l'Ennemi sont nombreux. Les choses sombres qui avaient t chasses l'anne de la chute du Dragon sont revenues en nombre plus grand encore, et la Fort Noire est de nouveau un lieu nfaste, sauf l o votre royaume est maintenu.
Nous n'avons pu re-capturer Gollum. Nous avons retrouv sa trace parmi celles de nombreux Orques, et elle plongeait profondment dans la Fort en direction du Sud. Mais avant peu, elle chappa  notre habilet, et nous n'osmes continuer la poursuite, car nous approchions de Dol Guldur, et c'est un endroit trs mauvais, nous n'allons pas de ce ct.
- Eh bien, il est parti, dit Gandalf. Nous n'avons pas le temps de le chercher de nouveau. Qu'il fasse ce qu'il veut. Mais il peut encore jouer un rle qui ni lui ni Sauron n'ont prvu.
Et maintenant, je vais rpondre aux autres questions de Galdor. Qu'en est-il de Saroumane?  Que nous conseille-t-il en cette circonstance critique?  Cette histoire, je dois vous la dire tout au long, car seul Elrond l'a dj entendue, et cela en rsum, mais elle psera sur tout ce que nous aurons  dcider. C'est le dernier chapitre de l'Histoire de l'Anneau, au point o elle en est arrive.
A la fin du mois de juin, je me trouvais dans la Comt, mais un nuage d'inquitude m'occupait l'esprit, et je me rendis aux frontires mridionales du petit pays, car j'avais le pressentiment de quelque danger, encore cach mais approchant. L, me parvinrent des messages m'annonant la guerre et la dfaite du Gondor, et quand il fut question de l'Ombre Noire, j'eus le cur glac. Je ne trouvai toutefois rien d'autre que quelques fugitifs du Sud, mais il me sembla qu'ils taient saisis d'une peur dont ils ne voulaient pas parler. Me tournant alors vers l'est et le nord, je suivis le Chemin Vert, et non loin de Bree je rencontrai un voyageur assis sur un talus au bord de la route, tandis que son cheval broutait  ct de lui. C'tait Radagast le Brun, qui habitait  un moment  Rhosgobel,  l'ore de la Fort Noire. Il est membre de mon ordre, mais je ne l'avais pas vu depuis bien des annes.
Gandalf!  s'cria t'il. Je vous cherchais. Mais cette rgion m'est trangre. Tout ce que je savais, c'tait qu'on pourrait vous trouver dans un pays sauvage, appel bizarrement la Comt!  
Le renseignement tait exact, lui dis-je. Mais n'en parlez pas en ces termes si vous rencontrez de ses habitants. Vous tes tout prs de la frontire de la Comt en ce moment. Et que me voulez-vous?  Ce doit tre pressant. Vous n'avez jamais t grand voyageur, si vous n'tiez pouss par une grande ncessit
J'ai une mission urgente, dit-il. Mes nouvelles sont mauvaises Puis il jeta un regard circulaire, comme si les haies pouvaient avoir des oreilles. Nazgl, murmura t'il. Les Neuf sont de nouveau sortis. Ils ont travers la rivire en secret, et ils s'avancent vers l'Ouest. Ils ont pris l'apparence de cavaliers vtus de noir.
Je sus alors ce que j'avais redout sans le connatre.
L'ennemi doit avoir quelque grand besoin ou dessein, dit Radagant, mais je ne puis deviner ce qui lui fait tourner ses regards vers ces rgions lointaines et dsoles.
Que voulez-vous dire?  demandai-je.
On m'a dit que partout o vont les Cavaliers, ils demandent des renseignements sur un pays nomm Comt
La Comt dis-je, mais mon cur se serra. (Car mme le Sage pouvait craindre de s'opposer aux Neuf quand ils sont rassembls sous le commandement de leur froce chef. Ce fut jadis un grand roi et un grand sorcier, et maintenant il entretient une peur mortelle Qui vous l'a dit, et qui vous a envoy?   demandai-je.
Saroumane le Blanc, rpondit Radagast. Et il m'a charg de dire que, si vous en sentez le besoin, il vous apportera son aide, mais il faut la solliciter tout de suite, sans quoi il sera trop tard
Et ce message m'apporta l'espoir. Car Saroumane le Blanc est le plus grand de mon ordre. Radagast est un digne Magicien, bien sr, un matre des formes et des changements de teintes, et il a une grande connaissance des herbes et des btes, et les oiseaux sont particulirement ses amis. Mais Saroumane a longtemps tudi les artifices de l'Ennemi lui-mme, et nous avons ainsi souvent pu lui couper l'herbe sous le pied. Ce fut grce aux stratagmes de Saroumane que nous pmes le chasser de Dol Guldur. Peut-tre aura t'il trouv des armes susceptibles de ramener les Neuf.
J'irai voir Saroumane, dis-je.
Dans ce cas, il faut y aller tout de suite, dit Radagast, car j'ai perdu du temps  vous chercher, et les jours commencent  manquer. J'avais pour consigne de vous trouver avant le Solstice d't, et nous y sommes: Mme en partant d'ici, vous ne le joindrez gure avant que les Neuf ne dcouvrent le pays qu'ils cherchent. Moi-mme, je vais retourner immdiatement Et sur ce, il sauta  cheval et s'apprta  partir sur-le-champ.
Attendez un instant!  dis-je. Nous aurons besoin de votre aide, et de celle de toutes choses qui voudront bien la donner. Envoyez des messages  toutes les btes et  tous les oiseaux qui sont vos amis. Dites-leur d'apporter des nouvelles de tout ce qui a trait  cette affaire  Saroumane et  Gandalf.  Que des messages soient envoys  Orthanc
Ce sera fait!   dit-il. Et il s'en fut comme si les Neuf eussent t aprs lui.
Je ne pouvais le suivre dans l'instant. J'avais dj beaucoup chevauch ce jour l, et j'tais fatigu de mme que mon cheval, et il me fallait rflchir. Je restai pour la nuit  Bree, et je dcidai que je n'avais pas le temps de retourner dans la Comt. Jamais je ne commis pire erreur! 
