CHAPITRE DEUX
SYLVEBARBE

Pendant ce temps, les Hobbits allaient aussi vite que le permettaient l'obscurit et le fouillis de la fort, suivant la ligne de la rivire courante en direction de l'ouest et vers les pentes des montagnes, et ils s'enfonaient de plus en plus profondment dans Fangorn. Leur crainte des Orques cda lentement, et leur allure se ralentit. Une curieuse sensation d'touffement les envahissait, comme si l'air devenait trop pauvre ou trop rare pour la respiration.
Merry finit par s'arrter: On ne peut pas continuer ainsi, dit-il, haletant. J'ai besoin d'air
Buvons une gorge, en tout cas, dit Pippin. J'ai le gosier dessch Il escalada une grosse racine d'arbre qui plongeait tortueusement dans la rivire, et, se penchant, il prit de l'eau dans ses mains runies en forme de coupe. Elle tait claire et froide, et il en avala de nombreuses gorges. Merry le suivit. L'eau les rafrachit et sembla leur rjouir le cur ils restrent un moment assis ensemble au bord de la rivire,  agiter dans le courant leurs pieds et leurs jambes endoloris, tout en scrutant du regard les arbres qui se dressaient silencieux autour d'eux en rangs innombrables et s'vanouissaient en toutes directions dans la grisaille du demi-jour.
J'espre que tu ne nous as pas dj perdus?  dit Pippin, s'adossant  un gros tronc d'arbre. On peut au moins suivre le cours de cette rivire, l'Entalluve ou je ne sais quoi, et ressortir par o nous sommes venus
On le pourrait pour autant que nos jambes veuillent bien nous porter, dit Merry, et si nous pouvions respirer convenablement
Oui, tout est trs obscur et touffant ici, dit Pippin. Cela me rappelle par un certain ct la vieille salle dans la Grande Demeure des Touque, l-bas dans les Terriers de Bourg de Touque: une immense demeure o le mobilier n'avait jamais t dplac ni chang depuis des gnrations. On dit que le Vieux Touque y vcut d'innombrables annes, durant lesquelles lui et la pice vieillirent et devinrent toujours plus minables de pair et on n'y a jamais rien modifi depuis sa mort, il y a un sicle. Et le Vieux Gronte tait mon arrire arrire grand-pre, ce qui repousse les choses assez loin. Mais ce n'est rien  ct de la sensation d'ge que donne cette fort. Regarde-moi toutes ces barbes et moustaches de lichen qui pleurent et qui tranent!  Et la plupart des arbres paraissent  moiti couverts de feuilles sches et dchiquetes qui ne sont jamais tombes. C'est dsordonn. Je ne puis imaginer  quoi peut ressembler le printemps ici, si jamais il y vient, encore moins un grand nettoyage de printemps
Mais la Soleil doit en tout cas montrer quelquefois le bout de son nez, dit Merry. Cela ne correspond pas du tout  la description que Bilbon a donne de l'aspect et des sensations de la Fort Noire. Elle tait toute sombre et noire, et elle abritait de sombres et noires choses. Celle-ci est simplement obscure et terriblement remplie par les arbres. On n'imagine pas que des animaux vivent ici ou y restent longtemps
Non, ni des Hobbits, dit Pippin. Et l'ide de la traverser ne me sourit gure non plus. Rien  manger sur une centaine de milles, j'imagine. O en sont nos provisions? 
Il n'y a pas grand-chose, dit Merry. Nous avons dcamp sans rien d'autre que deux maigres paquets de lembas, abandonnant tout derrire nousIls regardrent ce qu'il restait des gteaux elfiques: des fragments pour cinq jours chiches, c'tait tout. Et pas un manteau ni une couverture, dit Merry. Nous aurons froid cette nuit, de quelque ct que nous allions
Eh bien, nous ferions mieux de choisir tout de suite, dit Pippin. La matine doit s'avancer
A ce moment mme, ils s'aperurent qu'une lueur jaune tait apparue un peu plus loin: des rayons de soleil semblaient avoir soudain perc la vote de la fort.
Tiens !  dit Merry. La Soleil avait d passer dans un nuage pendant que nous tions sous les arbres, et maintenant elle est ressortis, ou alors elle a suffisamment grimp pour regarder par quelque ouverture. Ce n'est pas loin allons voir! 
Ils s'aperurent que c'tait plus loin qu'ils ne le pensaient. Le sol, qui montait encore en pente raide, devenait de plus en plus pierreux. La tache de lumire s'largit  mesure qu'ils avanaient, et ils virent bientt qu'il y avait devant eux un mur de roc: le ct d'une colline ou la fin abrupte de quelque longue racine jete par les lointaines montagnes. Aucun arbre n'y poussait, et le soleil tombait en plein sur la face de pierre. Les ramilles des arbres qui se trouvaient au pied s'tendaient raides et immobiles, comme tendues vers la chaleur. Alors qu'auparavant tout avait paru si pauvre et si gris, la fort luisait  prsent de riches bruns et des gris-noirs lisses de l'corce semblable  du cuir cir. Les fts des arbres rayonnaient d'un vert doux comme de l'herbe nouvelle: il y avait autour d'eux un dbut de printemps ou une vision fugitive de celui ci.
Sur la face du mur de pierre se voyait une sorte d'escalier: naturel peut-tre et faonn par la dsagrgation et l'clatement de la roche, car il tait ingal et grossier. Haut, presque au niveau de la cime des arbres, il y avait une corniche sous une falaise. Il n'y poussait que quelques gramines et herbes folles sur le bord et un seul vieux tronon d'arbre avec deux branches courbes: on aurait presque dit la silhouette d'un vieillard tordu qui se tenait l, clignant des paupires dans la lumire matinale.
Montons!  dit joyeusement Merry. Allons-y pour goter une bole d'air et voir un peu les environs! 
Ils escaladrent le rocher. Si l'escalier avait t fabriqu, c'tait pour des pieds plus grands et des jambes plus longues que les leurs. Ils taient trop impatients pour s'tonner de la remarquable cicatrisation des entailles et des plaies de leur captivit comme du retour de leur vigueur. Ils (mirent par arriver au bord de la corniche presque au pied du vieux tronon d'arbre, ils bondirent alors et tournrent le dos  la colline, respirant profondment, le regard fix sur l'est. Ils virent qu'ils n'avaient pntr que de trois ou quatre milles dans la fort: les ttes des arbres descendaient le long des pentes vers la plaine. L,  la frange de la fort, de hautes volutes de fume noire s'levaient en spirale pour venir flotter en vacillant dans leur direction.
Le vent tourne, dit Merry. II est revenu  l'est. II fait frais ici
Oui, dit Pippin, je crains que ce ne soit qu'un rayon passager et que tout ne redevienne gris. Quel dommage!  Cette vieille fort hirsute semblait si diffrente au soleil!  J'ai presque eu l'impression d'aimer cet endroit
Presque eu l'impression d'aimer la Fort!  Voil qui est bien!  C'est singulirement bon de votre part, dit une voix trange. Retournezvous, que je regarde un peu vos visages. J'ai presque l'impression que vous m'tes tous les deux antipathiques, mais pas de jugements htifs. Retournez-vous!  Une grande main noueuse se posa sur leurs paules et les fit doucement, mais irrsistiblement pivoter, puis deux grands bras les soulevrent.
Ils se trouvrent alors regarder une figure des plus extraordinaires. Sa forme tait semblable  celle d'un Homme, presque d'un Troll, de haute taille, quatorze pieds au moins, trs robuste, avec une haute tte et presque pas de cou. Il tait difficile de discerner s'il tait vtu d'une matire ressemblant  une corce vert et gris ou si c'tait sa propre peau. En tout cas, les bras,  une certaine distance du tronc, n'taient pas rids, mais recouverts d'une peau lisse et brune. Les grands pieds avaient sept doigts chacun. La partie infrieure de la longue figure tait couverte d'une vaste barbe grise, broussailleuse, presque rameuse  la racine, tnue et mousseuse  l'extrmit. Mais sur le moment les Hobbits ne remarqurent gure que les yeux. Ces yeux profonds les examinaient  prsent, lents et solennels, mais trs pntrants. Ils taient bruns, traverss d'une lueur verte. Pippin devait souvent par la suite essayer de dcrire la premire impression qu'il en avait prouve.
On aurait dit qu'il y avait derrire un norme puits, rempli de sicles de souvenirs et d'une longue, lente et solide rflexion, mais la surface scintillait du prsent: comme le soleil qui miroite sur les feuilles extrieures d'un vaste arbre ou sur les ondulations d'un lac trs profond. Je ne sais pas, mais on avait l'impression d'une chose qui pousserait dans la terre d'endormie, pour ainsi dire ou qui se sentirait entre l'extrmit de la racine et le bout de la feuille, entre la terre profonde et le ciel, se serait soudain veille et vous considrerait avec la mme lente attention qu'elle aurait consacre  ses propres affaires intrieures durant des annes sans fin
Hrum, Houm, murmura la voix, une voix profonde comme celle d'un bois trs grave. Trs curieux, assurment!  Pas de jugement htif, c'est ma devise. Mais si je vous avais vus avant d'entendre vos voix je les ai aimes, de jolies petites voix, elles me faisaient penser  quelque chose que je ne puis me rappeler si je vous avais vus avant de vous entendre, je vous aurais simplement crass, vous prenant pour de petits Orques, et j'aurais ensuite dcouvert mon erreur. Vous tes trs curieux, assurment. Racine et ramille, trs curieux! 
Pippin, quoique toujours tonn, n'avait plus de crainte. Il sentait sous ces yeux une curieuse incertitude, mais point de peur. Qui tesvous, je vous prie?  demanda t'il. Et qu'tes-vous? 
Un regard bizarre se montra dans les vieux yeux, une sorte de circonspection, les puits profonds taient de nouveau recouverts. Eh bien, hrum, rpondit la voix, enfin, je suis un Ent, ou c'est ainsi qu'on me nomme. Oui, Ent, c'est le mot. L'Ent, que je suis, pour ainsi dire, dans votre. faon de vous exprimer. Selon certains, mon nom est Fangorn, d'autres disent Sylvebarbe. Sylvebarbe conviendra .
Un Ent?  dit Merry. Qu'est ce que cela?  Mais comment vous nommez-vous, vous-mme?  Quel est votre nom vritable? 
Hou, voyons!  rpliqua Sylvebarbe. Hou!  Ce serait tout dire!  Pas tant de hte. Et c'est moi qui pose les questions. Vous tes dans mon pays. Qui tes-vous vous-mmes, je me le demande?  Je ne vous situe pas. Vous ne semblez pas relever des anciennes listes que j'ai apprises dans mon jeune ge. Mais cela, c'tait il y a longtemps, longtemps, et on en a peut-tre fait de nouvelles. Voyons!  Voyons!  Comment taitce? 



