CHAPITRE UN
L'OUROUK-HAI

Pippin tait agit par un sombre cauchemar: il lui semblait entendre sa propre petite voix qui faisait rsonner les chos de noirs tunnels de l'appel: Frodon!  Frodon!  Mais au lieu de son ami, des centaines de hideuses faces d'Orques grimaaient dans l'ombre, des centaines de hideux bras cherchaient  le saisir de tous cts. O tait Merry? 
Il se rveilla. Un air froid passa sur son visage. II tait couch sur le dos. Le soir tombait, et le ciel au-dessus de lui se faisait plus obscur. Se retournant, il dcouvrit que le rve n'tait pas bien pire que le rveil. Ses poignets, ses jambes et ses chevilles taient lis par des cordes. Merry tait tendu  son ct, le visage livide, avec un chiffon sale autour du front. Tout autour d'eux se trouvaient, debout ou assis, de nombreux Orques.
Lentement, la mmoire se reconstruisit dans sa tte douloureuse, et elle finit par se distinguer des ombres du rve. Bien sr: Merry et lui s'taient enfuis dans la fort. Que leur tait-il arriv?  Pourquoi avaientils ainsi dtal sans s'occuper du vieux Grands-Pas?  Ils avaient couru loin en criant il ne pouvait se rappeler ni la distance ni le temps, et puis, ils taient tombs tout  coup sur un groupe d'Orques: ceux-ci taient debout, occups  couter, et ils semblrent ne voir Merry et Pippin qu'au moment o ces derniers furent presque dans leurs bras. Ils poussrent alors des hurlements, et des douzaines d'autres gobelins avaient jailli des arbres. Merry et lui avaient tir l'pe, mais les Orques ne dsiraient pas se battre et ils essayrent seulement de s'emparer d'eux, mme aprs que Merry eut tranch plusieurs bras et mains. Ce bon vieux Merry! 
Puis, Boromir avait bondi parmi les arbres. Il les avait contraints au combat. II en avait tu un grand nombre, et le reste avait fui. Mais les amis n'taient pas loin sur le chemin du retour quand ils furent derechef attaqus par une centaine d'Orques au moins, certains taient trs grands, et ils dcochrent une pluie de flches: toujours sur Boromir. Celui ci avait sonn de son grand cor  faire retentir la fort, les Orques, tout d'abord pouvants, s'taient replis, mais, aucune rponse n'tant venue que les chos, ils avaient attaqu avec plus de frocit que jamais. Pippin ne se rappelait pas grand chose d'autre. Son dernier souvenir tait celui de Boromir appuy contre un arbre et arrachant une flche, puis l'obscurit tait tombe soudain.
J'ai d recevoir un coup sur la tte, se dit-il. Je me demande si ce pauvre Merry est grivement atteint. Qu'est-il advenu de Boromir?  Pourquoi les Orques ne nous ont-ils pas tus?  O sommes-nous et o allons-nous? 
II ne trouva pas de rponse  ces questions. Il avait froid et mal au cur. Plt au Ciel que Gandalf n'et jamais persuad Elrond de nous laisser venir!  pensa t'il. A quoi ai-je servi?  Je n'ai fait qu'encombrer: un passager, un bagage. Et maintenant j'ai t vol et je ne suis qu'un bagage pour les Orques. J'espre que Grands-Pas ou quelqu'un viendra nous rclamer!  Mais dois-je l'esprer?  Cela dtruirait tous les plans?  Ah, que je voudrais me librer! 
Il se dbattit un peu, sans aucun rsultat. L'un des Orques, assis non loin, rit en disant quelque chose dans leur abominable langue  un de ses compagnons. Repose-toi pendant que tu le peux, petit idiot!  ditil ensuite  Pippin en un Langage Commun qu'il rendait presque aussi hideux que sa propre langue. Repose-toi pendant que tu le peux!  On trouvera un emploi pour tes jambes avant peu. Tu souhaiteras n'en avoir jamais eu, avant que nous soyons arrivs chez nous
Si je pouvais agir  mon gr, tu souhaiterais tre mort ds  prsent, dit l'autre. Je te ferais couiner, sale petit rat Il se pencha sur Pippin, amenant ses crocs jaunes tout prs du visage du Hobbit. Il avait  la main un poignard noir  longue lame dentele. Reste tranquille, ou je vais te chatouiller avec ceci, siffla t'il. N'attire pas l'attention sur toi, ou je pourrais oublier les ordres reus. Maudits soient les Isengardiens !  Ouglouk ou bagronk sha poushdoug Saroumane glob boubhosh ska , et il se lana dans un long discours irrit en sa propre langue, qui finit par se perdre dans des marmottages et des grognements.
Terrifi, Pippin observa l'immobilit, bien que la douleur s'accrt dans ses poignets et ses chevilles et que les pierres du sol lui entrassent dans le dos. Pour dtourner sa pense de lui-mme, il couta avec la plus grande attention tout ce qu'il pouvait entendre. II y avait beaucoup de voix alentour, et, malgr le ton toujours plein de haine et de colre des Orques, il lui sembla clair qu'une sorte de querelle s'tait leve et qu'elle gagnait en violence.
A sa grande surprise, il s'aperut qu'une bonne partie de la discussion lui tait intelligible, de nombreux Orques usant du Langage Commun. II y avait videmment l des membres de deux ou trois tribus tout  fait diffrentes, qui ne comprenaient pas leur langage orque rciproque. Le dbat courrouc roulait sur ce qu'ils devaient faire  prsent: quelle route prendre et que faire des prisonniers? 
Il n'y a pas le temps de les tuer convenablement, dit l'un. On n'a pas le temps de s'amuser dans ce voyage
On n'y peut rien, dit un autre. Mais pourquoi ne pas les expdier en vitesse, les tuer tout de suite?  Ils nous encombrent fichtrement, et nous sommes presss. Le soir tombe, et nous devrions partir
Les ordres, grogna un troisime d'une voix profonde. Tuez-les tous, mais PAS de Semi-Hommes, vous devez les ramener VIVANTS aussi rapidement que possible. Voil mes ordres
Pourquoi les veut-on?  demandrent plusieurs voix. Pourquoi vivants?  Offrent-ils un bon divertissement? 
Non !  j'ai entendu dire que l'un d'eux possdait quelque chose, quelque chose qui est ncessaire  la Guerre, quelque artifice elfique. En tout cas, ils seront tous deux interrogs
Est ce tout ce que tu sais?  Pourquoi ne les fouillons-nous pas pour dcouvrir la vrit?  On trouverait peut-tre quelque chose dont nous pourrions nous servir nous-mmes.