J'crivis toutefois un mot  Frodon et confiai  mon ami l'aubergiste le soin de l'envoyer. Je partis  l'aube, et j'arrivai en fin de compte  la demeure de Saroumane. Elle se trouve loin dans le Sud,  Isengard,  la fin des Monts Brumeux, non loin de la Troue de Rohan. Et Boromir vous dira que c'est une grande valle ouverte qui s'tend entre les Monts Brumeux et les contreforts septentrionaux d'Ered hlimras, les Montagnes Blanches de chez lui. Mais Isengard est un cercle de rochers abrupts qui enclosent une valle comme d'un mur, et au centre de cette valle se dresse une tour de pierre nomme Orthanc. Elle ne fut pas difie par Saroumane, mais, il y a bien longtemps, par les Hommes de Nmenor, elle est trs leve et contient maints secrets, elle n'a cependant pas l'air d'un ouvrage habile. On ne peut l'atteindre qu'en passant par le cercle d'Isengard, et ce cercle n'a qu'une seule porte.
J'arrivai tard un soir  cette porte, semblable  une grande arche dans le mur de rocher, et elle tait fortement garde. Mais les gardiens de la porte, qui me guettaient, me dirent que Saroumane m'attendait. Je passai sous la vote, la porte se referma silencieusement derrire moi, et soudain j'eus peur, sans en voir de raison.
Mais je poursuivis mon chemin jusqu'au pied d'Orthanc et j'arrivai  l'escalier de Saroumane, l, il vint  ma rencontre et me mena  sa chambre' haute. Il portait une bague  son doigt.
Ainsi vous tes venu, Gandalf, me dit-il d'un ton grave, mais il semblait y avoir dans ses yeux une lumire blanche, comme s'il et dans le cur un rire froid.
Oui, je suis venu, rpondis-je. Je suis venu vous demander votre aide, Saroumane le Blanc, et ce titre parut l'irriter.
Vraiment, Gandalf le Gris!  fit-il avec ironie. De (aide?  On a rarement entendu dire que Gandalf le Gris ait cherch de (aide lui si malin et si sage, qui se promne par les terres en se mlant de toutes les affaires, qu'elles le regardent ou non
Je l'observai, tonn: Mais si je ne me trompe, dis-je, des choses sont en mouvement qui ncessiteront (union de toutes nos forces
C'est possible, dit-il, mais cette pense a mis le temps  vous venir. Combien de temps, je me le demande, m'avez-vous cach,  moi le chef du Conseil, une affaire de la plus grande importance?  Qu'est ce qui vous amne maintenant de votre retraite de la Comt? 
Les Neuf sont sortis de nouveau, rpondis-je. Ils ont travers la rivire. C'est ce que m'a dit Radagast
Radagast le Brun!   s'cria Saroumane, riant et il ne cacha pas son ddain. Radagast, l'apprivoiseur d'oiseaux!  Radagast le Simple!  Radagast le Bent!  Il a pourtant eu juste l'intelligence ncessaire pour le rle que je lui ai confi. Car vous tes venu, et c'tait tout le but de mon message. Et vous allez rester ici, Gandalf le Gris, et vous reposer de vos voyages. Car je suis Saroumane le Sage, Saroumane le Crateur d'Anneaux, Saroumane le Multicolore!  
Regardant alors, je vis que ses vtements, qui m'avaient paru blancs, ne l'taient pas, mais qu'ils taient tisss de toutes couleurs, et quand il bougeait, ils chatoyaient et changeaient de teinte, de telle sorte que l'il tait confondu.
Je prfrais le blanc, dis-je. 
Le blanc!  fit-il d'un air sarcastique. a sert au dbut. Un tissu blanc peut-tre teint. On peut couvrir la page blanche d'criture, et la lumire blanche peut-tre brise 
Auquel cas, elle n'est plus blanche, dis-je. Et qui brise quelque chose pour dcouvrir ce que c'est a quitt la voie de la sagesse
Il est inutile de me parler comme  l'un des fous dont vous faites vos amis, dit-il. Je ne vous ai pas amen ici pour recevoir vos instructions, mais pour vous offrir un choix
Il se redressa alors et se mit  dclamer, comme s'il faisait un discours longuement rpt: Les Jours Anciens sont passs. Les Jours du Milieu sont en train de passer. Les Jours Jeunes commencent. Le temps des Elfes est fini, mais le ntre est proche: le monde des Hommes, que nous devons gouverner. Mais il nous faut le pouvoir, le pouvoir de tout ordonner comme nous l'entendons, pour le bien que seuls les Sages peuvent voir.
Et coutez-moi, Gandalf, mon vieil ami et assistant!  dit-il, se rapprochant et parlant d'une voix plus douce. J'ai dit nous, car ce peut-tre nous, si vous vous joignez  moi. Un nouveau Pouvoir se lve. Contre lui, les anciens allis et les anciennes politiques ne nous serviront de rien. Il ne reste plus aucun espoir  mettre en les Elfes ou en le mourant Nmenor. Vous, nous voici donc placs devant un choix. Nous pouvons rejoindre ce Pouvoir. Ce serait sage, Gandalf. Il y a un espoir de ce ct. Sa victoire est proche, et il y aura une riche rcompense pour qui l'aura aid. A mesure que le Pouvoir s'accrotra, ses amis prouvs grandiront aussi, et les Sages, tels que vous et moi, pourront avec de la patience en venir finalement  diriger son cours et  le rgler. Nous pouvons attendre notre heure, conserver nos penses dans notre cur, dplorant peut-tre les maux infligs en passant, mais approuvant le but lev et ultime: la Connaissance, la Domination, l'Ordre, tout ce que nous nous sommes. efforcs en vain jusqu'ici d'accomplir, retenus plutt qu'aids par nos amis, faibles ou paresseux. Il ne serait point besoin, il n'y aurait point de vritable modification de nos desseins, mais seulement des moyens
Saroumane, dis-je, j'ai dj entendu des discours de ce genre, mais seulement dans la bouche d'missaires envoys de Mordor pour tromper les ignorants. Je ne puis croire que vous m'ayez fait venir si loin  seule fin de me fatiguer les oreilles!  
Il me jeta un regard de ct et observa un moment de rflexion:
Et pourquoi pas, Gandalf?  murmura t'il. Pourquoi pas?  L'Anneau Souverain?  Si nous pouvions en disposer, le Pouvoir nous passerait,  nous: Voil, en vrit, pourquoi je vous ai fait venir ici. Car j'ai beaucoup d'yeux  mon service, et je pense que vous savez o se trouve  prsent ce prcieux objet. Me tromp-je?  Ou pourquoi les Neuf s'enquirent-ils de la Comt, et qu'ont-ils  y faire?  