Apprenez maintenant la science des Cratures Vivantes! 
Nommez d'abord les quatre, les gens libres:
Ans de tous, les enfants des Elfes,
Le Nain, fouilleur, sombres sont ses demeures,
L'Ent, n de la terre, vieux comme les montagnes,
L'Homme, mortel, matre des chevaux,
Hum, hum, hum.

Le castor, constructeur, le daim, sauteur,
L'ours, chasseur d'abeilles, le sanglier, lutteur,
Le chien courant est affam, le livre peureux...
Hum, hum.

L'aigle dans son aire, le boeuf dans son pturage,
Le cerf couronn de bois, le faucon est plus rapide,
Le cygne le plus blanc, le serpent le plus froid...

Houm, hum, houm, hum,comment tait-ce?  Boum tum, roum tum, roumty toum tum. C'tait une longue liste. Mais de toute faon, il semble que vous ne cadriez nulle part! 
II parat qu'on a toujours t oublis dans les anciennes listes et les anciennes histoires, dit Merry. Pourtant nous nous sommes promens pas mal de temps. Nous sommes des Hobbits
Pourquoi ne pas faire un nouveau vers?  dit Pippin:
Les Hobbits servi pousss, habitants des trous.
Mettez-nous parmi les quatre, auprs de l'Homme (les Grandes Gens), et vous y serez
Heu!  Pas mal, pas mal, dit Sylvebarbe. a irait. Ainsi vous vivez dans des trous, hein?  Cela parat trs bien et convient parfaitement. Qui vous appelle Hobbits toutefois?  Cela ne me semble pas elfique. Les Elfes ont cr tous les anciens mots, ce sont eux qui ont commenc la chose
Personne d'autre ne nous appelle Hobbits, nous nous nommons ainsi nous-mmes, dit Pippin.
Houm, hmm !  Allons!  Pas si vite!  Vous vous nommez vous-mmes Hobbits?  Mais vous ne devriez pas aller le raconter  n'importe qui. Vous allez rvler vos propres noms rels, si vous ne faites pas attention
Nous ne faisons pas attention  cela, dit Merry. En fait, je suis un Brandebouc, Meriadoc Brandebouc, encore que la plupart des gens m'appellent Merry
Et moi, je suis un Touque, Peregrn Touque, mais on me nomme gnralement Pippin, ou mme Pip
Hm, vous tes vraiment des gens irrflchis, dit Sylvebarbe. Votre confiance m'honore, mais vous ne devriez pas tre trop francs tout de suite. Il y a Ents et Ents, vous savez, ou il y a des Ents et des choses qui ressemblent aux Ents, mais qui n'en sont pas, pour ainsi dire. Je vous appellerai Merry et Pippin, s'il vous plat ce sont de jolis noms. Car moi, je ne vais pas vous donner le mien, pas encore, en tout cas Une curieuse expression mi-entendue, mi-humoristique se montra dans un scintillement vert des yeux. D'abord ce serait un peu long: mon nom s'allonge sans cesse, et j'ai vcu trs, trs longtemps, de sorte que mon nom est comme une histoire. Les vrais noms vous racontent l'histoire des choses auxquelles ils appartiennent, dans ma langue, en vieil entien, pourrait-on dire. C'est une trs belle langue mais il faut trs longtemps pour dire quoi que ce soit, quand on l'emploie, parce que nous ne nous en servons que pour parler de choses qui valent une longue narration et une longue coute.
Mais maintenant (et les yeux devinrent trs brillants et "prsents", semblant se faire plus petits et presque aigus) qu'est ce qui ce passe?  Que faites-vous dans tout cela?  Je vois et j'entends (et je sens  (odeur et au toucher) beaucoup dans ce..., ce... ce a talla-Talla-rumba-kamandalind-orburum. Excusez-moi, c'est une partie du nom que je donne  cela, je ne sais quel est le mot dans les langues extrieures: vous savez, ce sur quoi nous sommes, o je me tiens et d'o je contemple les beaux matins, o je pense au Soleil, et  (herbe au-del de la fort, aux chevaux, aux nuages et au droulement du monde. Que se passe-til?  Qu'est ce que Gandalf a en tte?  Et ces... burarum (il mit un son profond et gargouillant qui ressemblait  une dissonance de grand orgue), ces Orques, et le jeune Saroumane en Isengard?  J'aime avoir des nouvelles. Mais pas trop vite,  prsent
Il se passe beaucoup de choses, dit Merry, et mme si nous essayions d'aller vite, ce serait long  raconter. Mais vous nous avez dit de ne pas tre irrflchis. Devrions-nous vous dire quoi que ce soit ds maintenant?  Serait-il impertinent de vous demander ce que vous allez faire de nous et de quel ct vous tes?  Et avez-vous connu Gandalf? 
Oui, je le connais: le seul magicien qui se soucie des arbres, dit Sylvebarbe. Vous le connaissez? 
Oui, dit tristement Pippin, nous le connaissons. C'tait un grand ami, et il tait notre guide
Alors, je peux rpondre  vos autres questions, dit Sylvebarbe. Je ne vais rien faire de vous, si vous entendez pas l "vous faire quelque chose,  vous" contre votre gr. Nous pourrions faire des choses ensemble. Je ne connais rien des cts. Je suis ma propre route, mais la vtre peut concider avec la mienne pendant quelque temps. Mais vous parlez de Matre Gandalf comme s'il faisait partie d'une histoire termine
Oui, dit tristement Pippin. L'histoire se poursuit, mais je crains que Gandalf n'en soit tomb
Hou, allons donc!  dit Sylvebarbe. Houm, hem, enfin.. Il s'arrta, le regard longuement fix sur les Hobbits. Houm, eh bien, je ne sais que dire. Voyons! 
Si vous le dsiriez, dit Merry, nous vous en dirons davantage. Mais cela prendra du temps. Ne voudriez-vous pas nous reposer  terre?  Ne pourrions-nous pas nous asseoir ici tous ensemble dans le soleil, tant qu'il y en a?  Vous devez tre fatigu de nous tenir en l'air ainsi
Hem, fatigu?  Non, je ne suis pas fatigu. Je ne me fatigue pas facilement. Et je ne m'assieds pas. Je ne suis pas trs, hem, ployable. Mais voil que le Soleil s'obscurcit, en effet. Quittons ce... avez-vous dit comment vous l'appell'iez? 
Cette colline?  suggra Pippin. Corniche?  Marche?  suggra Merry.
Sylvebarbe rpta pensivement ces mots. Colline. Oui, c'tait cela. Mais c'tait un mot irrflchi pour une chose qui a toujours t l depuis la formation de cette partie du monde. N'importe. Quittons-la et partons
O irons-nous?  demanda Merry.
Dans ma demeure, ou l'une de mes demeures, rpondit Sylvebarbe.
C'est loin? 
Je ne sais pas. A votre avis, peut-tre. Mais quelle importance cela a t'il? 
C'est que, voyez-vous, nous avons perdu tout ce que nous avions. Il ne nous reste que trs peu de nourriture
Oh!  hem!  Vous n'avez pas  vous inquiter de cela, dit Sylvebarbe. Je peux vous donner une liqueur qui vous maintiendra verts et en tat de croissance pour une longue, longue dure. Et si nous dcidions de nous sparer, je peux vous dposer hors de mon pays en n'importe quel lieu de votre choix. Partons! 
Tenant les Hobbits avec douceur, mais avec fermet, chacun dans le creux d'un bras, Sylvebarbe leva d'abord un grand pied, puis l'autre, et les amena au bord de la corniche. Les orteils semblables  des racines agripprent les rochers. Puis il descendit de marche en marche avec prcaution et gravit pour finir par atteindre le sol de la Fort.
Il partit aussitt parmi les arbres  longs pas mesurs, s'enfonant de plus en plus profondment dans la fort, sans jamais s'loigner de la rivire, et montant toujours vers les pentes de la montagne. Bon nombre des arbres semblaient endormis ou n'avoir pas davantage conscience de sa prsence que de celle de toute autre crature qui passait par-l, mais certains frmissaient, et d'autres levaient leurs branches au-dessus de sa tte  son approche. Tout le temps qu'il marchait, il se parlait  lui-mme en une longue coule de sons harmonieux.
Les Hobbits restrent un moment silencieux. Ils se sentaient, assez curieusement, en scurit et  l'aise, 'et ils avaient ample matire  penser et  s'interroger. Pippin finit par se risquer  parler de nouveau.
puis-je vous demander quelque chose, Sylvebarbe, je vous prie?  Pourquoi Celeborn nous a t'il mis en garde contre votre fort?  Il nous a conseill de ne pas courir le risque d'y tre emptrs
Hum, le savait-il?  gronda Sylvebarbe. Et j'aurais pu en dire tout autant, si vous tiez alls dans l'autre sens. Ne courez pas le risque d'tre emptrs dans les bois de Laurelindorenan !  C'est ainsi que les Elfes l'appell'aient jadis, mais  prsent ils ont abrg le nom: ils l'appellent Lothlorien. Peut-tre ont-ils raison: peut-tre disparat-elle progressivement au lieu de crotre. Terre de la Valle de l'Or Chantant, c'tait bien cela, il y a longtemps. Maintenant, c'est la Fleur de Rve. Enfin... Mais c'est un endroit trange, o n'importe qui n peut pas s'aventurer. Je suis surpris que vous en soyez jamais sortis, mais encore davantage que vous y soyez jamais entrs: cela n'est arriv  aucun tranger depuis maintes annes. C'est une terre trange.
Et celle-ci aussi. Les gens ont eu des malheurs par ici. Oui, des malheurs. Laurelindorenan lindelorendor malinornlion ornemalin, fredonna t'il pour lui-mme. Ils retardent un peu sur le monde l-dedans, j'ai l'impression, dit-il. Ni ce pays, ni rien d'autre en dehors de la Fort d'Or n'est plus tel que du temps de la jeunesse de Celeborn. Cependant,