Voil une remarque trs intressante, fit une voix sarcastique, plus douce mais plus mauvaise que les autres. Il se peut que j'aie  en rendre compte. Les prisonniers ne doivent PAS tre fouills ni dpouills: ce sont l mes ordres
Et les miens aussi, dit une voix profonde. Vivants et tels qu'ils auront t capturs, aucune prise de butin. Voil mes ordres.
Pas les ntres!  dit une des voix prcdentes. Nous avons fait tout le trajet  partir des Mines pour tuer et venger les ntres. Je veux tuer, et puis retourner dans le nord
Eh bien, tu peux continuer  vouloir, gronda une autre voix. Je suis Ouglouk. C'est moi qui commande. Je rentre en Isengard par le plus court chemin
Le matre est-il Saroumane ou le Grand mil?  demanda la voix mauvaise. Nous devrions rentrer tout de suite  Lugburz
Nous le pourrions bien, s'il tait possible de passer le Grand Fleuve, dit une autre voix. Mais nous ne sommes pas assez nombreux pour nous aventurer jusqu'aux ponts
Je l'ai pass, dit la voix mauvaise. Un Nazgul ail nous attend vers le nord sur la rive orientale
Peut-tre, peut-tre!  Dans ce cas, vous vous envolerez avec nos prisonniers, vous recevrez tout le paiement et les loges  Lugburz, nous laissant cheminer  pied  travers le Pays des Chevaux. Non, nous devons rester solidaires. Ces rgions sont dangereuses: remplies de rebelles dloyaux et de brigands
Oui, nous devons rester tous groups, gronda Ouglouk. Je n'ai aucune confiance en toi, petit pourceau. Tu n'as aucun cran en dehors de ta propre table. Sans nous, vous auriez tous fil. Nous sommes les combattants ourouk-ha !  Nous avons abattu le Grand Guerrier. Nous avons pris les captifs. Nous sommes les serviteurs de Saroumane le Sage, la Main Blanche: la Main qui nous donne de la chair humaine  manger. Nous sommes partis de l'Isengard, nous vous avons conduits jusqu'ici, et nous vous ramnerons par le chemin que nous choisirons. Je suis Ouglouk. J'ai dit
Tu en as dit plus qu'assez, Ouglouk, fit la voix mauvaise d'un ton mprisant. Je me demande ce qu'ils penseraient  Lugburz. Ils pourraient juger que les paules d'Ouglouk auraient besoin d'tre soulages d'une tte enfle. Ils pourraient demander d'o lui sont venues ses tranges ides. De Saroumane, peut-tre?  Pour quoi se prend-il,  voler de ses propres ailes avec ses sales cussons blancs?  Ils pourraient tre d'accord avec moi, Grishnakh, leur messager de confiance, et moi, Grishnakh, je dis: Saroumane est un idiot, un sale idiot de tratre. Mais le Grand mil ne le perd pas de vue
Tu as dit pourceau?  Que pensez-vous, vous autres, d'tre traits de pourceaux par les ramasseurs de fumier d'un sale petit magicien?  C'est de la chair d'Orque qu'ils mangent, je gage
Ces paroles furent accueillies par de bruyantes vocifrations en langage orque, accompagnes du choc sonore d'armes tires du fourreau. Pippin se retourna avec prcaution dans l'espoir de voir ce qui allait se passer. Ses gardiens taient partis se joindre  la bagarre. Dans le demi-jour, il vit un grand Orque noir, sans doute Ouglouk, qui se tenait face  Grishnakh, une crature de courte taille et de forte carrure, aux jambes torses et aux longs bras qui tombaient presque jusqu' terre. Autour d'eux se serraient de nombreux gobelins plus petits. Pippin supposa que c'taient ceux du Nord. Ils avaient tir leurs poignards, et leurs pes, mais ils hsitaient  attaquer Ouglouk.
Ouglouk cria, et un certain nombre d'autres Orques d'une taille presque gale accoururent. Puis tout  coup, sans crier gare, Ouglouk bondit en avant et, de deux coups rapides, il trancha la tte de deux de ses opposants. Grishnakh s'carta et disparut dans l'ombre. Les autres flchirent, et l'un d'eux, en reculant, bascula sur le corps tendu de Merry. Cela lui sauva sans doute la vie, car les suivants d'Ouglouk bondirent par-dessus pour en faucher un autre de leur pe  large lame. C'tait le gardien aux crocs jaunes. Son corps tomba juste pardessus celui de Pippin, la main encore crispe sur son long poignard dentel.
Rengainez vos armes!  cria Ouglouk. Et plus de btises!  Nous partirons droit  l'ouest d'ici pour descendre l'escalier. De l, nous piquerons sur les hauts, puis nous suivrons la rivire jusqu' la fort. Et nous marcherons jour et nuit. Compris? 
Eh bien, pensa Pippin, si seulement il faut un petit moment  ce vilain bonhomme pour reprendre sa troupe en main, j'ai une chance Une lueur d'espoir lui tait venue. L'arte du poignard noir lui avait entaill le bras et avait gliss jusqu'au poignet. II sentit le sang dgoutter sur sa main, mais aussi le contact froid de l'acier contre sa peau.
Les Orques s'apprtaient  reprendre leur marche, mais certains de ceux du Nord renclaient toujours, et les Isengardiens durent encore en abattre pour dompter le reste. Il y eut force jurons et une grande confusion. Pour le moment, personne ne surveillait Pippin. Ses jambes taient solidement ligotes, mais ses bras n'taient lis qu'aux poignets, et il avait les mains devant lui. II pouvait les remuer toutes deux ensemble, bien que les liens fussent cruellement serrs. II poussa sur le ct l'Orque mort, puis, osant  peine respirer, il appliqua le noeud de la corde de ses poignets contre la lame du poignard. Celle-ci tait acre et la main du cadavre la tenait fermement. La corde fut coupe!  Pippin la prit vivement entre ses doigts et en fit un bracelet  deux boucles lches, dans lesquelles il glissa ses mains. Puis il resta dans une immobilit absolue.
Ramassez ces prisonniers!  cria Ouglouk. Ne jouez pas de tours avec eux!  S'ils ne sont pas vivants  notre retour, ils ne seront pas les seuls  mourir
Un Orque saisit Pippin comme un sac, passa sa tte entre les mains lies et empoigna les bras qu'il tira vers le bas au point que la figure de Pippin s'crasa contre son cou, puis il partit avec lui en cahotant. Un autre traita Merry de mme faon. La main griffue de l'Orque serrait les bras de Pippin comme un tau, et les ongles mordaient dans sa chair. Il ferma les yeux et retomba dans ses cauchemars.
