CHAPITRE CINQ
LA TRAVERSE DES MARAIS

Gollum avanait rapidement, la tte et le cou en avant, utilisant souvent ses mains autant que ses pieds. Frodon et Sam avaient peine  tenir la mme allure, mais il semblait ne plus du tout penser  s'enfuir et, s'ils se laissaient distancer, il se tournait pour les attendre. Au bout d'un certain temps, il les amena au bord de l'troit ravin auquel ils s'taient heurts auparavant, mais ils se trouvaient  prsent plus loin des montagnes.
Le voici!  S'cria t'il. Il y a un chemin au fond, oui. Maintenant, on le suit pour sortir l-bas, l-bas Il dsignait le sud et l'est, vers les marais. Les exhalaisons leur venaient aux narines, lourdes et ftides mme dans l'air frais de la nuit.
Gollum, qui allait et venait le long du bord, les appela enfin. Voil. On peut descendre ici. Smagol est dj pass par-l: j'ai pris ce chemin pour me cacher des Orques.
Il passa devant, et les hobbits descendirent  sa suite dans l'obscurit. Le chemin n'tait pas difficile, car la profondeur de la crevasse n'tait plus  cet endroit que de quinze pieds et sa largeur d'une douzaine. De l'eau courait au fond, c'tait en fait le lit d'un des nombreux ruisseaux qui descendaient des collines pour alimenter au-del les mares et les bourbiers. Gollum tourna  droite, plus ou moins en direction du sud, et pataugea dans le ruisseau pierreux, peu profond. Le contact de l'eau semblait lui procurer le plus grand plaisir, et il poussait des gloussements, qui se muaient mme parfois en une sorte de chanson.

Les terres froides et dures, elles nous mordent les doigts, elles nous rongent les pieds. Les rochers et les pierres sont comme de vieux os tout dnuds de chair. Mais ruisseau et mare, c'est humide et frais: si bon aux pieds!  Et maintenant, on souhaiterait...

Ha!  ha!  Qu'est ce qu'on souhaiterait?  Dit-il, jetant un regard de ct aux hobbits. On va vous le dire, fit-il en ricanant. Il l'a devin il y a longtemps, Sacquet l'a devin Une lueur parut dans ses yeux, et Sam, apercevant le reflet dans les tnbres, le jugea rien moins que plaisant.

Vivant sans souffle, froid comme la mort, jamais assoiff toujours buvant, en cotte de mailles, jamais cliquetant, se noie sur la terre sche, Prend une le pour une montagne, Prend une source pour un souffle d'air, Si lisse, si beau! 
Quelle joie de le rencontrer!  On souhaiterait seulement attraper un poisson, si bon, si juteux! 

Ces mots ne firent que rendre plus pressant pour Sam un problme qui le troublait depuis le moment o il avait compris que son matre allait adopter Gollum pour guide: le problme de la nourriture. Il ne lui venait pas  l'esprit que son matre avait pu y penser aussi, mais il supposait que Gollum, lui, y avait song. En fait, comment celui ci avait-il subvenu  ses besoins au cours de son vagabondage solitaire?  Pas trop bien, se dit Sam. Il a l'air assez famlique. Il ne serait pas trop dlicat pour goter des hobbits, en l'absence de poisson, m'est avis en admettant qu'il puisse nous prendre  l'improviste. Eh bien, il ne le fera pas: pas Sam Gamegie, en tout cas
Ils descendirent en trbuchant le sombre et sinueux ravin pendant un temps qui parut trs long aux pieds fatigus de Frodon et de Sam. Le couloir, aprs un tournant  gauche, s'largit et devint graduellement moins profond. Enfin le ciel s'claircit  l'approche de l'aube grise. Gollum n'avait montr aucun signe de fatigue, mais alors, il leva la tte et s'arrta.
Le jour est proche, dit-il  voix basse, comme si le jour avait pu l'entendre et lui bondir dessus. Smagol restera ici: je vais rester ici, et la Face Jaune ne me verra pas
Nous serions heureux de voir le Soleil, dit Frodon, mais nous resterons ici: nous sommes trop fatigus pour aller plus loin  prsent
Il n'est pas sage d'tre heureux de la Face Jaune, dit Gollum. Elle vous rvle. Les gentils hobbits raisonnables restent avec Smagol. Des Orques et autres vilaines choses rdent alentour. Ils peuvent voir au loin. Restez cachs avec moi! 
Les trois s'installrent pour se reposer au pied du mur rocheux du ravin. Il ne dpassait plus gure maintenant la hauteur d'un homme, et il y avait au pied de larges plaques de pierre sche, l'eau coulait dans une rigole de l'autre ct. Frodon et Sam s'assirent sur une des pierres plates et reposrent leur dos. Gollum barbotait et jouait des pieds et des mains dans le ruisseau.