Taureliloma-tumbalemorna Tumbaletaura Lomanor (En langue ent: Forttrs ombreuse-profondevallenoire-Terre sombreprofondevalleforestire, signifiant plus ou moins: il y a une ombre noire dans les combes profondes de la fort.),
Voil ce qu'on disait autrefois. Les choses ont chang, mais c'est encore vrai en certains endroits
Que voulez-vous dire?  demanda Pippin. Qu'est ce qui est vrai? 
Les arbres et les Ents, dit Sylvebarbe. Je ne comprends pas moimme tout ce qui se passe, je ne puis donc vous l'expliquer. Certains d'entre nous sont encore de vritables Ents, et assez anims  notre manire, mais beaucoup deviennent somnolents, ils deviennent arbresques, si vous voyez ce que je veux dire. La plupart des arbres sont simplement des arbres, bien sr, mais bon nombre sont  demi veills. Certains le sont bien, et d'autres sont, euh... eh bien, ils deviennent Entesques. Cela se poursuit continuellement! 
Quand cela arrive  un arbre, on s'aperoit que certains ont un mauvais cur. Cela n'a rien  voir avec leur bois: ce n'est pas ce que je veux dire. J'ai mme connu de bons vieux saules au bout de l'Entalluve, depuis longtemps partis, hlas!  Ils taient entirement creux, en vrit, ils tombaient presque en morceaux, mais ils taient aussi tranquilles qu'une jeune feuille, et leur langage tait aussi doux. Et puis il y a des arbres, dans les valles sous les montagnes, qui ont une sant de fer et qui sont mauvais de bout en bout. Ce genre de choses semble s'tendre. Il existait autrefois des parties trs dangereuses dans ce pays. Il y a encore des morceaux trs noirs
Telle la Vieille Fort dans le Nord, vous voulez dire?  Demanda Merry.
Oui, oui, quelque chose dans ce genre l, mais bien pire. Je ne doute pas qu'il n'y ait quelque ombre des Grandes Tnbres qui reste encore l-bas dans le Nord, et on transmet de mauvais souvenirs. Mais il y a des combes creuses dans ce pays, d'o l'Obscurit n'a jamais t enleve, et les arbres sont plus vieux que moi. Nous faisons cependant ce que nous pouvons. Nous repoussons les trangers et les imprudents, nous formons et nous enseignons, nous marchons et nous dsherbons.
Nous sommes des gardiens d'arbres, nous autres vieux Ss. Nous restons assez peu nombreux. Les moutons finissent par ressembler aux bergers et les bergers aux moutons,  ce qu'on dit, mais lentement, et aucuns ne restent longtemps au monde. La ressemblance est plus rapide et plus proche entre les arbres et les Ents, et ils parcourent les sicles ensemble. Car les Ents ressemblent davantage aux Elfes, ils s'intressent moins que les Hommes  leur propre personne, et ils ont plus d'aptitude  pntrer les autres choses. Et pourtant aussi les Ents ressemblent davantage aux Hommes, ils sont plus changeants que les Elfes et plus prompts  prendre la couleur de l'extrieur, pour ainsi dire. Ou suprieurs aux deux: car ils sont plus persistants, et ils gardent l'esprit fix plus durablement sur les choses.
Certains des miens ressemblent absolument  des arbres,  prsent, il leur faut quelque chose de considrable pour sortir de leur torpeur, et ils ne parlent que par murmures. Mais certains de mes arbres ont les membres souples, et ils sont nombreux  pouvoir me parler. Ce sont les Elfes qui ont commenc, naturellement, en veillant les arbres, en leur enseignant  parler et en apprenant leurs propos d'arbres. Ils voulaient toujours parler  tout, les anciens Elfes. Mais alors vinrent les Grandes Tnbres, et ils partirent au-del de la Mer ou s'enfuirent dans des valles lointaines, o ils se cachrent, et firent des chansons sur des jours qui ne reviendraient jamais. Jamais plus. Oui, oui, il n'y avait qu'une seule fort jadis d'ici aux Montagnes de Lune, et ceci n'tait que l'Extrmit Est.
C'taient alors les grands jours!  Il fut un temps o je pouvais marcher et chanter tout le jour sans rien entendre que l'cho de ma propre voix au creux des collines. Les bois ressemblaient  ceux de Lothlorien, mais en plus pais, en plus fort et en plus jeune. Et la senteur de l'air!  Je passais une semaine entire rien qu' respirer
Sylvebarbe se tut, marchant  grands pas, mais sans gure produire de son avec ses grands pieds. Puis il recommena  fredonner et passa  un murmure de psalmodie

Dans les saussaies de Tasarinan, je me promenais au Printemps.
Ah!  la vue et la senteur du Printemps  Nan-tasarion! 
Et je disais que c'tait bon.
Je vagabondais l'Et dans les ormaies d'Ossiriand.
Ah!  La lumire et la musique de l'Et prs des Sept Rivires d'Ossir! 
Et je pensais que c'tait mieux! 
Aux grves de Neldoreth je vins en Automne.
Ah!  L'or et le rouge et le soupir des feuilles en Automne  Taur-na neldor! 
Cela surpassait mon dsir.
Jusqu'aux pins des hautes terres de Dorthonion je grimpais en Hiver.
Ah!  Le vent et la blancheur et les branches noires de l'Hiver sur l'Orod[na-Thn ! 
Ma voix s'levait et chantait dans le ciel.

Et maintenant toutes ces terres gisent sous les flots,
Et je marche en Ambarona, en Tauremorna, en Aldalom,
Dans ma propre terre, au pays de Fangorn,
O les racines sont longues,
O les annes font une couche plus paisse que les feuilles ?
En Tauremornalom