Tandis qu'il parlait ainsi, il ne put rprimer un soudain regard de concupiscence.
Saroumane, dis-je, m'cartant de lui, seule une main  la fois peut disposer de l'Unique, et vous le savez fort bien, ne vous donnez donc pas la peine de dire nous!  Mais je ne vous le donnerais certes pas, je ne vous en donnerais mme pas des nouvelles, maintenant que je connais votre pense. Vous tiez le chef du Conseil, mais vous vous tes enfin dmasqu. Ainsi, le choix est, semble t'il, entre la soumission  Sauron ou  vous-mme?  Je ne prendrai ni l'une ni l'autre. Avez-vous d'autres solutions  proposer?  
Il tait  prsent froid et menaant
Oui, dit-il. Je ne m'attendais pas que vous fissiez preuve de sagesse, ft-ce  votre propre avantage, mais je vous donnais la chance de m'aider de plein gr et de vous viter ainsi beaucoup d'ennuis et de souffrance. La troisime solution est de demeurer ici jusqu' la fin
- Jusqu' quelle fin? 
- Jusqu' ce que vous rvliez o peut se trouver l'Unique. Je puis imaginer des moyens de persuasion. Ou bien jusqu' ce qu'il soit dcouvert malgr vous et que le Souverain ait eu le temps de penser  des affaires plus lgres: comme, par exemple, d'imaginer une rcompense approprie pour les entraves et l'insolence de Gandalf le Gris.
- Cela ne sera peut-tre pas, en fin de compte, une affaire plus lgre, dis-je.
Il ricana, car mes paroles taient vides de sens, et il le savait.

Ils s'emparrent de moi et me mirent seul sur la cime de l'Orthanc,  l'endroit o Saroumane avait accoutum d'observer les toiles. Il n'y a aucun moyen de descendre,  part un troit escalier de plusieurs milliers de marches, et la valle parat extrmement loin en contrebas. La contemplant, je vis qu'alors qu'autrefois elle tait verte et belle, elle tait  prsent remplie de puits et de forges. Des loups et des orques taient logs  Isengard, car Saroumane levait une grande force pour son propre compte, afin de rivaliser avec Sauron et non pas encore  son service. Sur tous ses ouvrages tait suspendue une fume sombre qui enveloppait les flancs de l'Orthanc. Je me tenais seul sur une le au milieu des nuages, je n'avais aucune chance de m'chapper, et mes jours furent amers. J'tais transperc de froid, et je n'avais qu'un espace restreint  arpenter tout en broyant des ides noires sur la venue des Cavaliers dans le Nord.
Que les Neuf se fussent effectivement levs, j'en sentais la certitude, mme sans les paroles de Saroumane qui pouvaient tre des mensonges. Bien avant de venir  Isengard, j'avais reu en route des informations sur lesquelles il n'y avait pas  se tromper. La crainte rgnait sans cesse dans mon cur pour mes amis de la Comt, mais je conservais toutefois un certain espoir. J'esprais que Frodon s'tait mis immdiatement en route, comme ma lettre l'en pressait, et qu'il avait atteint Fondcombe avant le dclenchement de la mortelle poursuite. Et ma crainte comme mon espoir se trouvrent tous deux mal fonds. Car mon espoir tait fond sur un gros homme de Bree, et ma crainte l'tait sur la ruse de Sauron. Mais les gros hommes qui vendent de la bire doivent rpondre  beaucoup d'appels, et le pouvoir de Sauron est encore moindre que ce que lui prte la peur. Mais, dans le cercle d'Isengard, pig et seul, il n'tait pas ais de penser que flancheraient dans la lointaine Comt les chasseurs devant qui tous avaient fui ou taient tombs.
- Je vous ai vu!  s'cria Frodon. Vous reculiez et avanciez. La lune brillait dans vos cheveux.
Gandalf, tonn, s'arrta et le regarda.
- Ce n'tait qu'un rve, dit Frodon, mais il m'est revenu tout  coup. Je l'avais compltement oubli. II s'est pass il y a quelque temps, aprs mon dpart de la Comt, me semble t'il.
- Il a mis longtemps  venir, dans ce cas, comme vous le verrez, dit Gandalf. Je me trouvais en fcheuse posture. Et ceux qui me connaissent conviendront que j'ai rarement t en pareil embarras, et ils n'admettent pas aisment une telle msaventure. Gandalf le Gris pris comme une mouche dans la tratresse toile d'une araigne!  Il arrive cependant que les araignes les plus subtiles laissent un fil trop faible.
Je craignis au dbut, comme Saroumane l'entendait sans doute, que Radagast ft galement tomb. Je n'avais pourtant remarqu aucun indice d'cart dans sa voix ou dans son regard lors de notre rencontre. Si c'et t le cas, jamais je ne serais all  Isengard, ou je m'y serais rendu avec plus de circonspection. C'est bien ce qu'avait devin Saroumane, et il avait dissimul sa pense et tromp son messager. Il et t vain de toute faon d'essayer de gagner l'honnte Radagast  la tratrise. C'est en toute bonne foi qu'il me chercha, et qu'ainsi il me persuada.
Ce fut la pierre d'achoppement du plan de Saroumane. Car Radagast ne vit aucune raison de ne pas faire ce que je lui demandais, et il s'en fut vers la Fort Noire, o il comptait beaucoup d'amis de jadis. Et les Aigles des Montagnes allrent de tous cts et virent bien des choses: le rassemblement de loups et le rappel des orques, comme les alles et venues des Neuf Cavaliers, ils apprirent aussi la nouvelle de l'vasion de Gollum. Et ils envoyrent un messager me porter ces informations.
C'est ainsi qu'au dclin de l't, par une nuit de lune, Gwaihir, Seigneur du Vent, le plus rapide des Grands Aigles, vint impromptu  Orthanc, et il me trouva debout sur la cime. Je lui parlai alors, et il m'emporta avant que Saroumane ne ft sur ses gardes. J'tais loin d'Isengard quand les loups et les orques sortirent de la porte  ma poursuite.
Jusqu'o pouvez-vous me porter?   demandai-je  Gwaihir.