Tout  coup, il fut de nouveau jet sur le sol pierreux. C'tait le dbut de la nuit, mais la lune mince descendait dj  l'ouest. Ils se trouvaient au bord d'une falaise qui surplombait une mer de brume ple. On entendait non loin le son d'une chute d'eau.
Les claireurs sont enfin revenus, dit un Orque, tout prs.
Alors, qu'avez-vous dcouvert?  grogna la voix d'Ouglouk.
Seulement un Cavalier isol, et il est parti vers l'ouest. La voie est entirement libre,  prsent
A prsent, peut-tre bien. Mais pour combien de temps?  Idiots!  Vous auriez d l'abattre. Il va donner l'alerte. Les maudits leveurs de chevaux seront renseigns sur nous au matin. II nous va falloir jouer doublement des jambes, maintenant
Une ombre se pencha sur Pippin. C'tait Ouglouk. Assieds-toi!  dit l'Orque. Mes gars en ont assez de te trimbaler. Nous allons descendre, et il va falloir te servir de tes jambes. Sois cooprant, maintenant. Pas d'appels, pas de tentative d'vasion. Nous avons des moyens que tu n'armerais pas de rpondre aux mauvais tours, sans rien ter de ton utilit pour le Matre
Il coupa les lanires de cuir qui liaient les jambes et les chevilles de Pippin, et, le soulevant par les cheveux, il le remit sur pied. Pippin tomba, et Ouglouk le releva derechef par les cheveux. Plusieurs Orques s'esclaffrent. Ouglouk fourra un flacon entre ses dents et lui versa un certain liquide brlant dans le gosier, Pippin sentit un furieux embrasement parcourir tout son corps. La douleur de ses jambes et de ses chevilles s'vanouit. Il put se tenir debout.
A l'autre, maintenant! dit Ouglouk. Pippin le vit se diriger vers Merry, couch tout prs, et lui donner un coup de pied. Merry gmit. Le saisissant avec rudesse, Ouglouk le tira de faon  le mettre en position assise, et il arracha le bandeau de sa tte. Puis il barbouilla la blessure de quelque matire sombre qu'il prit dans une petite bote de bois. Merry poussa des grands cris et se dbattit furieusement.
Les Orques battirent des mains et le hurent. II ne peut pas prendre sa mdecine, crirent-ils par moquerie. II ne sait pas ce qui est bon pour lui. A!  On s'amusera plus tard
Mais, pour le moment, Ouglouk n'tait pas port au jeu. Il avait besoin de promptitude, et il devait se prter aux caprices de suivants involontaires. Il soignait Merry  la faon des Orques, et le traitement eut une action rapide. Quand il eut fait ingurgiter au Hobbit la liqueur de son flacon, coup les liens des pieds et remis Merry debout, celui ci tint droit, ple, mais farouche et dfiant, trs plein de vie. L'entaille dans son front ne le tourmenta plus, mais il devait porter jusqu' la fin de ses jours une cicatrice brune.
Tiens, Pippin!  dit-il. Ainsi tu prends part  cette petite expdition, toi aussi?  O va t'on trouver un lit et le petit djeuner? 
Allons!  dit Ouglouk. Pas de a. Bouclez-la. Pas de parlotes entre vous. Toute difficult sera rapporte  l'autre bout, et II saura vous le faire payer. Vous les aurez, le lit et le petit djeuner, et plus que vous ne pourrez en encaisser
La bande d'Orques commena de descendre un troit ravin menant  la plaine brumeuse. Merry et Pippin les accompagnaient, spars par une douzaine d'Orques ou davantage. Arrivs en bas, ils marchrent sur de l'herbe, et le moral des Hobbits remonta.
Et maintenant, tout droit!  cria Ouglouk. A l'ouest, un peu au nord. Suivez Lugdush
Mais que ferons-nous lorsque le soleil se lvera?  demandrent certains de ceux du Nord.
Nous continuerons de courir, dit Ouglouk. Que pensez-vous donc?  Qu'on va s'asseoir sur l'herbe et attendre que les Peaux blanches viennent se joindre au pique-nique? 
Mais on ne peut courir au soleil
Vous courrez avec moi derrire vous, dit Ouglouk. Courez!  ou vous ne reverrez jamais vos chers trous. Par la Main Blanche!  A quoi sert-il d'envoyer une expdition de larves de montagne, seulement  moiti entrans?  Courez, maldiction!  Courez, tant que la nuit dure! 
Et toute la compagnie se mit  courir avec les longues enjambes bondissantes des Orques. Ils ne maintenaient aucun ordre, poussant, jouant des coudes et jurant, mais leur vitesse n'en tait pas moins grande. Chaque Hobbit tait gard par trois Orques. Pippin tait presque en queue, et il se demandait combien de temps il pourrait continuer  cette allure: il n'avait rien mang depuis le matin. Un de ses gardiens avait un fouet. Mais pour le moment la liqueur d'Orque le chauffait encore  l'intrieur. Il avait aussi l'esprit trs veill.
A chaque instant lui venait  l'ide la vision spontane du visage attentif de Grands-Pas pench sur une piste sombre, et courant, courant derrire. Mais que pouvait voir mme un Rdeur, sinon des traces confuses de pieds d'Orques?  Ses propres petites empreintes et celles de Merry taient noyes dans le pitinement des souliers ferrs qui les prcdaient, les suivaient et les entouraient de toutes parts.
Ils n'avaient encore parcouru qu'un mille environ  partir de la falaise quand le terrain descendit dans une large dpression plate, au sol mou et humide. La brume y sjournait, mettant une ple lueur dans les derniers rayons de la faucille lunaire. Les formes sombres des premiers Orques se firent incertaines, puis disparurent compltement.
Eho !  Doucement!  cria Ouglouk, de derrire.
Une ide jaillit dans l'esprit de Pippin, et il agit aussitt. Il fit un brusque cart sur la droite, se drobant  la poigne de son gardien, et plongea la tte la premire dans le brouillard, il atterrit dans l'herbe, les quatre fers en l'air.
Halte!  hurla Ouglouk.
Il y eut un moment de tumulte et de confusion. Pippin se releva d'un bond et dtala. Mais les Orques le poursuivaient. Quelques-uns apparurent indistinctement juste devant lui.