II arrta l sa chanson et poursuivit son chemin  grands pas, et, dans toute la fort, aussi loin que portt l'oreille, ne s'levait pas un son.
Le jour dclina, et le crpuscule entoura le ft des arbres. Enfin, les Hobbits virent s'lever indistinctement devant eux des escarpements sombres: ils taient arrivs au pied des montagnes et aux racines verdoyantes du culminant Methedras. Le long de la pente, le tout jeune Entalluve, bondissant de ses sources loin au-dessus, courait bruyamment de marche en marche  leur rencontre. A droite de la rivire, il y avait une longue pente, revtue d'herbe,  prsent grise dans le demi-jour. Il n'y poussait aucun arbre et elle tait ouverte au ciel, des toiles brillaient dj en lacs entre des rives de nuages.
Sylvebarbe gravit la pente, ralentissant  peine le pas. Soudain, les Hobbits virent devant eux une large ouverture. Deux grands arbres se dressaient l des deux cts, comme de vivants montants de porte, mais il n'y avait d'autre porte que leurs branches croises et entrelaces. A l'approche du vieil Ent, les arbres levrent leur ramure, et toutes leurs feuilles frmirent en bruissant. Car c'taient des arbres  feuillage persistant, et leurs feuilles sombres et lisses luisaient dans le crpuscule. Au-del s'tendait un large plat, comme si on avait taill le sol d'une grande salle dans le ct de la colline. De part et d'autre, les murs montaient en pente jusqu' une hauteur de cinquante pieds ou plus, et le long de chacun se dressait un bas-ct d'arbres dont la taille croissait aussi  mesure qu'ils avanaient  l'intrieur.
A l'extrmit oppose, le mur de rocher tait perpendiculaire, mais au bas un creux avait t amnag pour former une baie vote et peu profonde: cette vote tait le seul toit de la salle,  part les branches des arbres, qui,  l'extrmit intrieure, couvraient de leur ombre tout le sol, ne laissant qu'une large alle dcouverte au milieu. Un ruisseau s'chappait des sources d'en dessus, abandonnant le cours principal, il tombait en tintant le long du mur  pic et se dversait en gouttes argentes comme un fin rideau devant la baie vote. L'eau se rassemblait de nouveau dans un bassin de pierre mnag dans le sol entre les arbres, et de l elle se dversait et coulait le long de l'alle dcouverte pour rejoindre l'Entalluve dans sa traverse de la fort.
Hem!  Nous y voici!  Dit Sylvebarbe, rompant son long silence. Je vous ai ports sur environ soixante-dix mille pas d'Ent, mais je ne sais pas ce que cela fait selon la mesure de votre pays. En tout cas, nous nous trouvons prs des racines de la Dernire Montagne. Une partie du nom de cet endroit pourrait se traduire dans votre langage par la Salle du Jaillissement. Je m'y plais. Nous resterons ici pour la nuit Il les dposa sur l'herbe entre les bas-cts d'arbres, et ils le suivirent vers la grande arche. Les Hobbits remarqurent alors que, dans sa marche, ses genoux se pliaient  peine, mais ses jambes s'ouvraient en une longue enjambe. Il plantait en premier sur le sol ses grands orteils (grands, ils l'taient certes, et trs larges) avant toute autre partie de ses pieds.
Sylvebarbe se tint un moment sous la pluie de la source, et il respira profondment, puis il rit et passa  l'intrieur. II y avait l une grande table de pierre, mais pas de chaises. Le fond de la baie tait dj tout  fait sombre. Sylvebarbe souleva deux grands rcipients, qu'il plaa sur la table. Ils paraissaient tre remplis d'eau, mais il tint les mains au-dessus, et ils commencrent aussitt  rayonner l'un d'une lumire dore et l'autre d'une riche lumire verte, et le mlange des deux claira la baie comme si le soleil d't brillait au travers d'une vote de jeunes filles. Se retournant, les Hobbits virent que les arbres de la cour avaient aussi commenc  luire, faiblement au dbut, puis de plus en plus fort, jusqu' ce que chaque feuille ft borde de lumire: certaines taient vertes, d'autres dores, d'autres encore rouges comme du cuivre, tandis que les troncs semblaient tre des piliers de pierre lumineuse.
Eh bien, maintenant, nous pouvons reprendre notre conversation, dit Sylvebarbe. Vous avez soif, je prsume. Peut-tre aussi tes-vous fatigus. Buvez ceci!  II alla au fond de la baie, et ils virent alors l plusieurs hautes jarres de pierre, avec de lourds couvercles. Il retira l'un de ceux-ci et plongea dans le rcipient une grande louche, avec laquelle il remplit trois jattes, dont une trs grande et deux plus petites.
Nous sommes ici dans une maison d'Ent, dit-il, et il n'y a malheureusement pas de sige. Mais vous pouvez vous asseoir sur la table Soulevant les Hobbits, il les dposa sur la grande dalle de pierre,  six pieds du sol, et ils restrent assis l, balanant leurs jambes et buvant  petites gorges.
La boisson ressemblait  de l'eau et elle avait en fait  peu prs le mme got que les lampes qu'ils avaient bues  l'Entalluve prs des lisires de la fort, mais il y avait cependant une senteur ou une saveur indfinissable: elle tait faible, mais elle leur rappelait l'odeur d'une fort lointaine, porte par une frache brise nocturne. L'effet de la boisson se fit sentir d'abord dans les pieds pour s'lever rgulirement dans chaque membre, apportant dlassement et vigueur dans sa monte jusqu' l'extrmit des cheveux. En fait, les Hobbits sentirent que leurs cheveux se dressaient sur leur tte, flottant, ondoyant et poussant. Quant  Sylvebarbe, il commena par se laver les pieds dans le bassin qui se trouvait au-del de l'arche, puis il vida sa jatte d'un seul trait, long et lent. Les Hobbits avaient l'impression qu'il ne s'arrterait jamais.
II finit cependant par reposer la jatte. Ah, ah!  Soupira t'il. Hem, houm,  prsent, je peux parler plus aisment. Vous pouvez vous asseoir par terre, et je vais m'tendre, cela empchera cette boisson de me monter  la tte et de me faire dormir
Du ct droit de la baie, il y avait un grand lit aux pieds courts, qui n'avait pas plus d'une vingtaine de pouces de haut et qui tait couvert d'herbe et de fougres sches. Sylvebarbe s'abaissa lentement vers cette couche (avec seulement un soupon de courbure en son milieu) jusqu'au moment o il fut tendu tout de son long, les bras derrire la tte, regardant la vote sur laquelle tremblotaient des lumires  la manire du jeu des feuilles dans le soleil. Merry et Pippin s'assirent prs de lui sur des coussins d'herbe.
Maintenant, racontez-moi votre histoire, et sans vous presser!  Dit Sylvebarbe.
Les Hobbits commencrent  lui faire le rcit de leurs aventures depuis leur dpart mme de Hobbitebourg. Ils suivaient un ordre assez dcousu, car ils s'interrompaient constamment l'un l'autre, et Sylvebarbe arrtait souvent le narrateur pour revenir  quelque point prcdent ou sauter en avant en posant des questions sur des vnements postrieurs. Ils ne parlrent toutefois pas de l'Anneau, et ils ne lui dirent pas la raison de leur dpart ni leur but, et il ne demanda rien  ce sujet.
Il fut extrmement intress par tout: les Cavaliers Noirs, Elrond et Fondcombe dans la Vieille Fort, Tom Bombadil, les Mines de la Moria, et la Lothlorien et Galadriel. Il se fit dcrire maintes et maintes fois la Comt et sa rgion. Il eut  ce sujet une curieuse rflexion: Vous ne voyez jamais, hem, d'Ents par-l, n'est ce pas?  Demanda t'il. Enfin, pas des Ents, des Ents femmes, devrais-je dire
Des Ents femmes?  dit Pippin. Vous ressemblent-elles en aucune faon? 
Oui, hem, enfin non: je ne sais plus vraiment, dit Sylvebarbe d'un ton pensif. Mais elles aimeraient votre pays, alors je me le demandais seulement
Sylvebarbe s'intressa toutefois particulirement  tout ce qui concernait Gandalf, et plus encore aux faits et gestes de Saroumane. Les Hobbits regrettrent fort de connatre si peu de choses l-dessus: ils n'avaient qu'un rcit assez vague de Sam sur ce que Gandalf avait dit au Conseil. Mais ils taient bien certains en tout cas qu'Ouglouk et sa troupe venaient de l'Isengard et qu'ils parlaient de Saroumane comme tant leur matre.
Hem, houm !  Dit Sylvebarbe, quand leur rcit fut enfin arriv, aprs maints dtours et vagabondages,  la bataille entre les Orques et les Cavaliers de Rohan. Eh bien!  Voil un beau paquet de nouvelles, il n'y a pas  dire!  Vous ne m'avez pas tout dit, non certes, et de loin. Mais je ne doute pas que vous agissez comme Gandalf le souhaiterait. Il se passe quelque chose de trs important, je le vois bien, et j'apprendrai en son temps, bon ou mauvais, ce que cela peut tre. Par racine et ramille, mais c'est une trange affaire: surgissent des petites personnes qui ne sont pas sur les anciennes listes, et voil que les Neuf Cavaliers oublis reparaissent  leurs trousses, que Gandalf les emmne dans un grand voyage, que Galadriel les abrite  Caras Galadhon et que les Orques les poursuivent sur toutes les lieues du Pays Sauvage: en vrit, ils paraissent pris dans une grande tempte. J'espre qu'ils en sortiront! 
Et vous-mme?  Demanda Merry.
Houm, hem, je ne me suis pas proccup des Grandes Guerres, dit Sylvebarbe, elles concernent principalement les Elfes et les Hommes. C'est l affaire de Magiciens: les Magiciens se proccupent toujours de l'avenir. Je n'aime pas me tracasser au sujet de l'avenir. Je ne suis entirement du ct de personne, parce que personne n'est entirement du mien, si vous me comprenez: personne ne se soucie des forts comme je le fais, pas mme les Elfes, de nos jours. Toutefois, j'ai plus de sympathie pour les Elfes que pour les autres: ce sont eux qui nous ont jadis guris du mutisme, et c'est un grand don qu'on ne saurait oublier, bien que nos voies aient diffr depuis lors. Et il y a des choses du ct desquelles je ne suis absolument pas: ces burarum (il mit de nouveau un profond gargouillement de dgot) Ces Orques, et leurs matres.
J'tais inquiet autrefois quand l'ombre s'tendit sur la Fort Noire, mais quand elle passa en Mordor, je ne me souciai plus pendant quelque temps: le Mordor est trs loin. Mais il semble que le vent se mette  l'est, et le desschement de toutes les forts pourrait se rapprocher. Un vieil Ent ne peut rien pour tenir cette tempte  distance: il doit y rsister ou craquer.
Mais Saroumane!  Saroumane est un voisin: je ne puis le ngliger. Il faut que je fasse quelque chose, je suppose. Je me suis souvent demand depuis quelque temps ce que je devais faire  son sujet.
Qui est Saroumane?  Demanda Pippin. Savez-vous quelque chose de son histoire? 
Saroumane est un Magicien, rpondit Sylvebarbe. Je ne puis en dire davantage. Je ne connais pas l'histoire des Magiciens. Ils sont apparus aprs la venue des Grands Navires sur la Mer, mais je ne saurais absolument pas dire s'ils vinrent ainsi. Saroumane tait considr comme grand parmi eux, je crois. II cessa de vagabonder de droite et de gauche et de s'occuper des affaires des Hommes et des Elfes il y a quelque temps vous diriez-il y a trs longtemps, et il s'tablit  Angrenost, ou l'Isengard comme l'appellent les Hommes de Rohan. Il tait trs tranquille au dbut, mais sa renomme commena de crotre. II fut choisi comme chef du Conseil Blanc, dit-on, mais le rsultat ne fut pas des meilleurs. Je me demande  prsent s'il ne se tournait pas dj vers le mal. Mais en tout cas il ne causait pas d'ennuis  ses voisins. Nous conversions autrefois. Il fut un temps o il se promenait toujours dans mes forts. II tait poli en ce temps l, et il me demandait toujours la permission (du moins quand il me rencontrait), et il tait toujours avide d'couter. Je lui dis bien des choses qu'il n'aurait jamais trouves tout seul, mais il ne me rendit jamais la pareille. Je ne me rappelle pas qu'il m'ait jamais rien dit. Et il devint de plus en plus ainsi, son visage tel que je m'en souviens il y a bien longtemps que je ne l'ai vu devint comme des fentres dans un mur de pierre: des fentres avec des volets intrieurs.