Sur bien des lieues, dit-il, mais pas jusqu'aux confins de la terre. J'ai t envoy pour porter des nouvelles, non pour porter des fardeaux
Alors, il me faudra un coursier  terre, dis-je, et un coursier tonnamment rapide, car je n'ai jamais encore t en tel besoin de hte
Dans ce cas, je vous porterai  Edoras, o le Seigneur de Rohan sige dans ses salles, ce n'est pas trs loin, dit-il.
Et j'en fus heureux, car dans le Riddermark de Rohan rsident les Rohirrim, les Seigneurs des chevaux, et il n'est rien d'gal aux montures qui sont leves dans cette grande valle entre les Monts Brumeux et les Montagnes Blanches.
Peut-on encore se fier aux hommes de Rohan,  votre avis?   demandai-je  Gwaihir, la trahison de Saroumane ayant branl ma confiance.
Ils paient un tribut de chevaux, rpondit-il, et ils en envoient un grand nombre chaque anne au Mordor,  ce qu'on dit tout au moins, mais ils ne sont pas encore sous le joug. Si toutefois Saroumane est devenu mauvais, comme vous le dites, leur ruine ne saurait tarder longtemps
Il me dposa dans le pays de Rohan avant l'aube, et maintenant je me suis trop tendu dans mon rcit. Le reste doit tre plus bref. En Rohan, je trouvai le mal dj  l'uvre: les mensonges de Saroumane, et le roi du pays refusa d'couter mes avertissements. II m'invita  prendre un cheval et  m'en aller, et j'en choisis un  mon got, mais peu au sien. Je pris le meilleur de son pays, et je n'ai jamais vu son pareil.
- Ce doit tre une noble bte, en vrit, dit Aragorn, et je suis encore plus chagrin que de maintes nouvelles qui pourraient tre pires de savoir que Sauron lve un tel tribut. Il n'en tait pas ainsi la dernire fois que je suis all dans ce pays.
-Aujourd'hui non plus, j'en jurerais, dit Boromir. C'est un mensonge lanc par l'Ennemi. Je connais les Hommes de Rohan, loyaux et vaillants, nos allis, vivant encore sur les terres que nous leur avons donnes, il y a longtemps.
-L'Ombre du Mordor s'tend sur des pays lointains, rpondit Aragorn. Saroumane y est tomb. Le Rohan est serr de prs. Qui sait ce que vous y trouverez, si jamais vous y retournez? 
- En tout cas pas qu'ils achteraient la vie au prix de chevaux, dit Boromir. Ils aiment presque autant leurs btes que leur famille. Et ce n'est pas sans raison, car les chevaux du Riddermark viennent des champs du Nord, loin de l'Ombre, et leur race, comme celle de leurs matres, remonte aux jours libres de jadis.
-C'est bien vrai, dit Gandalf. Et il en est un parmi eux qui pourrait avoir t mis bas au matin du monde. Les chevaux des Neuf ne peuvent rivaliser avec lui, infatigable, rapide comme le vent. On l'a appel Gripoil. Le jour, sa robe luit comme l'argent, et la nuit, elle est comme l'ombre, et il passe inaperu. Lger est son pas. Jamais auparavant un homme ne l'avait mont, mais je l'ai pris et dompt, et il m'a port  un tel train que j'atteignis la Comt alors que Frodon se trouvait sur les Hauts des Galgals, bien que je ne fusse parti du Rohan qu'aprs son propre dpart de Hobbitebourg.
Mais la peur grandit en moi durant ma chevauche. A mesure que j'allais vers le Nord, j'entendais parler des Cavaliers, et, bien que je gagnasse sur eux jour aprs jour, ils se trouvaient toujours devant moi. Ils avaient divis leurs forces,  ce que j'appris: certains restaient sur les frontires orientales, non loin du Chemin Vert, et d'autres envahissaient la Comt par le sud. J'arrivai  Hobbitebourg, et Frodon tait parti, mais j'eus un entretien avec le vieux Gamegie : beaucoup de paroles, mais peu de topiques. Il avait fort  dire sur les dfauts des nouveaux propritaires de Cul-de-Sac.
Je ne peux supporter les changements, dit-il, pas  l'ge que j'ai, et encore moins les changements pour le pire. Oui, changements pour le pire, rpta t'il maintes fois.
Le pire est un mchant mot, et j'espre que vous ne vivrez pas pour le voir.
Mais parmi tous ses discours, je dmlai enfin que Frodon avait quitt Hobbitebourg moins d'une semaine auparavant, et qu'un Cavalier Noir tait venu  la Colline le mme soir. Je repris alors ma route avec crainte. J'arrivai au Pays de Bouc, que je trouvai en tumulte, aussi affair qu'une fourmilire que l'on a remue avec un bton. J'arrivai  la maison du Creux-de-Crique, la porte en avait t dfonce, et la maison tait vide, mais sur le seuil gisait un manteau qui avait appartenu  Frodon. Alors pendant un moment, l'espoir m'abandonna, je ne m'attardai pas pour avoir des nouvelles, sans quoi j'aurais pu tre rconfort, mais je me lanai sur la piste des Cavaliers. Elle tait difficile  suivre, car elle allait en maintes directions et j'tais drout. Mais il me parut qu'un ou deux taient alls vers Bree, et ce fut de ce ct que je partis, pensant  certains mots qui pourraient tre dits  l'aubergiste.
On l'appelle Poiredebeurr, pensai-je. Eh bien, si ce retard est de sa faute, je vais le faire fondre comme tout le beurre qui est en lui. Je rtirai ce vieil idiot  petit feu.  Il n'en attendait pas moins et, en voyant ma figure, il s'croula  plat et se mit  fondre sur-le-champ.
- Que lui avez-vous fait?  s'cria Frodon, alarm. II a t vraiment trs gentil pour nous, et il a fait tout ce qu'il a pu.
Gandalf rit
- Ne craignez rien!  dit-il. Je ne mords pas, et je n'aboyai que trs peu. J'tais si heureux des nouvelles que je tirai de lui, quand il eut fini de trembler, que j'embrassai le vieux bonhomme. Je ne voyais pas comment la chose s'tait passe, mais j'appris que vous tiez la nuit prcdente  Bree et que vous tiez parti le matin mme avec Grand-Pas.
Grands-Pas!   dis-je en un cri de joie.