Aucun espoir d'vasion!  se dit Pippin. Mais reste celui d'avoir laiss de mes propres empreintes intactes dans le sol mouill Il ttonna autour de son cou de ses deux mains lies et dgrafa la broche de sa cape. Celle-ci tomba juste au moment o de longs bras et de dures griffes se saisissaient de lui. Je pense qu'elle restera l jusqu' la fin des temps, se dit-il. Je me demande pourquoi j'ai fait a. Si les autres se sont chapps, ils sont sans doute tous partis avec Frodon La lanire d'un fouet s'enroula autour de ses jambes, et il touffa un cri.
Assez!  cria Ouglouk, accourant. Il a encore  courir un bon bout de chemin. Faites-les courir tous les deux!  Ne vous servez du fouet qu'en manire de rappel
Mues ce n'est pas tout, gronda t'il, tourn vers Pippin. Je n'oublierai pas. Le paiement n'est que partie remise. En avant! 
Ni Pippin ni Merry ne se rappelrent grand chose de la dernire partie du voyage. De mauvais rves et de mauvais rveils se mlrent pour former un long tunnel de misres, o l'espoir faiblissait toujours davantage. Ils couraient, couraient, s'efforant de tenir le train des Orques, fouetts de temps  autre d'une cruelle lanire manie de main experte. S'ils s'arrtaient ou trbuchaient, ils taient saisis et trans sur quelque distance.
La chaleur de la boisson orque avait disparu. Pippin avait froid, et il tait de nouveau malade. Soudain, il tomba, le visage dans l'herbe. De dures mains aux ongles dchirants l'agripprent et le soulevrent, Il fut une fois de plus port comme un sac, et l'obscurit s'paissit autour de lui: il n'aurait su dire si c'taient les tnbres d'une autre nuit ou une ccit de ses yeux.
II devint vaguement conscient de vocifrations: il lui sembla que de nombreux Orques demandaient une halte. Ouglouk criait. Pippin fut jet  terre, o il resta tel qu'il tait tomb jusqu'au moment o de sombres rves s'emparrent de lui. Mais il n'chappa pas longtemps  la douleur: l'tau de mains impitoyables le happa de nouveau. Durant un long moment, il fut ballott et secou, puis, lentement, les tnbres cdrent, et il revint au monde en veil pour voir que c'tait le matin. Des ordres retentirent, et il fut rudement jet sur l'herbe.
Il resta l un moment,  lutter contre le dsespoir. La tte lui tournait, mais il devina  la chaleur de son corps qu'on lui avait administr une nouvelle dose de la liqueur. Un Orque se pencha sur lui et lui lana du pain et un morceau de chair crue sche. Il mangea avidement le pain gris et rassis, mais non la viande. Il tait affam, mais pas au point de manger de la chair jete par un Orque, chair dont il n'osait conjecturer l'origine.
Il se dressa sur son sant et regarda autour de lui. Merry n'tait pas loin. Ils se trouvaient prs des berges d'une rivire troite et rapide. Devant eux, des montagnes apparaissaient indistinctement: une cime leve accrochait les premiers rayons du soleil. La tache sombre d'une fort s'tendait sur les pentes infrieures.
Il y avait beaucoup de cris et de discussions parmi les Orques, une querelle semblait sur le point d'clater entre ceux du Nord et les Isengardiens. Certains dsignaient le sud derrire eux et d'autres l'est.
Bon, dit Ouglouk. Laissez-les-moi, dans ce cas!  Pas de tuerie, je vous l'ai dj dit, mais si vous voulez jeter ce que nous sommes venus chercher si loin, jetez-le!  Je m'en occuperai. Laissez le combattant ourouk-ha faire le travail, comme d'habitude. Si vous avez peur des Peaux blanches, courez!  Courez!  Voil la fort, cria t'il, pointant le doigt devant lui. Allez-y!  C'est votre meilleur espoir. Filez!  Et vite, avant que je ne fasse sauter encore quelques ttes, pour mettre un peu de bon sens dans les autres
Des jurons retentirent, on entendit une bousculade, et la plupart des Orques du Nord se dgagrent et filrent  fond de train, plus d'une centaine, courant frntiquement le long de la rive vers les montagnes. Les Hobbits restrent avec les Isengardiens : bande sombre et sinistre d'au moins quatre-vingts grands Orques basans, aux yeux brids, arms de grands arcs et de courtes pes  large lame. Quelques-uns de ceux du Nord, les plus grands et les plus hardis, demeurrent avec eux.
Et maintenant, nous allons nous occuper de Grishnakh, dit Ouglouk , mais certains de ses propres suivants observaient le sud avec inquitude.
Je sais, gronda Ouglouk. Ces maudits palefreniers ont eu vent de nous. Mais c'est entirement ta faute, Snaga. Toi et les autres claireurs, vous mriteriez qu'on vous coupe les oreilles. Mais nous sommes les combattants. Nous festoierons encore de chair de cheval ou de quelque chose de mieux
A ce moment, Pippin vit pourquoi certains membres de la troupe avaient montr l'est. De cette direction venaient  prsent des cris rauques, Grishnakh reparut, et derrire lui une quarantaine d'autres semblables  lui: des Orques aux longs bras et aux jambes torses. Leur bouclier portait un il rouge peint. Ouglouk s'avana  leur rencontre.
Vous voil donc revenus?  dit-il. Vous avez rflchi, hein? 
Je suis revenu pour voir  ce que les ordres soient excuts et veiller  la scurit des prisonniers, rpondit Grishnakh.
Vraiment!  dit Ouglouk. Effort superflu. Je veillerai  ce que les ordres soient excuts sous mon commandement. Et pour quelle autre raison tes-vous revenus ?  Vous tes partis en toute hte. Auriez-vous oubli quelque chose? 