Je crois comprendre  prsent ses desseins. Il complote pour devenir une Puissance. II a un esprit de mtal et de rouages, et il ne se soucie pas des choses qui poussent, sauf dans la mesure o elles lui servent sur le moment. Et il est clair maintenant que c'est un tratre noir. Il s'est acoquin avec des gens immondes, avec des Orques. Brm, houm !  Pis encore: il leur a fait quelque chose, quelque chose de dangereux. Car ces Isengardiens ressemblent davantage  de mauvais Hommes. C'est une marque des choses nfastes qui vinrent dans les Grandes Tnbres qu'elles ne peuvent supporter le Soleil, mais les Orques de Saroumane le peuvent, mme s'ils le dtestent. Je me demande ce qu'il a fait. Sont ce des Hommes qu'il a dgrads ou a t'il mtiss la race des Orques avec celle des Hommes?  Ce serait l un noir mfait! 
Sylvebarbe gronda un moment, comme s'il prononait quelque profonde et souterraine maldiction antique. Il y a quelque temps que j'ai commenc  me demander comment les Orques osaient passer aussi librement par mes forts, poursuivit-il. Ce n'est que tout dernirement que j'ai devin que le blme en revenait  Saroumane et que depuis longtemps il avait espionn tous les chemins et dcouvert mes secrets. Lui et ses immondes gens font maintenant des ravages. Aux lisires, ils abattent des arbres de bons arbres. Certains, ils les coupent simplement et les laissent l  pourrir voil bien un mfait d'Orques, mais les autres sont dbits et emports pour nourrir les feux des Orques. Il s'lve toujours une fume de l'Isengard, ces temps ci.
Maudit soit-il, racine et ramille!  Bon nombre de ces arbres taient mes amis, des cratures que je connaissais depuis la noix ou le gland, beaucoup avaient des voix  eux, qui sont maintenant perdues  jamais. Et il y a des dserts de souches et de ronces o se trouvaient autrefois des bocages emplis de chants. J'ai t paresseux. J'ai laiss les choses aller. Il faut que cela cesse! 
Sylvebarbe se leva de sa couche d'une saccade, se mit debout et frappa du poing sur la table. Les vases lumineux tremblrent et lancrent deux jets de flamme. Une lueur tremblotante comme d'un feu vert passa dans ses yeux, et sa barbe s'avana, raide, comme un grand balai de bruyre.
Je vais y mettre fin!  Gronda t'il. Et vous viendrez avec moi. Vous pourrez m'aider. Et vous aiderez en mme temps vos propres amis, car si on ne fait chec  Saroumane, le Rohan et le Gondor auront un ennemi derrire aussi bien que devant eux. Nos routes sont conjointes vers l'Isengard! 
Nous vous accompagnerons, dit Merry. Nous ferons ce que nous pourrons
Oui!  dit Pippin. J'aimerais voir la Main Blanche dfaite. J'aimerais tre prsent, mme si je ne sers pas  grand-chose: je n'oublierai jamais Ouglouk et la traverse du Rohan
Bien!  Bien!  Dit Sylvebarbe. Mais j'ai parl trop vite. On ne doit pas tre trop press. Je me suis trop chauff. Je dois me calmer et rflchir, car il est plus facile de crier Assez!  que de les obliger  s'arrter
II alla  l'arcade et se tint un moment sous la pluie de la source. Puis il rit et s'broua, et partout o les gouttes d'eau tombaient de son corps en scintillant, elles brillaient telles des tincelles rouges et vertes. Il revint, s'tendit de nouveau sur le lit et demeura silencieux.
Aprs un moment, les Hobbits l'entendirent murmurer de nouveau. II semblait compter sur ses doigts. Fangorn, Finglas, Fladrif, oui, oui, fit-il en soupirant. La difficult est qu'il reste si peu d'entre nous, poursuivit-il, se tournant vers les Hobbits. Il ne reste plus que trois des premiers Ents qui parcouraient les bois avant les Tnbres: Seulement moi-mme, Fangorn, et Finglas et Fladrif pour leur donner leurs noms elfiques, vous pouvez les appeler Bouciefeuilles et Peaurude si vous prfrez. Et de nous trois, ces deux l ne sont pas d'une grande utilit en cette affaire. Bouclefeuilles est devenu somnolent, presque arbresque, pourrait-on dire: il s'est mis  se tenir tout seul,  demi endormi durant tout l't, les genoux plongs dans l'herbe profonde des prairies. Il est couvert d'un poil feuillu. Autrefois, il se secouait en hiver, mais ces derniers temps, il tait trop somnolent pour aller loin, mme alors. Peaurude vivait au flanc de la montagne  l'ouest de l'Isengard. C'est l que se sont produits les pires troubles. Il a t bless par les Orques, et un grand nombre des siens et de ses gardiens d'arbres ont t assassins et dtruits. Il est mont sur les sommets, parmi les bouleaux qu'il aime plus que tout, et il ne veut pas redescendre. Je pense toutefois pouvoir runir une bonne compagnie de nos plus jeunes gens pour peu que je puisse leur faire comprendre la ncessit, que je puisse les activer: nous ne sommes pas gens prompts. Quel dommage que nous soyons si peu nombreux! 
Pourquoi l'tes-vous, ayant vcu si longtemps dans ce pays?  Demanda Pippin. En est-il mort un grand nombre? 
Oh, non!  rpondit Sylvebarbe. Aucun n'est mort de l'intrieur, pourrait-on dire. Certains sont tombs dans les mauvais hasards des longues annes, bien sr, et davantage sont devenus arbresques. Mais nous n'avons jamais t trs nombreux et nous n'avons pas augment.
Il n'y a pas eu d'Entures pas d'enfants, diriez-vous, pas depuis un terriblement grand nombre d'annes. Nous avons perdu les Ents femmes, voyez-vous
Quelle tristesse!  Dit Pippin. Comment se fait-il qu'elles soient toutes mortes? 
Elles ne sont pas mortes!  Rpondit Sylvebarbe. Je n'ai jamais dit qu'elles taient mortes. Nous les avons perdues, ai-je dit. Nous les avons perdues et nous ne pouvons pas les retrouver II soupira. Je croyais que la plupart des gens le savaient. On a chant la recherche des Ents-femmes par les Ents chez les Elfes et chez les Hommes de la Fort Noire au Gondor. On n'a pas d compltement oublier ces chants.
Eh bien, je crains qu'ils n'aient pas franchi les Montagnes vers l'ouest pour parvenir dans la Comt, dit Merry. Ne voulez-vous pas nous en dire davantage ou nous chanter une de ces chansons? 
Si, certes, dit Sylvebarbe, heureux, semblait-il, de la demande. Je ne puis toutefois le raconter comme il faudrait, mais seulement en bref, et aprs, nous devrons mettre fin  notre entretien: demain, nous aurons des conseils  runir, du travail  faire et peut-tre un voyage  entreprendre
C'est une assez trange et triste histoire, reprit-il aprs une pause. Lorsque le monde tait jeune et les forts vastes et sauvages, les Ents et les Ents-femmes et c'taient alors des Ents-vierges : Ah, la beaut de Fimbrethil, de Membrejonc au pied lger, au temps de notre jeunesse! se promenaient et logeaient ensemble. Mais nos curs ne continurent pas  se dvelopper de mme faon: les Ents vouaient leur amour aux choses qu'ils rencontraient dans le monde, et les Ents-femmes consacraient leur pense aux autres choses, car les Ents aimaient les grands arbres, les forts sauvages et les pentes des hautes collines, et ils buvaient aux ruisseaux de montagne et mangeaient seulement les fruits que les arbres laissaient tomber sur leur chemin, et ils reurent les enseignements des Elfes et parlrent avec les Arbres. Mais les Ents-femmes s'intressaient aux arbres moindres et aux prairies ensoleilles au-del du pied des forts, et elles voyaient la prunelle dans le hallier et la floraison du pommier sauvage et du cerisier au printemps, et les herbes vertes dans les terres aquatiques en t, et les herbes grenantes dans les champs d'automne. Elles n'avaient aucun dsir de parler avec ces choses, mais elles voulaient qu'elles entendent ce qu'on leur disait et y obissent. Les Ents-femmes leur ordonnaient de pousser selon leurs vux et de porter des feuilles et des fruits  leur got, car les Ents-femmes voulaient l'ordre, l'abondance et la paix (par quoi elles entendaient que les choses devaient rester l o elles les avaient tablies) Les Ents-femmes faisaient donc des jardins pour y vivre. Mais nous, les Ents, nous continuions  vagabonder, et nous ne venions dans les jardins que de temps  autre. Puis, quand les Tnbres vinrent dans le Nord, les Ents-femmes traversrent le Grand Fleuve, crrent de nouveaux jardins, labourrent de nouveaux champs et nous les vmes plus rarement. Aprs la dfaite des Tnbres, la terre des Ents-femmes fleurit d'abondance et leurs champs furent remplis de grain. De nombreux hommes apprirent leurs techniques et les honorrent grandement, mais nous n'tions pour eux qu'une lgende, un secret au cur de la fort. Pourtant nous sommes toujours l, alors que tous les jardins des Ents-femmes sont dvasts: les Hommes les appellent les Terres Brunes,  prsent.
Je me rappelle qu'il y a bien longtemps  l'poque de la guerre entre Sauron et les Hommes de la Mer le dsir me vint de revoir Fimbrethil. Elle tait toujours trs belle  mes yeux, la dernire fois que je l'avais vue, encore que bien diffrente de l'Ent-vierge d'autrefois. Car les Ents-femmes taient courbes et brunies par leur travail, leurs cheveux, grills par le soleil, avaient pris le ton du bl mr et leurs joues celui des pommes rouges. Mais leurs yeux taient toujours ceux de notre propre peuple. Nous traversmes l'Anduin et arrivmes dans leur pays, mais nous n'y trouvmes qu'un dsert: tout tait brl et arrach, car la guerre avait pass l. Mais les Ents-femmes n'y taient plus. Nous appelmes et cherchmes longtemps, et nous demandmes  tous ceux que nous rencontrions de quel ct les Ents-femmes taient parties. Les uns dclarrent ne les avoir jamais vues, d'autres les avoir vues partir vers l'Ouest, d'autres vers l'Est, et d'autres vers le Sud. Mais nous ne pmes les dcouvrir nulle part. Notre peine fut trs grande. Mais la fort sauvage nous appelait et nous y retournmes. Durant bien des annes, nous partmes souvent  la recherche des Ents-femmes, allant de tous cts et les appelant par leurs beaux noms. Mais avec le temps, nos expditions se firent plus rares et moins lointaines. Et maintenant, les Ents-femmes ne sont plus pour nous qu'un souvenir, et nos barbes sont longues et grises. Les Elfes firent maintes chansons sur la Qute des Ents, et certaines passrent dans les langues des Hommes. Mais nous ne composmes pas de chansons l-dessus, nous contentant de psalmodier les beaux noms des Ents-femmes quand nous pensions  elles. Nous croyons que nous les rencontrerons peut-tre de nouveau dans un temps  venir et que nous pourrons alors trouver quelque part un pays o vivre ensemble avec une satisfaction rciproque. Mais il est prsag que ce ne sera que lorsque nous aurons les uns et les autres perdu tout ce que nous avons  prsent. Et il se pourrait bien que ce temps approche enfin. Car si Sauron dtruisit autrefois les jardins, l'Ennemi semble devoir desscher aujourd'hui toutes les forts.
Il y avait une chanson elfique qui parlait de cela ou du moins est ce ainsi que je la comprends. On la chantait autrefois tout le long du Grand Fleuve. Ce ne fut jamais une chanson d'Ents, notez bien: En antique, 'aurait t une trs, trs longue chanson!  Mais nous la savons par cur et la fredonnons de temps  autre. La voici dans votre langue 