Oui, monsieur, c'est ce que je crains, monsieur, dit Poiredebeurr, se mprenant sur mon sentiment. Il est parvenu jusqu' eux malgr tout ce que j'ai pu faire, et ils se sont lis d'amiti avec lui. Ils ont eu une drle de conduite pendant tout le temps qu'ils ont t ici. Obstine, comme qui dirait
Bougre d'ne!  Triple idiot!  Digne Prosper de mon cur !  dis-je. C'est la meilleure nouvelle que j'ai eue depuis la mi-t: cela vaut pour le moins une pice d'or. Puisse votre bire bnficier de l'enchantement d'une excellence sans pareille pendant sept annes!  dis-je. Maintenant je peux prendre une nuit de repos, la premire depuis je ne sais plus quand
Je passai donc cette nuit l, me demandant vivement ce qu'taient devenus les Cavaliers, car jusqu'alors on n'en avait vu que deux  Bree, semblait-il. Mais dans la nuit, nous emes d'autres informations. Cinq au moins vinrent de l'Ouest, ils abattirent les portes et traversrent Bree en tempte, et les gens de Bree en tremblent encore, s'attendant  la fin du monde. Je me levai avant l'aube et partis  leurs trousses.
Je ne sais pas trop, mais il me parat clair que voici ce qui s'est pass. Leur Capitaine tait rest en secret  l'cart au sud de Bree, tandis que deux de ses hommes traversaient en avant le village et que quatre autres envahissaient la Comt. Mais aprs leur chec  Bree et au Creux-de-Crique, ceux-ci revinrent rendre compte  leur Capitaine, laissant ainsi la Route non garde pendant un moment, hormis par leurs espions. Le Capitaine envoya alors un dtachement droit vers l'Est  travers le pays, et lui-mme, en grande colre, suivit la route avec le reste de sa troupe.
Je galopai en coup de vent vers le Mont Venteux, que j'atteignis avant le coucher du soleil le surlendemain de mon dpart de Bree et ils m'avaient devanc. Ils se retirrent devant moi, car ils sentaient l'arrive de ma fureur, et ils n'osaient l'affronter tant que le soleil tait dans le ciel. Mais leur cercle se resserra  la nuit, et je fus assig sur le sommet de la colline, dans l'antique anneau d'Amon Sl. J'eus la partie dure, vous pouvez m'en croire. Jamais on ne vit pareille lumire et pareilles flammes sur le Mont Venteux depuis les feux de guerre du temps jadis.
Je m'chappai  l'aurore et m'enfuis vers le Nord. Je ne pouvais esprer faire plus. II tait impossible de vous trouver, Frodon, dans les Terres Sauvages, et t'et t folie de le tenter avec les Neuf sur mes talons. Je dus donc faire confiance  Aragorn. Mais j'esprais en entraner quelques-uns et atteindre tout de mme Fondcombe, d'o je vous enverrais du secours. Quatre Cavaliers me suivirent en effet, mais ils s'en retournrent aprs un moment pour se diriger vers le Gu, semble t'il. Cela aida un peu, car ils ne furent que cinq, non pas neuf, lors de l'attaque de votre campement.
J'arrivai enfin ici par une longue et dure route, en suivant la Fontgrise et par les Landes d'Etten, puis en descendant du nord. Cela me prit prs de quatorze jours du Mont Venteux, car je ne pouvais chevaucher parmi les rochers des collines des trolls, et Gripoil me quitta. Je le renvoyai  son matre, mais une grande amiti s'tait tablie entre nous, et, en cas de besoin, il reviendra  mon appel. II se trouva cependant que j'arrivai  Fondcombe trois jours seulement avant l'Anneau, et des nouvelles de son pril avaient dj t apportes ici, ce qui se rvla certes bon.
Et voil, Frodon, la fin de mon rcit. Qu'Elrond et les autres en pardonnent la longueur. Mais jamais auparavant il n'tait arriv que Gandalf ait manqu  un rendez-vous et ne ft pas venu quand il l'avait promis. II tait ncessaire de rendre compte d'un vnement aussi surprenant au Porteur de l'Anneau, je crois.
Enfin, voil le rcit fait, du dbut jusqu' la fin. Nous sommes tous runis, et voici l'Anneau. Mais nous n'avons pas encore abord notre propos. Qu'allons-nous en faire?  
Il y eut un silence. Elrond reprit finalement la parole
- Cette nouvelle au sujet de Saroumane est grave, dit-il, car nous avions confiance en lui, et il est trs au courant de tous nos conseils. II est dangereux d'tudier trop  fond les artifices de l'Ennemi, pour le bien ou pour le mal. Mais de telles chutes et trahisons ne sont, hlas!  pas nouvelles. Parmi les rcits entendus aujourd'hui, c'est celui de Frodon qui m'a le plus tonn. J'ai connu peu de Hobbits, en dehors de Bilbon, ici  prsent, et il me semble qu'il n'est peut-tre pas aussi seul et singulier que je l'avais cru. Le monde a beaucoup chang depuis la dernire fois que je fus sur les routes de l'Ouest.
Nous connaissons sous de nombreux noms les tres des Galgals , et sur la Vieille Fort, bien des contes ont t faits: de tout cela, il ne reste plus qu'un massif dtach de sa marche septentrionale. Il fut un temps o un cureuil pouvait aller d'arbre en arbre de ce qui est maintenant la Comt au Pays de Dun,  l'ouest d'Isengard. J'ai autrefois voyag dans ces rgions, et j'ai connu bien des choses sauvages et tranges. Mais j'avais oubli Bombadil, si, en fait, c'est le mme qui parcourait les bois et collines il y a longtemps et qui, mme alors, tait plus vieux que les vieux. Il ne portait pas alors ce nom. On l'appelait Iarwain Benadar, le plus ancien et le sans pre. Mais il a reu bien d'autres noms de la part d'autres gens: les Nains l'on appel Torn, les Hommes du Nord Orald, et il a eu beaucoup d'autres noms encore. C'est une crature trange, mais peut-tre aurais-je d le convoquer  notre Conseil.
- II ne serait pas venu, dit Gandalf.
- Ne pourrions-nous encore lui envoyer des messages et obtenir son aide?  demanda Erestor. II semble qu'il ait un pouvoir mme sur l'Anneau.