J'ai laiss l un imbcile, grogna Grishnakh. Mais il y avait avec lui de forts gaillards, trop bons pour qu'on les perde. Je savais que vous les entraneriez dans un gchis. Je suis venu les aider
Magnifique!  s'cria Ouglouk, riant. Mais  moins que vous n'ayez du cur au ventre pour vous battre, vous vous tes tromp de chemin. Votre route tait celle de Lugburz. Les Peauxblanches arrivent. Qu'estil arriv  votre fameux Nazgul?  A t'il encore eu une monture tue sous lui?  Eh bien, si vous l'aviez amen avec vous, cela aurait pu tre utile si ces Nazguls sont tout ce qu'on en raconte
Les Nazguls, les Nazguls, dit Grishnakh, frissonnant et se lchant les lvres comme si le mot avait une mauvaise saveur qu'il gotait dsagrablement. Vous parlez de quelque chose qui dpasse de beaucoup (atteinte de vos rves boueux, Ouglouk, dit-il. Les Nazguls !  Ah, tout ce qu'on raconte d'eux!  Vous regretterez un jour d'avoir dit cela. Singe!  grogna t'il frocement. Vous devriez savoir qu'ils sont la prunelle du Grand mil. Mais les Nazguls ails: pas encore au-del du Grand Fleuve, pas trop tt. Ils sont rservs  la Guerre et  d'autres fins
Vous semblez en savoir long, dit Ouglouk. Plus qu'il n'est bon pour vous, je suppose. Peut-tre ceux de Lugburz pourraient-ils se demander comment, et pourquoi. Mais en attendant fOurouk-ha de l'Isengard peut faire le sale travail, comme toujours. Ne restez pas l  baver!  Rassemblez votre cohue!  Les autres porcs se carapatent vers la fort. Vous feriez mieux de les suivre. Vous ne retourneriez pas vivant au Grand Fleuve. Filez!  Tout de suite!  Je serai sur vos talons
Les Isengardiens se saisirent de nouveau de Merry et de Pippin et les jetrent sur leur dos. Puis la troupe se mit en route. Les Orques coururent pendant des heures, ne s'arrtant de temps  autre que pour jeter les Hobbits  de nouveaux porteurs. En raison soit d'une rapidit et d'un endurcissement plus grands, soit de quelque plan de Grishnakh, les Isengardiens passrent petit  petit au travers des Orques de Mordor, et les gens de Grishnakh serrrent par-derrire. Bientt, ils gagnrent aussi sur ceux du Nord devant eux. La fort commenait d'approcher.
Pippin tait meurtri et dchir, (immonde joue et l'oreille poilue de l'Orque qui le tenait rpaient sa tte douloureuse. Immdiatement devant, se trouvaient des dos courbs, et d'paisses et solides jambes montaient et descendaient, montaient et descendaient sans trve, comme si elles taient faites de fil de fer et de corne et marquaient les secondes cauchemardesques d'un temps sans fin.
La troupe d'Ouglouk rattrapa ceux du Nord dans l'aprs-midi. Ils tranaient dans les rayons du soleil clair, bien qu'hivernal, qui brillait dans un ciel ple et froid, ils avaient la tte baisse et la langue pendante.
Des larves!  firent les Isengardiens, se gaussant. Vous tes cuits. Les Peauxblanches vont vous rattraper et vous manger. Elles arrivent! 
Un cri de Grishnakh montra qu'il ne s'agissait pas d'une plaisanterie. Des cavaliers, allant grand train, avaient en effet t reprs encore loin en arrire, mais gagnant sur les Orques, gagnant sur eux comme le flot sur le platin rattrape des gens qui se sont gars dans les lises.
Les Isengardiens se mirent  courir  un pas redoubl qui tonna Pippin et qui ressemblait  un terrifiant coup de collier pour la fin d'une course. Puis il vit que le soleil baissait et qu'il allait se coucher derrire les Monts Brumeux, les ombres s'tendaient sur le pays. Les soldats de Mordor relevrent la tte et commencrent  acclrer aussi le pas. La fort tait sombre et proche. Ils avaient dj pass quelques arbres isols. Le sol commenait  s'lever de plus en plus abruptement, mais les Orques ne s'arrtrent pas. Ouglouk et Grishnakh criaient tous deux, les stimulant pour un dernier effort.
Ils y arriveront tout de mme. Ils vont s'chapper, pensa Pippin. Il parvint alors  se tordre le cou pour jeter un regard d'un seul il pardessus son paule. II vit que des Cavaliers au loin  l'est taient dj de niveau avec les Orques, galopant dans la plaine. Le soleil couchant dorait leurs lances et leurs casques, et tincelait dans leurs cheveux ples et flottants. Ils cernaient les Orques, les empchant de se disperser et les contraignant  suivre la ligne de la rivire.
Il se demandait vivement quel genre de gens c'taient. Il regretta alors de n'en avoir pas appris davantage  Fondcombe et de n'avoir pas regard de plus prs les cartes et tout, mais,  ce moment-l, les plans du voyage semblaient tre dans des mains plus comptentes, et il n'avait jamais pens  la possibilit d'tre coup de Gandalf, de Grands-Pas ou mme de Frodon. Tout ce qu'il pouvait se rappeler au sujet du Rohan, c'tait que le cheval de Gandalf, Gripoil, venait de ce pays. Cela donnait une note d'espoir, quant  cela.
Mais comment sauront-ils que nous ne sommes pas des Orques?  se dit-il. Je ne pense pas qu'ils aient jamais entendu parler des Hobbits par ici. Je devrais sans doute me rjouir de. ce que ces ignobles Orques semblent devoir tre dtruits, mais je prfrerais tre sauv moi mme La probabilit tait que lui et Merry seraient tus avec leurs ravisseurs avant mme que les Hommes de Rohan ne s'aperoivent de leur existence.
Il apparut que certains des Cavaliers taient des archers, habiles  tirer d'un cheval en pleine course. Venant rapidement  porte, ils dcochrent leurs flches sur les Orques qui avanaient derrire  la dbandade, et plusieurs de ceux-ci tombrent, puis les Cavaliers se dtournrent et passrent hors de porte de leurs ennemis, qui tiraient  tort et  travers, n'osant s'arrter. La mme chose se reproduisit plusieurs fois et, en une occasion, les flches tombrent parmi les Isengardiens. L'un d'eux, juste devant Pippin, trbucha et ne se releva point.
La nuit tomba sans que les Cavaliers eussent cern les Orques pour le combat. De nombreux Orques taient tombs, mais il en restait bien deux cents. Au dbut de l'obscurit, ils arrivrent  une butte. Les avances de la fort taient trs proches, peut-tre pas  plus de six cents mtres, mais ils ne pouvaient aller plus loin. Les Cavaliers les avaient encercls. Une petite bande dsobit aux ordres d'Ouglouk et courut vers la fort: trois seulement revinrent.
Eh bien, nous y voil, dit Grishnakh, ricanant. Beau commandement!  J'espre que le grand Ouglouk nous fera ressortir d'ici
Mettez ces Semi-Hommes  terre!  ordonna Ouglouk, sans prter attention  Grishnakh. Toi, Lugdush, prends-en deux autres, et surveillez-les!  Ils ne doivent pas tre tus,  moins que les immondes Peauxblanches ne nous enfoncent. Compris?  Tant que je serai vivant, j'y tiens. Mais ils ne doivent pas appeler, et ils ne doivent pas tre dlivrs. Ligotez-leur les jambes
La dernire partie de l'ordre fut excute sans merci. Mais Pippin s'aperut que, pour la premire fois, il tait prs de Merry. Les Orques faisaient beaucoup de bruit, criant et heurtant leurs armes, et les Hobbits purent changer quelques mots  voix basse.