LENT:
Lorsque le Printemps droulera la feuille du htre et que la sve sera dans la branche, Lorsque la lumire sera sur la rivire de la fort sauvage et le vent sur le front,
Lorsque le pas sera allong, la respiration profonde et vif Pair de la montagne,  Reviens vers moi!  Reviens vers moi et dis que ma terre est belle!  

LENT-FEMME :	
Lorsque le Printemps sera venu sur le clos et les champs, et que le bl sera en herbe, Lorsque la floraison, brillante neige, couvrira le verger,
Lorsque l'averse et le Soleil sur la Terre de fragrance empliront l'air, 
Je m'attarderai ici, et ne viendrai pas, car ma terre est belle.

LENT:	
Lorsque l'Et s'tendra sur le monde, et que dans un midi d'or
Sous la vote dfeuilles endormies se drouleront les rves des arbres,
Lorsque les salles de la fort seront vertes et fraches, et que le vent sera  l'ouest,	
Reviens vers moi!  Reviens vers moi et dis que ma terre est la meilleure! 

LENT-FEMME: 	
Lorsque l'Et chauffera le fruit suspendu et de son ardeur brunira la baie,
Lorsque la paille sera d'or et l'auricule blanche, et qu' la ville arrivera la moisson, 
Lorsque le miel coulera et la pomme gonflera, malgr le vent  l'ouest,
Je m'attarderai ici sous le Soleil, parce que ma terre est la meilleure.

LENT:
Lorsque viendra l'Hiver, l'Hiver sauvage qui tuera colline et fort,
Lorsque les arbres tomberont et que la nuit sans toiles dvorera le jour sans soleil, 	
Lorsque le vent sera  l'est mortel, alors dans la cinglante pluie,
Je te chercherai et t'appellerai, je reviendrai vers toi!  

LENT-FEMME:
Lorsque viendra l'Hiver et que les chants finiront, lorsque les tnbres tomberont enfin
Lorsque sera bris le rameau strile, et que seront passs la lumire et le labeur,
Je te chercherai, et je t'attendrai, jusqu' ce que nous nous rencontrions de nouveau,
Ensemble nous prendrons la route sous la cinglante pluie! 

LENT:
Ensemble nous prendrons la route qui mne jusqu' l'Ouest,
Et au loin nous trouverons une terre o nos deux durs pourront avoir le repos



	