- Non, ce n'est pas exactement ce que je dirais, rpliqua Gandalf. Mettons plutt que l'Anneau n'a aucun pouvoir sur lui. II est son propre matre. Mais il ne peut rien changer  l'Anneau lui-mme, ni briser son pouvoir sur les autres. Et  prsent, il est retir dans une petite terre,  l'intrieur de limites qu'il a tablies, bien que personne ne puisse les voir, attendant peut-tre un changement des jours, et il se refuse  en sortir.
- Mais  l'intrieur de ces limites rien ne semble l'branler, dit Erestor. Ne prendrait-il pas l'Anneau, afin de le garder l  jamais inoffensif? 
-Non, dit Gandalf, pas de son propre gr. Il pourrait le faire si tous les gens libres du monde le suppliaient, mais il n'en comprendrait pas le besoin. Et si on lui donnait l'Anneau, il l'oublierait bientt ou plus vraisemblablement le jetterait. Pareilles choses n'ont aucune prise sur son esprit. Ce serait le moins sr des gardiens, et cela seul suffit  rpondre  votre question.
-Mais en tout cas, dit Glorfindel, lui envoyer l'Anneau ne ferait qu'ajourner le jour nfaste. Bombadil est loin. Nous ne pourrions pas le lui rapporter sans tre devins, sans tre remarqus par quelque espion. Et mme si c'tait possible, tt ou tard le Seigneur des Anneaux apprendrait le lieu de sa cachette et y porterait tout son pouvoir. Ce pouvoir pourrait-il tre brav par Bombadil seul?  Je ne le pense pas. Je crois qu'en fin de compte, si tout le reste est conquis, Bombadil tombera, le Dernier comme il fut le Premier, et alors viendra la Nuit.
- Je connais peu de choses de Iarwain  part le nom, dit Galdor, mais je crois que Glorfndel a raison. Le pouvoir de braver notre ennemi n'est pas en lui,  moins qu'un tel pouvoir ne soit en la terre mme. Et pourtant on voit que Sauron est capable de torturer et de dtruire jusqu'aux collines. Ce qu'il reste encore de pouvoir rside en nous, ici  Imladris, chez Crdan aux Havres ou en Lrien. Mais on t'ils la force, avons-nous ici la force de rsister  l'ennemi,  la venue de Sauron  la fin, aprs la ruine de tout le reste? 
- Je n'en ai pas la force, dclara Elrond, ni eux non plus.
-Alors, si on ne peut conserver l'Anneau pour toujours hors de son atteinte par la force, dit Glorfindel, il ne nous reste que deux choses  tenter: l'envoyer au-del de la Mer, ou le dtruire.
- Mais Gandalf nous a rvl que nous ne pouvons le dtruire par aucun moyen que nous possdions ici, dit Elrond. Et ceux qui rsident au-del de la Mer refuseraient de le recevoir: pour le bien ou pour le mal, il appartient  la Terre du Milieu, c'est  nous qui demeurons encore ici qu'il appartient d'en faire notre affaire.
- Eh bien, dit Glorfindel, jetons le dans les profondeurs, et qu'ainsi les mensonges de Saroumane se ralisent. Car il est clair  prsent que, mme au Conseil, il s'tait dj engag sur un chemin tortueux. Il savait que l'Anneau n'tait pas perdu pour toujours, il voulait toutefois que nous le pensions, car il commenait  le convoiter pour lui-mme. Mais souvent dans les mensonges se cache la vrit: dans la Mer, l'Anneau serait en scurit.
- Pas pour toujours, dit Gandalf. Il y a bien des choses dans les eaux profondes, et les mers et les terres peuvent changer. Et ce n'est pas notre rle ici de ne penser que pour une saison, pour quelques gnrations d'Hommes ou pour une poque passagre du monde. Nous devons chercher une fin ultime de cette menace, mme si nous n'esprons pas l'atteindre.
- Et cela, nous ne le trouverons pas sur les routes vers la Mer, dit Galdor. Si on estime trop dangereux le retour  Iarwain, la fuite vers la Mer est maintenant grosse du plus grave pril. Mon cur me dit qu'en apprenant ce qui est arriv, Sauron s'attendra que nous prenions la route de l'Ouest, et il ne tardera pas  le savoir. Les Neuf ont certes t privs de leurs montures, mais ce n'est qu'un rpit avant qu'ils ne trouvent d'autres coursiers et plus rapides. Seule la puissance dclinante du Gondor s'oppose  lui et  une marche en force le long des ctes vers le Nord, et s'il vient assaillir les Tours Blanches et les Havres, il se peut que les Elfes n'aient plus dsormais aucune possibilit d'vasion des ombres qui s'allongent en Terre du Milieu.
- Cette marche sera encore longtemps diffre, dit Boromir. Le Gondor dcline, dites-vous. Mais il est toujours debout, et mme la fin de sa force est encore trs forte.
- Sa vigilance ne peut pourtant plus arrter les Neuf, dit Galdor. Et l'Ennemi peut trouver d'autres routes que le Gondor ne garde point.
- Dans ce cas, dit Erestor, il n'y a que deux solutions, comme Glorfindel fa dj dclar: cacher l'Anneau pour toujours, ou le dtruire. Mais toutes deux sont hors de notre porte. Qui rsoudra cette nigme pour nous? 
- Personne ici ne le peut, dit Elrond avec gravit. Tout au moins personne ne peut prdire ce qui se passera si nous prenons telle ou telle route. Mais il me semble voir clairement  prsent laquelle nous devons prendre. La route de l'Ouest parat la plus aise. Il faut donc l'viter. Elle sera surveille. Les Elfes ont trop souvent fui par-l. Maintenant, en cette ultime circonstance, il nous faut prendre une route ardue, une route imprvue. L rside notre espoir, si tant est que c'en soit un. Nous engager dans le pril aller vers le Mordor. Il faut envoyer l'Anneau au Feu.
Le silence tomba de nouveau. Frodon, mme dans cette belle maison, qui donnait sur une valle ensoleille, emplie du gazouillis d'eaux claires, sentit son cur envahi de tnbres. Boromir s'agita, et Frodon tourna son regard vers lui. L'autre tripotait son grand cor, le sourcil fronc. Finalement, il leva la voix
- Je ne comprends pas tout cela, dit-il. Saroumane est un tratre, mais n'avait-il pas une lueur de sagesse?  Pourquoi parlez-vous toujours de cacher et de dtruire?  Pourquoi ne pas penser que le Grand Anneau est venu entre nos mains pour nous servir en cette heure mme o nous sommes en peine?  Avec lui, les Libres Seigneurs des Personnes Libres peuvent srement dfaire l'Ennemi. C'est l sa plus grande crainte,  mon avis.