Je n'ai pas grande confiance dans tout cela, dit Merry. Je n'en peux  peu prs plus. Je ne pense pas tre capable de ramper loin, mme si j'tais libre
Le lembas!  murmura Pippin. Le lembas: j'en ai. Et toi?  Je crois qu'ils n'ont pris que nos pes
Oui, j'en avais un paquet dans ma poche, rpondit Merry, mais il doit tre rduit en miettes. De toute faon, je ne peux pas mettre la bouche dans ma poche! 
Tu n'en auras pas besoin. J'ai.., mais  ce moment, un furieux coup de pied avertit Pippin que le bruit s'tait teint et que les gardiens veillaient.
La nuit tait froide et silencieuse. Tout autour de la butte sur laquelle les Orques taient rassembls, de petits feux de bivouac s'levaient en un cercle complet rouge et or dans les tnbres. Ils taient  porte d'arc, mais les Cavaliers ne montraient pas leurs silhouettes devant la lumire, et les Orques gchrent un grand nombre de flches en tirant sur les feux jusqu' ce qu'Ouglouk les arrtt. Aucun son ne venait des Cavaliers. Plus tard dans la nuit, quand la lune mergea de la brume, on put les voir par moments, formes ombreuses qui entreluisaient parfois dans la lumire blanche comme ils se mouvaient au cours de patrouilles incessantes.
Ils vont attendre le Soleil, maldiction!  grogna l'un des gardiens. Pourquoi est ce qu'on ne se rassemble pas tous pour percer  la charge?  Qu'est ce que le vieil Ouglouk pense, je voudrais bien le savoir! 
J'en suis bien certain, gronda Ouglouk, s'avanant de derrire. Tu veux dire que je ne pense pas du tout, hein?  La peste soit de toi!  Tu ne vaux pas mieux que toute cette canaille: les larves et les singes de Lugburz. Inutile d'essayer de charger avec eux. Ils ne feraient que dguerpir en poussant des cris, et ces immondes palefreniers sont assez nombreux pour nous ponger tous sur le plat.
Ces larves ne sont capables que d'une chose: ils ont les yeux perants comme des vrilles dans les tnbres. Mais ces Peauxblanches ont de meilleurs yeux de nuit que la plupart des Hommes, d'aprs tout ce que j'ai entendu dire, et n'oublie pas leurs chevaux!  Ils peuvent voir le vent nocturne, ou en tout cas on le dit. Mais il est une chose que ces malins ne savent pas: Mauhour et ses gars sont dans la fort, et ils devraient se montrer d'un moment  l'autre,  prsent
Les paroles d'Ouglouk suffirent apparemment  satisfaire les Isengardiens, mais les autres Orques taient en mme temps dcourags et rebelles. Ils postrent quelques veilleurs, mais la plupart taient tendus sur le sol et se reposaient dans l'agrable obscurit. Elle redevint en fait profonde, car la lune passa  l'ouest dans un pais nuage, et Pippin ne voyait plus rien  quelques pas. Les feux n'apportaient aucune lumire  la butte. Les Cavaliers ne se contentrent pas, toutefois, d'attendre simplement l'aube et de laisser leurs ennemis se reposer. Une soudaine clameur sur le ct ouest du monticule montra que quelque chose n'allait pas. Il semblait que quelques Hommes, s'tant approchs  cheval, avaient gliss  bas de leur monture, avaient ramp jusqu'au bord du camp, tu plusieurs Orques et s'taient de nouveau vanouis. Ouglouk se prcipita pour prvenir une panique.
Pippin et Merry se redressrent. Leurs gardiens, Isengardiens, taient partis avec Ouglouk. Mais si les Hobbits eurent quelque pense de fuite, elle fut vite anantie. Un long bras poilu les prit chacun par le cou et les rapprocha l'un de l'autre. as eurent vaguement conscience de la grosse tte et de la hideuse face de Grishnakh entre eux, ils sentirent sur leur joue son haleine infecte. Il commena  les tter et les tripoter. Pippin frissonna tandis que des doigts durs et froids ttonnaient le long de son dos.
Alors, mes petits!  dit Grishnakh en un murmure touff. On jouit d'un doux moment de repos?  Ou non?  Un peu mal placs, peut-tre: des pes et des fouets d'un ct, et de vilaines lances de l'autre!  Les petites gens feraient mieux de ne pas se mler d'affaires trop grandes pour eux Ses doigts continuaient  ttonner. Il y avait derrire ses yeux un feu ple mais ardent.
Une ide traversa soudain l'esprit de Pippin, comme prise directement dans la pense immdiate de son ennemi: Grishnakh connat l'existence de l'Anneau!  II le cherche pendant qu'Ouglouk est occup ailleurs: il le veut sans doute pour lui-mme Une peur froide envahit le cur de Pippin, mais en mme temps il se demanda comment utiliser le dsir de Grishnakh.
Je ne crois pas que vous le trouverez de cette faon, murmura t'il. Il n'est pas facile  trouver
Le trouver?  dit Grishnakh, tandis que ses doigts cessaient de ttonner pour saisir l'paule de Pippin. Trouver quoi?  De quoi parlestu, petit tre? 
Pippin resta un moment silencieux. Puis soudain, dans l'obscurit, il fit un bruit dans sa gorge: gollum, gollum. Rien, mon trsor, ajouta t'il.
Les Hobbits sentirent une crispation dans les doigts de Grishnakh. Oh ho!  siffla doucement le gobelin. C'est cela qu'il veut dire, h?  Oh ho!  Trs, trs dangereux, mes petits
Peut-tre, dit Merry,  prsent sur le qui-vive et conscient de l'hypothse de Pippin. Peut-tre, et pas seulement pour nous. Mais vous savez mieux que nous ce que vous avez  faire. Le voulez-vous, ou non?  Et que donneriez-vous pour l'avoir? 
Si je le veux?  Si je le veux?  dit Grishnakh, comme embarrass, mais ses bras tremblaient. Que donnerais-je pour l'avoir?  Que voulezvous dire? 