Sylvebarbe acheva sa chansonVoil la chanson, dit-il. Elle est elfique, naturellement. allgre, concise et vite termine. Je dois dite qu'elle est assez belle. Mais les Ents pourraient en dire davantage pour leur part, s'ils en avaient le temps!  Mais maintenant je vais me lever et dormir un peu. O voulez-vous vous mettre debout? 
Nous nous couchons d'ordinaire pour dormir, dit Merry. Nous serons trs bien o nous sommes
Se coucher pour dormir!  Dit Sylvebarbe. Mais bien sr!  Hm, houm : J'oubliais, chanter cette chanson m'a remis en tte l'ancien, temps, je croyais presque parler  de jeunes Entures, vraiment. Eh bien, vous pouvez vous coucher sur le lit. Moi, je vais me tenir sous la pluie. Bonne nuit! 
Merry et Pippin grimprent sur le lit et se pelotonnrent dans l'herbe et la fougre molles. La couche tait frache, odorante et chaude. Les lumires s'teignirent peu  peu, et l'incandescence des arbres s'vanouit, mais dehors, sous l'arche, ils pouvaient voir le vieux Sylvebarbe debout, immobile, les bras levs au-dessus de la tte. Les brillantes toiles apparurent dans le ciel et clairrent l'eau tombante qui se rpandait sur ses doigts et sa tte et dgouttait, dgouttait en centaines de particules d'argent sur ses pieds. En coutant le tintement des gouttes, les Hobbits s'endormirent.
A leur rveil, ils virent un frais soleil briller dans la grande cour et sur le sol de la baie. Des lambeaux de nuages couraient haut dans le ciel, ports par un fort vent d'est. Sylvebarbe tait invisible, mais tandis que Merry et Pippin se baignaient dans le bassin prs de l'arche, ils l'entendirent fredonner et chanter en montant le chemin trac entre les arbres.
Hoo, ho!  Bonjour, Merry et Pippin!  Gronda t'il en les voyant. Vous dormez tard. J'ai dj fait de nombreuses centaines de pas aujourd'hui. Maintenant, nous allons boire quelque chose, et ensuite, 	nous irons  la Chambre des Ents
Il leur versa deux pleins bols du contenu d'une jarre de pierre, mais autre que la premire. Le got n'tait pas le mme que celui de la liqueur de la veille: il tait plus terreux et plus cors, plus fortifiant et nutritif, pour ainsi dire. Pendant que les Hobbits buvaient, assis sur le bord du lit et grignotant des petits morceaux de gteau elfique (plus  cause de l'impression que manger tait une partie ncessaire du petit djeuner que par faim), Sylvebarbe se tenait devant eux  fredonner en entique, elfique ou quelque langue trangre, en observant le ciel.
O est la Chambre des Ents?  Se risqua  demander Pippin.
Hou, hein?  La Chambre des Ents?  Dit Sylvebarbe, se retournant. Ce n'est pas un endroit, c'est une assemble d'Ents qui n'a plus souvent lieu de nos jours. Mais je suis arriv  obtenir un assez bon nombre de promesses de prsence. Nous nous assemblerons  l'endroit o nous nous sommes toujours runis: Derunant, selon l'appellation des Hommes. C'est assez loin au sud d'ici. Il faut que nous y soyons avant midi
Ils partirent sans trop tarder. Sylvebarbe porta les Hobbits dans ses bras comme la veille. A l'entre de la cour, il tourna  droite, franchit le ruisseau d'une enjambe et s'en fut  grands pas en direction du sud le long de grandes pentes boules o les arbres taient rares. Au-dessus, les Hobbits virent des fourrs de bouleaux et de sorbiers et par-del montaient de sombres bois de pins. Bientt, Sylvebarbe s'loigna un peu des collines pour s'engager dans de profonds bosquets, o les arbres taient plus forts, plus hauts et plus pais que tous ceux que les Hobbits avaient vus jusqu'alors. Pendant un moment, ils ressentirent vaguement l'impression d'touffement qu'ils avaient remarque au moment o ils s'taient aventurs dans Fangorn, mais elle passa vite. Sylvebarbe ne leur parlait pas. Il se fredonnait  lui-mme d'un ton profond et mditatif, mais Merry et Pippin ne saisissaient aucun mot prcis: c'tait quelque chose comme boum, boum, rumboum, bourar, boum boum, dahrar boum boum, dahrar boum, et ainsi de suite avec un changement constant de note et de rythme. De temps  autre, il leur semblait entendre une rponse, un bourdonnement ou un tremblement en provenance de la terre ou des branches au-dessus de leur tte, ou peut-tre des fts des arbres, mais Sylvebarbe ne s'arrtait pas et ne tournait la tte ni d'un ct ni de l'autre.
Ils avaient ainsi march longtemps. Pippin avait tent de compter les pas d'Ent, mais il avait chou, perdu aux environs de trois mille quand Sylvebarbe commena  ralentir son allure. Soudain, il s'arrta, dposa les Hobbits  terre et leva  sa bouche ses mains replies de faon  former un tube creux, alors, il souffla ou appela au travers. Un grand boum, hem retentit, comme d'un cor sonn du fond de la gorge dans les bois, et les arbres semblrent lui faire cho. Au loin, vint de plusieurs directions un semblable houm, hom, houm qui n'tait plus un cho, mais une rponse.
Sylvebarbe percha alors Merry et Pippin sur ses paules et il reprit ses longues enjambes, lanant de nouveau de frquents appels de cor, et  chaque fois les rponses venaient plus fortes et plus proches. Ils finirent par arriver ainsi  un mur apparemment impntrable d'arbres sombres  feuillage persistant, des arbres d'une sorte que les Hobbits n'avaient encore jamais vue: les branches, qui partaient directement de la racine, taient entirement recouvertes de feuilles sombres et luisantes comme celles du houx, mais sans pines, et elles portaient de nombreuses hampes raides et dresses sur lesquelles brillaient de grands boutons de couleur olive.
Tournant  gauche et longeant cette norme haie, Sylvebarbe arriva en quelques enjambes  une troite entre. Un sentier us la franchissait pour plonger soudain sur une longue pente escarpe. Les Hobbits virent qu'ils descendaient dans un grand vallon, presque aussi rond qu'un bol, trs large et trs profond, couronn au bord par la haute haie d'arbres verts. L'intrieur tait uni et gazonn, et il n'y avait pas d'arbres hormis trois grands et magnifiques bouleaux blancs qui se dressaient au fond du bol. Deux autres sentiers menaient dans le vallon: de l'ouest et de l'est. Plusieurs Ents taient dj arrivs. II en descendait aussi par les autres sentiers, et quelques-uns suivaient  prsent Sylvebarbe. Comme ils approchaient, les Hobbits les regardaient avec curiosit. Ils avaient pens voir un certain nombre de cratures aussi semblables  Sylvebarbe qu'un Hobbit l'est  un autre (pour un il tranger, du moins), et ils taient trs surpris de voir quelque chose de tout autre. Les Ents taient aussi diffrents entre eux qu'un arbre l'est d'un autre de mme nom, mais qui n'a pas eu la mme croissance et la mme histoire: certains taient mme aussi dissemblables que deux arbres d'espce diffrente, comme un bouleau et un htre ou un chne et un sapin. Il y avait quelques Ents trs gs, barbus et noueux comme des arbres vigoureux, mais anciens (encore qu'aucun ne pt rivaliser avec Sylvebarbe), et il y avait de hauts et robustes Ents, bien dcoupls et  la peau lisse comme des arbres de la fort dans la vigueur de l'ge, mais on ne voyait aucun jeune Ent, aucun adolescent. Dans l'ensemble, ils taient environ deux douzaines debout sur le vaste sol herbeux du vallon, tandis qu'un nombre  peu prs gal descendait vers eux.
Merry et Pippin furent d'abord frapps surtout par la diversit qu'ils voyaient: Dans les nombreuses formes et couleurs, dans les circonfrences et la taille et dans la longueur des bras et des jambes, ainsi que dans le nombre des orteils et des doigts (variant de trois  neuf) Quelques-uns semblaient plus ou moins apparents  Sylvebarbe et leur rappelaient des htres ou des chnes. Mais il y avait d'autres espces. Certains faisaient penser au chtaignier: des Ents  la peau brune avec de grandes mains ouvertes en ventail et des jambes courtes et paisses. D'autres rappelaient le frne: des Ents gris, droits et lancs, avec des mains aux doigts nombreux et des jambes longues: d'autres le sapin (les Ents de la plus haute taille), et d'autres encore le bouleau, le sorbier et le tilleul. Mais quand ils furent tous rassembls autour de Sylvebarbe, inclinant lgrement la tte, murmurant de leur voix lente et harmonieuse et considrant les trangers avec une attention soutenue, les Hobbits virent qu'ils taient tous de mme nature, et que tous avaient les mmes yeux, dans tous ceux-ci se voyaient la mme expression de rflexion, lente et soutenue, et le mme clignotement vert.
Ds que toute la compagnie fut assemble, debout en un large cercle autour de Sylvebarbe, commena une curieuse et inintelligible conversation. Les Ents dbutrent par un lent murmure: L'un d'eux se mettant d'abord de la partie, puis un autre se joignant  lui, et ainsi de suite jusqu' ce que tous chantassent ensemble en une longue cadence montante et descendante, tantt plus forte d'un ct avant de s'teindre pour s'lever sur un autre point  une sonorit retentissante. Bien que Pippin ne saist ou ne comprt aucun mot il supposait que le langage tait l'antique il trouva le son trs agrable  entendre au dbut, mais son attention flchit peu  peu. Aprs un temps assez long (et le chant ne donnait aucun signe de relchement) il commena de se demander si, l'antique tant une langue si peu htive, ils avaient dpass mme le simple Bonjour, et, au cas o Sylvebarbe devait faire l'appel, combien de jours il faudrait pour que tous chantent leur nom. Je me demande comment on dit oui ou non en antique, pensa t'il. Il billa.
Sylvebarbe s'en rendit immdiatement compte. Hem, ha, h, mon Pippin! Dit-il, et les autres Ents arrtrent tous leur chant. Vous tes des gens presss, je l'oubliais, et de toute faon il est fastidieux d'couter un discours que l'on ne comprend pas. Vous pouvez descendre  prsent. J'ai dit vos noms  l'Assemble, tous vous ont vus, ils sont convenus que vous n'tes pas des Orques et que l'on ajoutera un nouveau vers aux anciennes listes. Nous ne sommes pas encore alls plus loin, mais c'est l du travail expdi pour une Chambre des Ents. Vous et Merry pouvez vous promener dans le vallon, si vous le voulez. II y a une source de bonne eau l-bas sur le talus nord, si vous dsirez vous rafrachir. Nous avons encore des paroles  prononcer avant que l'Assemble ne commence vraiment. Je reviendrai vous voir pour vous dire comment vont les choses. >
Il dposa les Hobbits  terre. Avant de s'en aller, ils s'inclinrent profondment. Cette prouesse parut beaucoup amuser les Ents,  en juger par le ton de leurs murmures et le clignement de leurs yeux, mais ils revinrent bientt  leurs propres affaires. Merry et Pippin gravirent le sentier qui venait de l'ouest et ils regardrent par l'ouverture de la grande haie. De grandes pentes recouvertes d'arbres s'levaient du bord du vallon, et plus loin, au-dessus des pins de la dernire crte, se dressait, aigu et blanche, la cime d'une haute montagne. A leur gauche, au sud, ils voyaient la fort descendre et se perdre dans le lointain gris et l, vers l'horizon, Merry devina  une ple lueur verte les plaines de Rohan.
Je me demande o se trouve l'Isengard, dit Pippin.
Je ne sais pas trs bien o nous sommes, dit Merry, mais ce sommet doit tre le Methedras et, pour autant qu'il m'en souvienne, l'anneau d'Isengard s'tend dans une fourche ou une profonde crevasse  l'extrmit des montagnes. C'est sans doute derrire cette grande chane. Il semble y avoir une fume ou une lgre brume l-bas,  la gauche de la cime, tu ne trouves pas? 
A quoi ressemble l'Isengard?  Dit Pippin. Je me demande ce que peuvent y faire les Ents, de toute faon
Moi aussi, dit Merry. L'Isengard est une sorte d'anneau de rocs ou de collines, je crois, avec un espace plat  l'intrieur et une le ou un pilier de rocher au centre, appel Orthanc. Saroumane y possde une tour. II y a une porte, peut-tre plus d'une, dans le mur d'enceinte, et je crois qu'une rivire le traverse, elle descend des montagnes et s'coule ensuite par la Troue de Rohan. Ce ne doit pas tre un genre d'endroit propre  une action des Ents : je ne sais pourquoi, je ne crois pas qu'ils soient tout  fait aussi srs et, enfin... aussi tranges qu'ils le semblent. Ils paraissent lents, bizarres et patients, presque tristes, et pourtant je crois qu'ils pourraient tre rveills. Si cela se produisait, j'aimerais autant ne pas tre de l'autre ct
Oui!  Dit Pippin. Je vois ce que tu veux dire. Il pourrait y avoir toute la diffrence qui existe entre une vieille vache couche qui rumine pensivement et un taureau qui charge, et le changement pourrait intervenir soudainement. Je me demande si Sylvebarbe les veillera. Je suis bien sr qu'il entend essayer. Mais ils n'aiment pas tre veills. Sylvebarbe lui-mme a t rveill hier soir, et puis il a comprim ses sentiments
Les Hobbits revinrent vers le creux du vallon. Les voix des Ents montaient et descendaient toujours dans leur assemble. Le soleil avait assez mont pour dominer la haute haie: il luisait sur le sommet des bouleaux et clairait d'une frache lumire jaune le ct nord du vallon. Ils virent scintiller l une petite source. Ils suivirent le bord de la grande cuvette au pied des arbres verts il tait agrable de sentir de nouveau autour de leurs pieds de l'herbe frache et de n'tre pas presss puis ils descendirent vers la source jaillissante. Ils burent un peu de cette eau claire, froide, piquante, et s'assirent sur une pierre moussue,  regarder les taches de soleil sur l'herbe et le passage sur le sol du vallon des ombres des nuages qui voguaient dans le ciel. Le murmure des Ents se poursuivait. Ce semblait un endroit trs trange et trs recul, hors de leur monde et loin de tout ce qui leur tait jamais arriv. Ils se sentirent pris d'une grande nostalgie des visages et des voix de leurs compagnons, particulirement de Frodon et de Sam, et de Grands-Pas.
Une pause se produisit enfin dans la voix des Ents, et, levant les yeux, les Hobbits virent Sylvebarbe venir vers eux, accompagn d'un autre Ent.
Hem, houm, me revoici, dit Sylvebarbe. Commencez-vous  tre fatigus ou prouvez-vous quelque impatience, hmm, h?  Eh bien, je crains qu'il ne soit pas encore temps. Nous en avons fini avec la premire phase, mais il faut encore que j'explique de nouveau les choses  ceux qui vivent trs loin d'ici, loin de l'Isengard, et  ceux auprs desquels je n'ai pas pu me rendre avant l'Assemble, et aprs, il nous faudra dcider de notre action. Toutefois, la dcision sur ce qu'il convient de faire ne prend pas autant de temps pour les Ents que la rcapitulation de tous les faits et vnements sur lesquels ils doivent
prendre parti. Mais, il serait vain de le nier, nous en aurons encore pour longtemps: deux jours, trs vraisemblablement. Je vous ai donc amen un compagnon. Il a une maison d'Ent tout  ct. Son nom elfique est Bregalad. II dit qu'il a dj pris sa dcision et qu'il n'a pas besoin de rester  l'assemble. Hem, hem, il est celui d'entre nous qui se rapproche le plus d'un Ent prcipit. Vous devriez vous entendre. Au revoir!  Sylvebarbe fit demi-tour et les quitta.
Bregalad resta un moment  observer solennellement les Hobbits, et eux le regardrent, se demandant quand il se dciderait  montrer quelque signe de prcipitation. Il tait grand et semblait faire partie des plus jeunes Ents, il avait sur les bras et les jambes une peau lisse et luisante, ses lvres taient bien rouges, et sa chevelure gris vert. Il pouvait se courber et se balancer comme un arbre lanc dans le vent. Enfin il parla, et sa voix, quoique sonore, tait plus haute et plus claire que celle de Sylvebarbe.
Ha, hmm, allons nous promener, mes amis!  Dit-il. Je suis Bregalad, ce qui signifie dans votre langage Vifsorbier. Mais ce n'est qu'un surnom, bien sr. On m'a appel ainsi ds le moment o j'eus dit oui  un Ent an avant qu'il n'et achev sa question. Et puis-je bois vite et sors tandis que certains humectent encore leur barbe. Venez avec
Moi!  Il abaissa deux bras bien tourns et tendit une main aux longs doigts  chacun des Hobbits. Toute cette journe, ils se promenrent avec lui dans les bois, chantant et riant, car Vifsorbier riait souvent. Il riait quand le soleil sortait de derrire un nuage, il riait quand ils rencontraient un ruisseau ou une source: il se penchait alors et aspergeait d'eau ses pieds et sa tte, il riait parfois  quelque son ou murmure dans les arbres. Chaque fois qu'il voyait un sorbier, il s'arrtait un moment, les bras tendus, et chantait en se balanant.
A la nuit tombante, il les amena  sa maison d'Ent: ce n'tait rien d'autre qu'une pierre moussue pose sur des mottes de gazon sous un talus vert. Des sorbiers poussaient en cercle autour, et il y avait de l'eau (comme dans toutes les maisons d'Ents), une source qui sortait du talus en glougloutant. Ils parlrent un moment tandis que l'obscurit tombait sur la fort. On pouvait encore entendre, non loin, les voix de l'Assemble qui se poursuivait, mais elles semblaient  prsent plus profondes et moins mesures,  chaque instant, une grande voix s'levait sur un ton haut, qui s'animait, tandis que toutes les autres s'teignaient. Mais  ct d'eux Bregalad parlait doucement, murmurant presque, dans leur propre langue, et ils apprirent qu'il appartenait  la race des Peaurudes et que le pays qu'ils avaient habit avait t ravag. Cela parut aux Hobbits une raison plus que suffisante  sa prcipitation, quant aux Orques tout au moins.
Il y avait des sorbiers chez moi, dit Bregalad avec une douce tristesse, des sorbiers qui avaient pris racine quand je n'tais qu'une Enture, il y a bien, bien des annes dans la tranquillit du monde. Les plus anciens furent plants par les Ents pour essayer de plaire aux Ents-femmes, mais elles les regardrent avec un sourire, disant qu'elles savaient o trouver une floraison plus blanche et des fruits plus savoureux. Pourtant il n'est pas d'arbres de toute cette race, le peuple de la Rose, qui soient aussi beaux  mes yeux. Et ces arbres croissaient au point que l'ombre d chacun d'eux tait comme une salle verte, et que leurs baies rouges taient  l'Automne un fardeau d'une beaut merveilleuse. Les oiseaux s'y rassemblaient en foule. J'aime les oiseaux, mme quand ils jacassent, et le sorbier a du surplus. Mais les oiseaux sont devenus hostiles, avides, ils se sont mis  dchirer les arbres et  jeter les fruits  terre sans les manger. Puis les Orques sont venus avec des haches et ils ont abattu mes arbres. Je suis accouru, je les ai appels par leur long nom, mais ils n'ont pas bronch, ils n'ont rien entendu, rien rpondu: ils taient tendus, morts.