Les Hommes de Gondor sont vaillants, et jamais ils ne se soumettront, mais ils peuvent tre dfaits. La valeur exige d'abord la force, et puis une arme. Que l'Anneau soit votre arme, s'il a tout le pouvoir que vous dites. Prenez le, et allez  la victoire! 
-Hlas, non!  dit Elrond. Nous ne pouvons nous servir de l'Anneau Souverain. Cela, nous le savons trop bien  prsent. Il appartient  Saurons il a t fait pour lui seul, et il est entirement malfique. Sa force est trop grande, Boromir, pour que quiconque puisse en disposer  son gr, hormis ceux qui ont dj un grand pouvoir propre. Mais pour ceux l, il dtient un pril encore plus mortel. Le dsir mme qu'on en a corrompt le cur. Regardez Saroumane. Si l'un quelconque des Sages abattait  l'aide de cet Anneau le Seigneur de Mordor en se servant de ses propres artifices, il s'tablirait sur le trne de Sauron, et un nouveau Seigneur Tnbreux apparatrait. Et c'est encore une raison pour la destruction de l'Anneau, tant qu'il sera en ce monde, il reprsentera un danger mme pour les Sages. Car rien n'est mauvais au dbut. Mme Sauron ne l'tait pas. Je redoute de prendre l'Anneau pour le cacher. Je ne le prendrai pas pour m'en servir.
- Ni moi non plus, dit Gandalf.
Boromir les regarda d'un air de doute, mais il s'inclina:
- Qu'il en soit ainsi, dit-il. Dans ce cas, en Gondor, il nous faut nous en remettre aux armes que nous avons. Et au moins, pendant que les Sages garderont cet Anneau, continuerons-nous  nous battre. Peut-tre l'pe qui fut Brise pourra t'elle encore contenir le flux si la main qui la manie n'a pas hrit seulement un bien de famille, mais aussi le nerf des Rois des Hommes.
-Qui sait?  dit Aragorn. Mais on la mettra  l'preuve un jour.
-Souhaitons que ce jour ne soit pas trop longtemps diffr, dit Boromir. Car, bien que je ne demande pas d'aide, nous en avons besoin. Il nous rconforterait de savoir que d'autres se battent aussi avec tous les moyens  leur disposition.
- Eh bien, soyez rconfort, dit Elrond. Il y a bien d'autres puissances et d'autres royaumes que vous ne connaissez pas, et ils vous sont cachs. Anduin la Grande longe bien des rives avant d'arriver  Argonath et aux Portes du Gondor.
-Tout de mme, il pourrait tre bon pour tous, dit Glon le Nain, que toutes ces forces soient unies et que les pouvoirs de chacune soient utiliss en ligue. Il peut exister d'autres anneaux, moins tratres, dont on pourrait se servir dans notre besoin. Les Sept sont perdus pour nous si Baln n'a pas trouv l'anneau de Thrr, qui tait le dernier, on n'en a eu aucune nouvelle depuis la mort de Thrr en Moria. En fait, je puis rvler  prsent que c'tait en partie dans l'espoir de trouver cet anneau que Baln est parti.
- Baln ne trouvera aucun anneau en Moria, dit Gandalf. Thrr le donna  Thrn son fils, mais celui ci ne le transmit pas  Thorn. L'anneau lui fut pris avec torture dans les cachots de Dol Guldur. J'arrivai trop tard.
- Ah, hlas!  s'cria Glon. Quand viendra le jour de notre vengeance?  Mais il y a encore les Trois. Qu'en est-il des Trois Anneaux des Elfes?  Ce sont des Anneaux trs puissants,  ce qu'on dit. Les Seigneurs Elfes ne les conservent-ils pas?  Eux aussi pourtant furent fabriqus il y a longtemps par le Seigneur Tnbreux. Sont-ils inutiliss?  Je vois des Seigneurs Elfes ici mme. Ne veulent-ils pas parler? 
Les Elfes ne rpondirent pas.
- Ne m'avez-vous pas entendu, Glon?  dit Elrond. Les Trois ne furent pas fabriqus par Sauron, et il ne les a mme jamais touchs. Mais de ces Trois, il n'est pas permis de parler. C'est tout ce que je puis dire en cette heure de doute. Ils ne sont pas inutiliss, mais ils n'ont pas t faits comme armes de guerre ou de conqute: cela n'est pas en leur pouvoir. Ceux qui les ont faits ne dsiraient ni la force ni la domination, non plus qu'un amas de richesses, mais l'entendement, la cration et la facult de gurir, afin de conserver toutes choses sans souillure. Ces qualits, les Elfes de la Terre du Milieu les ont acquises dans une certaine mesure, encore que non sans douleur. Mais tout ce qui a t fait par ceux qui se servent des Anneaux tournera  leur perte, et leurs penses et leurs curs seront rvls  Sauron, s'il recouvre l'Unique. Mieux vaudrait que les Trois n'eussent jamais exist. C'est son but.
- Mais que se passerait-il, alors, si l'Anneau Souverain tait dtruit, comme vous le conseillez?  demanda Glon.
- On ne le sait pas avec certitude, rpondit tristement Elrond. Certains esprent que les Trois Anneaux, que Sauron n'a jamais touchs, seraient alors librs, et que ceux qui les rgissent pourraient gurir les plaies qu'il a apportes au monde. Mais peut-tre qu' la disparition de l'Unique, les Trois feront dfaut et que beaucoup de belles choses passeront et seront oublies. C'est ce que je crois.
- Pourtant tous les Elfes sont disposs  courir ce risque, dit Glorfindel, si par-l le pouvoir de Sauron peut-tre bris et la peur de sa domination carte  jamais.
- Nous revenons ainsi une fois de plus  la destruction de l'Anneau, dit Erestor, mais nous ne nous en approchons pas davantage. Quelle force avons-nous pour dcouvrir le Feu dans lequel il fut fait?  C'est l la voie du dsespoir. De la folie dirais-je, si la longue sagesse d'Elrond ne me l'interdisait.