Nous voulons dire, fit Pippin choisissant soigneusement ses mots, qu'il ne sert  rien de ttonner dans le noir. Nous pourrions vous pargner du temps et de la difficult. Mais il faut d'abord nous dlier les jambes, ou nous ne ferons ni ne dirons rien
Mes chers et tendres petits sots, siffla Grishnakh, on tirera de vous en temps utile tout ce que vous avez et tout ce que vous savez: tout!  Vous souhaiteriez en avoir davantage  dire pour satisfaire l'Interrogateur, certes oui: trs bientt. Nous ne presserons pas l'enqute!  Fichtre non!  Pourquoi donc croyez-vous qu'on vous ait maintenus en vie?  Mes chers petits amis, croyez-moi, je vous en prie, quand je vous dis que ce n'tait pas par pure bont d'me: cela n'est mme pas une des fautes d'Ouglouk
Je n'ai aucune peine  le croire, dit Merry. Mais votre proie n'est pas encore rendue. Et il ne semble pas qu'elle aille vers chez vous, quoi qu'il arrive. Si nous arrivons en. Isengard, ce ne sera pas le grand Grishnakh qui en bnficiera: Saroumane prendra tout ce qu'il pourra trouver. Si vous voulez quelque chose pour vous-mme, c'est le moment de faire un march
Grishnakh commena  perdre patience. Le nom de Saroumane paraissait le mettre particulirement en fureur. Le temps passait et le tapage s'teignait. Ouglouk ou les Isengardiens pouvaient revenir  tout instant. L'avez-vous, l'un o l'autre?  grogna t'il.
Gollum, gollum!  fit Pippin.
Dliez nos jambes!  dit Merry.
Ils sentirent les bras de l'Orque trembler violemment. La peste soit de vous, sale petite vermine!  siffla t'il. Vous dlier les jambes?  Je vais dlier tous les liens de votre corps. Croyez-vous donc que je ne puisse vous fouiller jusqu'aux os?  Vous fouiller!  Je vais vous rduire l'un et l'autre en lambeaux palpitants. Je n'ai pas besoin de l'aide de vos jambes pour vous emporter et vous avoir pour moi tout seul! 
Il les saisit soudain. La force de ses longs bras et de ses paules tait terrifiante. Il les fourra sous ses deux aisselles et les crasa frocement contre ses ctes, une grande main touffante s'abattit sur leur bouche. Puis il s'lana en avant, profondment courb. Il allait vite et sans bruit jusqu'au moment o il arriva au bord du mamelon. L, choisissant un intervalle entre les veilleurs, il passa comme une ombre malfaisante dans la nuit, descendit la pente et s'en fut vers l'ouest en direction de la rivire qui sortait de la fort. Il y avait par-l un large espace ouvert avec un seul feu.
Aprs avoir parcouru une douzaine de mtres, il s'arrta pour observer et couter. Rien ne se voyait ni ne s'entendait. Il poursuivit son chemin avec une prudente lenteur, presque courb en deux. Puis il s'accroupit et couta de nouveau. Enfin, il se releva comme pour risquer un soudain bond en avant. A ce moment mme, apparut juste devant lui la forme sombre d'un Cavalier. Un cheval s'broua et se cabra. Un homme lana un appel.
Grishnakh se jeta  plat ventre sur le sol, tranant les Hobbits derrire lui, puis il tira son pe. Nul doute qu'il n'et l'intention de tuer ses prisonniers plutt que de leur permettre de s'chapper ou d'tre librs, mais ce fut sa perte. L'pe tinta faiblement et entreluisit  la lueur du feu qui brlait  quelque distance sur sa gauche. Une flche jaillit en sifflant de l'obscurit: dcoche avec art ou guide par le destin, elle pera sa main droite. Il lcha l'pe et poussa un grand cri. Il y eut un rapide battement de sabots, et au moment mme o Grishnakh s'lanait au pas de course, il fut projet  terre, et une lance le transpera. Il mit un hurlement hideux et trmulant, et demeura immobile.
Les Hobbits restrent  plat sur le sol, tels que Grishnakh les avait laisss. Un autre Cavalier accourut  l'aide de son camarade. Soit  cause d'une acuit particulire de la vue ou de quelque autre sens, le cheval s'leva et sauta lgrement par-dessus eux, mais son Cavalier ne les vit pas, couchs qu'ils taient sous leurs capes elfiques, trop aplatis pour le moment dans leur crainte de bouger.
Merry finit par remuer, et il murmura doucement: Jusqu'ici, a va, mais comment viter, nous, d'tre embrochs? 
La rponse vint presque immdiatement. Les cris de Grishnakh avaient alert les Orques. Aux appels et hurlements en provenance du monticule, les Hobbits devinrent que leur disparition avait t dcouverte: Ouglouk faisait sans doute sauter encore quelques ttes. Puis, soudain, des appels de voix d'Orques rpondirent sur la droite, au-del du cercle des feux de bivouac, du ct de la fort et des montagnes. Mauhour tait apparemment arriv, et il attaquait les assigeants. Le son d'un galop de chevaux se fit entendre. Les Cavaliers resserraient leur cercle autour du tertre, affrontant les flches orques de faon  prvenir toute sortie, tandis qu'une compagnie se dtachait pour s'occuper des nouveaux arrivants. Merry et Pippin s'aperurent tout  coup que, sans avoir boug, ils se trouvaient  prsent en dehors du cercle: aucun obstacle ne s'opposait  leur vasion.
A prsent, dit Merry, si seulement nous avions les jambes et les mains libres, nous poumons filer. Mais je ne puis atteindre les noeuds et je n'arrive pas  les mordre
Inutile d'essayer, dit Pippin. J'allais te le dire: je me suis arrang pour librer mes mains. Ces boucles ne sont que pour la montre. Tu devrais d'abord prendre un peu de lembas
Il fit glisser les cordes de ses poignets et tira un paquet de sa poche. Les gteaux taient briss, mais bons, toujours envelopps de leur protection de feuilles. Les Hobbits mangrent tous deux quelques morceaux. Le got leur remmora de beaux visages, des rires, et une nourriture saine en des jours tranquilles,  prsent lointains. Ils mangrent un moment d'un air rveur, assis dans l'obscurit, sans prter attention aux cris et aux bruits du combat proche. Pippin fut le premier  revenir au prsent.
Il faut filer, dit-il. Un instant!  L'pe de Grishnakh gisait  porte de sa main, mais elle tait trop lourde et encombrante pour lui servir, il rampa donc en avant et, ayant trouv le corps du gobe lin, il tirade son fourreau un long poignard acr. Avec celui ci, il trancha vivement leurs liens.