O Orofarn Lassemista, Carnimiri! 
O beau sorbier, sur ta chevelure que la floraison tait blanche! 
O sorbier mien, que je t'ai vu briller, les jours d't,
Avec ton corce si claire, tes feuilles si lgres, ta voix si frache et si douce: Sur ta tte de quel bel or rouge la couronne que tu portais bien haut! 
O sorbier mort, sur ta tte ta chevelure est sche et grise,
Ta couronne est renverse, ta voix est  tout jamais teinte. O Orofarn, Lassemista, Carnimiri! 

Les Hobbits s'endormirent au son du doux chant de Bregalad, qui semblait lamenter en nombreuses langues la chute des arbres qu'il avait aims.
Ils passrent aussi la journe du lendemain en sa compagnie, mais ils ne s'loignrent gure de sa maison Ils restrent la plupart du temps assis en silence  l'abri du talus, car le vent tait plus froid, les nuages plus bas et plus gris, il y avait peu de soleil, et au loin les voix des Ents  l'Assemble continuaient de s'lever et de retomber, tantt puissantes et sonores, tantt basses et tristes, s'acclrant parfois, et parfois lentes et solennelles comme une hymne. Une seconde nuit vint, et les Ents tenaient toujours leur conseil sous les nuages rapides et les toiles capricieuses.
Le troisime jour se leva, triste et venteux. A l'aurore, les voix des Ents s'levrent en une grande clameur, puis s'teignirent de nouveau. Comme la matine s'avanait, le vent tomba et l'air se fit lourd d'attente. Les Hobbits virent que Bregalad coutait  prsent avec une grande attention, bien que, pour eux, dans la combe de sa maison d'Ent, le son de l'Assemble ft faible.
L'aprs-midi vint et le soleil, dans sa course  l'ouest vers les montagnes, jetait de longs rayons jaunes entre les crevasses et les fissures des nuages. Tout  coup, ils eurent conscience que tout tait trs silencieux, la fort entire tait en attente. Naturellement, les voix d'Ents s'taient tues. Que signifiait cela?  Bregalad se tenait debout, droit et tendu, et il regardait derrire lui vers Derunant au nord.
Alors vint avec fracas un grand cri retentissant: ra-houmrah!  Les arbres frmirent et se courbrent comme sous l'effet d'une rafale. II y eut une nouvelle pause, puis commena une musique de marche semblable  celle de tambours solennels, et, dominant des roulements et des battements, jaillirent des voix qui chantaient haut et fort.

Nous venons, nous venons au roulement des tambours: tarounda rounds rounds rom! 
Les Ents approchaient: leur chant s'levait de plus en plus proche, de plus en plus sonore
Nous venons, nous venons au son du cor et du tambour: tarouna rouna rouna rom! 

Bregalad ramassa les Hobbits et s'en fut de chez lui.
Ils ne tardrent pas  voir approcher la troupe en marche: les Ents descendaient la pente  grands pas rythms. Sylvebarbe tait en tte, suivi de quelque cinquante Ents en colonne par deux, au pas cadenc, qui battaient la mesure de leurs mains sur leurs flancs. Comme ils approchaient, on pouvait voir l'clat et le clignotement de leurs yeux.
Houm, hom !  Nous voici avec un grondement, nous voici enfin!  Cria Sylvebarbe  la vue de Bregalad et des Hobbits. Venez, joignez-vous  l'Assemble!  Nous partons. Nous partons pour l'Isengard! 
Sus  l'Isengard!  Crirent de nombreuses voix.
Sus  l'Isengard! 
Sus  lIsengard!  L'Isengard ft-il encercl et ferm de portes de pierre,
L'Isengard jet-il fort et dur, froid comme la pierre et nu comme l' os,
Nous partons, nous partons, nous partons en guerre, pour tailler la pierre et briser la porte,
Car fut et branche brlent  prsent, la fournaise gronde nous partons en guerre! 
Au pays des tnbres au pas du destin, au roulement du tambour, nous arrivons, nous arrivons,
A flsengard avec le destin nous arrivons! 
Avec le destin nous arrivons, avec le destin nous arrivons! 

C'est ainsi qu'ils chantaient en marchant vers le sud.
Bregalad, les yeux brillants, bondit dans les rangs au ct de Sylvebarbe. Le vieil Ent reprit alors les Hobbits, il les remit sur ses paules, et ainsi chevauchrent-ils firement  la tte de la compagnie chantante, cur battant, tte bien haute. Bien qu'ils se fussent attendus  ce que quelque chose fint par se produire, ils taient tonns du changement intervenu chez les Ents. Il leur paraissait  prsent aussi soudain qu'une inondation longtemps contenue par une digue.
Les Ents se sont dcids assez rapidement, aprs tout, vous ne trouvez pas?  Se risqua  dire Pippin aprs quelque temps, lorsque le chant s'arrta un moment et que l'on n'entendit plus que le battement des mains et des pieds.
Rapidement?  Dit Sylvebarbe. Houm !  Oui, assurment. Plus rapidement que je ne le pensais. En fait, il y a bien longtemps que je ne les ai vus se secouer ainsi. Nous autres Ents nous n'aimons pas tre secous, et nous ne le sommes jamais s'il n'est clair que nos arbres et nos vies sont en grand danger. Cela n'est pas arriv dans cette fort depuis les guerres de Sauron et des Hommes de la Mer. C'est l'uvre des Orques, cet abattage pour le plaisir raroum sans mme la mauvaise excuse de l'alimentation de leurs feux, qui nous a tant irrits, et la trahison d'un voisin qui et d nous aider. Les magiciens devraient tre plus sagaces: ils le sont. Il n'est pas de maldiction en langue elfique, antique ou dans celle des Hommes assez forte pour une telle perfidie. A bas Saroumane! 
Allez-vous vraiment forcer les portes de l'Isengard? 
Ho, hm, enfin, nous le pourrions, vous savez!  Vous ne connaissez peut-tre pas notre force. Avez-vous entendu parler des Trolls?  Ils sont extrmement forts. Mais ce ne sont que des contrefaons, cres par l'Ennemi au cours des Grandes Tnbres en drision des Ents, comme les Orques pour les Elfes. Nous sommes plus forts que les Trolls. Nous sommes faits des os de la terre. Nous pouvons fendre la pierre comme les racines des arbres, mais plus vite, beaucoup plus vite, quand notre esprit est rveill!  Si nous ne sommes pas abattus ou dtruits par le feu ou un coup de sorcellerie, nous pourrions rduire l'Isengard en clats et faire sauter ses murs en moellons
Mais Saroumane va tenter de vous arrter, non? 
Hm, ah, oui, c'est exact. Je ne l'ai pas oubli. En fait, j'y ai longuement pens. Mais, voyez-vous, un grand nombre des Ents sont plus jeunes que moi, plus jeunes de bien des vies d'arbre. Ils sont tous veills  prsent, et leur esprit est tout ax sur un point: Briser l'Isengard. Mais ils recommenceront  penser avant peu, ils se refroidiront un peu, quand nous prendrons notre boisson du soir. Quelle soif nous aurons!  Mais, pour le moment, qu'ils marchent et chantent! 	 trouvrent enfin au sommet, et leur regard plongea dans un puits
Nous avons un long chemin  parcourir et nous aurons tout le temps sombre: la grande crevasse au bout des montagnes: Nan Curunir, la de penser plus tard. C'est quelque chose d'tre partisValle de Saroumane.
	Sylvebarbe poursuivit sa marche, chantant avec les autres pendant La nuit s'tend sur l'Isengard, dit Sylvebarbe quelque temps. Mais aprs un moment, sa voix tomba  un murmure et elle finit par cesser entirement. Pippin vit que son vieux front tait rid et noueux. Il finit par lever les yeux, et Pippin y aperut un regard triste, triste mais non malheureux. Il y avait l de la lumire, comme si la flamme verte s'tait enfonce plus profondment dans les puits sombres de sa pense. Naturellement, il est assez probable, mes amis, dit-il avec lenteur, assez probable que nous allons  notre propre fin: la dernire marche des Ents. Mais si nous restions chez nous sans rien faire, notre fin nous trouverait de toute faon, tt ou tard. Cette pense s'est long temps dveloppe dans nos curs, et c'est pourquoi nous marchons maintenant. Ce n'a pas t une rsolution htive. A prsent, au moins, la dernire marche des Ents peut valoir une chanson. Oui, soupira t'il, nous pouvons aider les autres avant de disparatre.
J'aurais cependant aim voir se raliser les chansons sur Ents-femmes. Mon vu le plus cher aurait t de revoir Fimbrethil. Mais pour cela, mes amis, les chants, comme les arbres, ne portent fruit qu'en leur propre temps et  leur propre faon: et parfois ils se fltrissent prmaturment Les Ents poursuivirent leur route  grands pas. Ils taient descendus dans un long repli de terrain qui s'en allait vers le sud,  prsent, ils commencrent  monter,  monter vers la haute crte de l'ouest. Les bois diminurent, et ils arrivrent  des bouquets de bouleaux espacs, puis  des pentes dnudes o seuls poussaient quelques maigres pins. Le soleil se coucha derrire la sombre croupe qu'ils avaient en face d'eux. Le crpuscule gris tomba. Pippin regarda en amre. Le nombre des Ents s'tait accru ou que se passait-il?  L o auraient d se trouver les pentes nues et obscures par lesquelles ils taient passs, il croyait voir des bosquets. Mais ils bougeaient!  Se pouvait-il que les arbres de Fangorn fussent veills et que la fort se levt pour partir en guerre par-dessus les collines?  Il se frotta les yeux, se demandant si le sommeil et l'ombre ne l'avaient pas tromp, mais les grandes formes grises poursuivaient fermement leur mouvement en avant. Il y avait un bruit semblable  celui du vent dans de nombreuses branches. Les Ents approchaient  prsent du sommet de la crte et tout chant avait cess. La nuit tomba, et ce fut le silence, on n'entendait qu'un faible tremblement de la terre sous les pieds des Ents, et un bruissement, l'ombre d'un murmure comme de nombreuses feuilles emportes par le vent. Ils se trouvrent rapidement au sommet, et leur regard plongea dans un puits sombre : la grande crevasse au bout des montagnes : nan curunir, la Valle de Saroumane.
La nuit s'tent sur l'Isengard, dit Sylvebarde