- Du dsespoir ou de la folie?  dit Gandalf. Pas du dsespoir, car celui ci n'appartient qu' ceux qui voient la fin indubitable. Ce n'est pas notre cas. La sagesse est de reconnatre la ncessit aprs avoir pes 
toutes les autres solutions, bien que cela puisse paratre de la folie  ceux qui s'accrochent  de faux espoirs. Eh bien, que la folie soit notre manteau, un voile devant les yeux de l'ennemi!  Car il est trs sagace, et il pse toutes choses avec prcision dans la balance de sa malice. Mais la seule mesure qu'il connaisse est le dsir, le dsir du pouvoir, et c'est ainsi qu'il juge tous les curs. Dans le sien n'entrera jamais la pense que quiconque puisse refuser ce pouvoir, qu'ayant l'Anneau, nous puissions chercher  le dtruire. Si c'est notre but, nous djouerons ses calculs.
- Au moins pour un temps, dit Elrond. II faut prendre cette route, mais elle sera trs dure  parcourir. Et ni la force ni la sagesse ne nous mneront bien loin. Les faibles peuvent tenter cette qute avec autant d'espoir que les forts. Mais il en va souvent de mme des actes qui meuvent les roues du monde: de petites mains les accomplissent parce que c'est leur devoir, pendant que les yeux des Grands se portent ailleurs.
- C'est bon, c'est bon, Matre Elrond!  dit soudain Bilbon. N'en dites pas davantage!  Le but de votre discours est clair. Le stupide Hobbit Bilbon a commenc cette affaire, et Bilbon ferait bien de l'achever l'affaire ou lui-mme. J'tais trs bien ici, poursuivant la composition de mon livre. Si vous voulez le savoir, je suis prcisment en train d'crire une conclusion. J'avais pens mettre: Et il vcut ensuite heureux jusqu' la fin de ses jours. C'est une bonne fin, qu'un long usage n'a pas dflor. Maintenant, il me va falloir la changer, cela ne semble pas devoir se raliser, et de toute faon il faudra manifestement encore plusieurs chapitres, si je vis assez pour les crire. C'est terriblement ennuyeux. Quand dois-je me mettre en route? 
Boromir regarda Bilbon avec surprise, mais le rire mourut sur ses lvres quand il vit le grave respect avec lequel tous les autres considraient le vieux Hobbit. Seul Glon sourit, mais son sourire tait d  des souvenirs de jadis.
- Bien sr, mon cher Bilbon, dit Gandalf. Si vous aviez rellement commenc cette affaire, on pourrait s'attendre  vous la voir terminer. Mais vous savez assez bien  prsent que le commencement est une revendication trop grande pour quiconque, et que tout hros ne joue qu'un petit rle dans les grandes actions. Inutile de saluer!  Bien que le mot ft sincre, et nous ne doutons pas que sous des dehors de plaisanterie vous fassiez une offre valeureuse. Mais une offre qui dpasse vos forces, Bilbon. Vous ne pouvez reprendre cette affaire. Elle a pass  d'autres. Si vous avez encore besoin de mon avis, je dirai que votre rle est termin, hormis comme chroniqueur. Achevez votre livre et laissez la fin sans modification!  Il y a encore de l'espoir qu'il en soit ainsi. Mais soyez prt  crire une suite  leur retour.
Bilbon rit:
- Je ne vous ai jamais entendu jusqu' prsent me donner un avis agrable, dit-il. Comme tous vos avis dsagrables ont toujours t bons, je me demande si celui ci n'est pas mauvais. Mais je suppose qu'il ne me reste plus assez de force ou de chance pour m'occuper de l'Anneau. II a cr, et moi pas. Mais, dites-moi: qu'entendez-vous par leur retour? 
- Celui des messagers qui seront envoys avec l'Anneau.
- Exactement!  Et quels seront-ils?  II me semble que c'est ce que ce Conseil a  dcider, et tout ce qu'il a  dcider. Les Elfes se nourrissent de discours et les Nains endurent une grande fatigue, mais je ne suis qu'un vieux Hobbit, et mon repas de midi me manque. Ne pouvezvous penser  des noms ds maintenant?  Ou remettre cela  aprs dner? 
Personne ne rpondit. La cloche de midi sonna. Personne ne parla davantage. Frodon jeta un regard circulaire sur tous les visages, mais ils n'taient pas tourns vers lui. Tous les membres du Conseil baissaient les yeux, comme plongs dans une profonde rflexion. Une grande peur l'envahit, comme dans l'attente d'une condamnation qu'il avait depuis longtemps prvue et dont il esprait vainement qu'aprs tout elle ne serait jamais prononce. Un dsir irrsistible de se reposer et de demeurer en paix au ct de Bilbon  Fondcombe emplissait son cur. Enfin, par un grand effort, il parla, tonn d'entendre ses propres mots, comme si quelque autre volont se servt de sa petite voix:
- J'emporterai l'Anneau, dit-il, encore que je ne connaisse pas le moyen.
Elrond leva les yeux vers lui, et Frodon se sentit le cur transperc par l'acuit de son regard.
- Si je comprends bien tout ce que j'ai entendu, dit-il, je pense que cette tche vous est dvolue, Frodon, et que si vous n'en trouvez pas le moyen, personne ne le trouvera. C'est maintenant l'heure de ceux de la Comt, o ils vont se lever de leurs champs paisibles pour branler les tours et les conseils des Grands. Qui donc parmi tous les Sages et pu le prvoir?  Ou, s'ils sont sages, pourquoi s'attendraient-ils  le savoir, avant que l'heure n'ait sonn? 
Mais c'est un lourd fardeau. Si lourd que personne ne pourrait l'assigner  un autre. Je ne le fais pas pour vous. Mais si vous l'assumez librement, je dirai que votre choix est bon, et dussent tous les puissants amis des Elfes de jadis, Hador et Hrn, et Trn et Beren lui-mme tre assembls, votre place devrait tre parmi eux.
- Mais vous n'allez srement pas l'envoyer tout seul, matre?  s'cria Sam, qui, incapable de se contenir plus longtemps, bondit du coin o il tait tranquillement assis par terre.
- Non, certes!  dit Elrond, se tournant vers lui avec un sourire. Vous au moins l'accompagnerez. Il n'est gure possible de vous sparer de lui, mme lorsqu'il est convoqu  un Conseil secret et que vous ne l'tes pas.
Sam se rassit, rougissant et grommelant
- Dans quel beau ptrin on s'est fourrs, monsieur Frodon!  dit-il, avec un hochement de tte.