Et maintenant, allons-y!  dit-il. Quand nous serons un peu drouills, nous pourrons nous tenir debout et marcher. Mais en tout cas, nous ferions mieux de commencer par ramper
Ils ramprent. L'herbe tait paisse et molle, ce qui les aida, mais la tche leur parut lente et longue. Ils vitrent largement le feu de bivouac et se faufilrent par petites avances jusqu'au bord de la rivire qui s'en allait en gargouillant dans les ombres noires sous ses rives abruptes. Ils regardrent alors en arrire.
Les sons s'taient teints. De toute vidence, Mauhour et ses gars avaient t tus ou repousss. Les Cavaliers taient revenus  leur veille silencieuse et de mauvais augure. Elle ne durerait plus longtemps. La nuit tait dj trs avance. A l'Est, demeur sans nuages, le ciel commenait  plir.
II faut nous mettre  couvert, sans quoi nous serons reprs, dit Pippin. Ce ne nous sera pas d'un grand secours que ces Cavaliers dcouvrent que nous ne sommes pas des Orques une fois que nous serons morts Il se leva et battit la semelle. Ses cordes m'ont coup comme du fil de fer, mais mes pieds se rchauffent. Je pourrai poursuivre le chemin tant bien que mal,  prsent. Et toi, Merry? 
Merry se leva. Oui, dit-il, je pourrai y arriver. Le lembas vous donne vraiment du cur au ventre!  Et c'est une sensation plus saine aussi que la chaleur de cette liqueur orque. Je me demande de quoi elle tait faite. Mieux vaut ne pas le savoir, je pense. Buvons un peu d'eau pour en laver le souvenir! 
Pas ici, les berges sont trop escarpes, dit Pippin. En avant, maintenant
Ils se dtournrent et marchrent lentement cte  cte le long de la rivire. Derrire eux, la lumire croissait  l'Est. Tout en allant, ils comparaient leurs remarques, parlant d'un ton lger  la manire hobbite de ce qui s'tait pass depuis leur capture. Aucun auditeur n'aurait pu deviner  leurs paroles qu'ils avaient cruellement souffert et qu'ils s'taient trouvs en d'affreux prils, allant sans espoir vers la torture et la mort, ni qu'alors encore, comme ils le savaient bien, ils avaient peu de chances de jamais retrouver amis ou scurit.
Tu m'as l'air de t'tre assez bien dbrouill, Matre Touque, dit Merry. Tu auras presque un chapitre  toi dans le livre du vieux Bilbon, si jamais j'ai une chance de lui faire un compte rendu. Bon travail: surtout d'avoir devin le petit jeu de ce sclrat poilu et de lui avoir donn la rplique. Mais je me demande si quelqu'un relvera jamais notre trace et trouvera cette broche. Je dtesterais perdre la mienne, mais je crains bien que la tienne ne soit partie pour de bon
Il me faudra en mettre un coup pour tre  ta hauteur. En vrit, le Cousin Brandebouc est en qute  prsent. C'est ici qu'il entre en jeu. Je ne pense pas que tu saches gure o nous sommes, mais j'ai un peu mieux profit de mon temps  Fondcombe. Nous marchons vers l'ouest le long de l'Entalluve. Le pied des Monts Brumeux est devant nous, ainsi que la Fort de Fangorn
Tandis mme qu'il parlait, l'ore sombre de la fort apparut indistinctement droit devant eux. La nuit semblait s'tre rfugie sous ses grands arbres, fuyant furtivement l'Aube imminente.
Mne-nous en avant, Matre Brandebouc !  dit Pippin. Ou ramnenous en arrire!  Nous avons t prvenus contre Fangorn. Mais quelqu'un d'aussi averti ne l'aura pas oubli
Non, je ne l'ai pas oubli, rpondit Merry, mais la fort me parat tout de mme prfrable  un retour en pleine bataille
Il prit la tte pour pntrer sous les normes branches des arbres. Elles paraissaient hors d'ge. De grandes barbes pendantes de lichen se balanaient au vent. Du fond des ombres, les Hobbits risqurent un coup d'il en arrire le long de la pente: petites figures furtives qui ressemblaient dans la faible lumire  des enfants Elfes des profondeurs du temps regardant hors de la Fort Sauvage, dans l'tonnement de leur premire Aurore.
Loin au-del du Grand Fleuve et des Terres Brunes,  des lieues et des lieues grises, (Aurore vint, d'un rouge de flamme. Les cors de chasse retentirent puissamment pour l'accueillir. Les Cavaliers de Rohan naquirent tout  coup  la vie. De nouveau, les cors se rpondirent.
Merry et Pippin entendirent, clairs dans l'air froid, le hennissement de chevaux de guerre et le chant soudain de nombreux Hommes. Le limbe du Soleil s'leva, arc de feu, sur la lisire du monde. Alors, sur un grand cri, les Cavaliers chargrent de l'Est, la lumire rouge miroitait sur les cottes de mailles et sur les lances.
Les Orques hurlrent, dcochant toutes les flches qui leur restaient. Les Hobbits virent tomber plusieurs Cavaliers, mais leur ligne tint bon, montant la colline et la submergeant, puis elle se retourna et chargea de nouveau. La plupart des pillards demeurs vivants se dbandrent et s'enfuirent deci de-l, poursuivis  mort l'un aprs l'autre. Mais une compagnie assemble en un coin noir s'avana rsolument en direction de la fort. Gravissant tout droit la pente, elle chargea vers les veilleurs. Ils approchaient  prsent, et il paraissait certain qu'ils allaient s'chapper: ils avaient dj abattu trois Cavaliers qui leur barraient la route.
Nous avons observ trop longtemps, dit Merry. Voil Ouglouk !  Je n'ai aucune envie de le rencontrer de nouveau Les Hobbits se retournrent et s'enfuirent dans les profondeurs tnbreuses de la fort.
C'est ainsi qu'ils ne virent pas (ultime rsistance, quand Ouglouk, rattrap, fut mis aux abois  la lisire mme de Fangorn. L, il finit par tre tu par Eomer, le Troisime Marchal de la Marche, qui mit pied  terre et le combattit pe contre pe. Et dans les vastes tendues, les Cavaliers aux yeux perants poursuivirent et achevrent les quelques Orques qui s'taient chapps et qui avaient encore la force de fuir.
Puis, aprs avoir couch sous un tertre leurs camarades tombs et chant leurs louanges, les Cavaliers firent un grand feu et dispersrent les cendres de leurs ennemis. Ainsi se termina le raid, et aucune nouvelle n'en parvint ni en Mordor ni en Isengard, mais la fume de (incinration monta haut dans le ciel et fut aperue de nombreux yeux attentifs.