II nous faut prendre un peu de nourriture, dit Frodon. Avez-vous faim, Smagol?  Nous n'avons que trs peu de chose  partager, mais nous vous donnerons ce que nous pourrons
Au mot de faim, une lueur verdtre s'alluma dans les ples yeux de Gollum, et ils parurent sortir plus que jamais de sa maigre et terreuse face. Il retomba un moment dans son ancienne manire de Gollum. On est affam, oui affam que nous sommes, mon trsor, dit-il. Quoi c'est qu'ils mangent?  Ont-ils de bons poissons?  Sa langue pendit entre ses dents jaunes et aigus, lchant ses lvres dcolores.
Non, nous n'avons pas de poisson, dit Frodon. Nous n'avons que ceci (il prsenta une gaufrette de lembas) et de l'eau, si l'eau d'ici est consommable
Oui, oui, c'est de la bonne eau, dit Gollum. Buvez en, buvez en, pendant qu'on peut!  Mais qu'est ce que c'est qu'ils ont, mon trsor?  Est ce broyable?  Est ce bon? 
Frodon dtacha un morceau de gaufrette, qu'il lui tendit sur son enveloppe de feuille. Gollum renifla la feuille, et sa figure changea: un spasme de dgot y apparut en mme temps qu'un reflet de son ancienne malice. Smagol le sent!  Dit-il. Des feuilles du pays des Elfes, pouah!  Elles puent. Il a grimp  ces arbres, et il n'a pu en laver l'odeur de ses mains, mes jolies mains Laissant tomber la feuille, il dtacha un coin du lembas, qu'il mordilla. Il cracha et fut pris d'une quinte de toux.
Ach!  Non!  s'cria t'il, tout postillonnant. Vous voulez touffer le pauvre Smagol. Par la poussire et les cendres, il ne peut pas manger a. Il doit jener. Mais a ne fait rien. Gentils hobbits!  Smagol a promis. Il jenera. Il ne peut pas manger la nourriture des hobbits. Il jenera. Pauvre Smagol tique! 
Je le regrette, dit Frodon, mais je ne puis vous aider, je le crains. Je crois que cette nourriture vous ferait du bien si vous vouliez en faire l'essai. Mais peut-tre ne pouvez-vous mme essayer, pas encore en tout cas
Les hobbits mchonnrent leurs lembas en silence. Sam lui trouvait bien meilleur got, en quelque sorte, que depuis longtemps, le comportement de Gollum lui en faisait de nouveau goter la saveur. Mais il ne se sentait pas  l'aise. Gollum observait chaque morceau de la main  la bouche, tel un chien expectant prs de la chaise d'un dneur. Ce ne fut que lorsqu'ils eurent termin et qu'ils s'apprtrent au repos qu'il parut convaincu qu'ils n'avaient aucune friandise cache dont il pt avoir sa part. Il alla alors s'asseoir  quelques pas et geignit un peu.
Dites!  Murmura Sam  Frodon, pas trop bas (il lui tait  peu prs gal que Gollum entendt ou non) Il faut qu'on dorme, mais pas tous deux en mme temps, avec ce sclrat affam  ct, qu'il ait promis ou pas, Smagol ou Gollum, il ne va pas changer ses habitudes en un rien de temps, je gage. Dormez, Monsieur Frodon, et je vous appellerai quand je ne pourrai plus tenir les yeux ouverts. A tour de rle, comme avant, tant qu'il est en libert
Tu as peut-tre raison, Sam, dit Frodon, parlant ouvertement. II y a bien eu un changement en lui, mais quel genre de changement et  quel point, je n'en suis pas encore trs assur. Mais, srieusement, je crois qu'il n'y a pas de crainte  avoir pour le moment. Enfin... veille, si tu le dsires. Donne-moi  peu prs deux heures, pas plus, puis rveille-moi
Frodon tait tellement fatigu que sa tte tomba sur sa poitrine et qu'il s'endormit aussitt ces mots prononcs. Gollum semblait ne plus avoir de craintes. Il se roula en boule et s'assoupit rapidement avec une totale indiffrence. Son souffle ne tarda pas  siffler doucement entre ses dents serres, mais son immobilit tait celle d'une statue. Au bout d'un moment, Sam, craignant de s'endormir lui aussi s'il restait assis  couter la respiration de ses deux compagnons, se leva, et il poussa doucement Gollum. Les mains de celui ci se desserrrent et eurent une lgre crispation nerveuse, mais il ne fit pas d'autre mouvement. Sam se pencha et dit poisson  son oreille, mais il n'y eut pas de raction, pas mme un soubresaut dans la respiration de Gollum.
Sam se gratta la tte. Il doit vraiment dormir, murmura t'il. Et si j'tais comme lui, il ne se rveillerait plus jamais Il chassa de son esprit la pense de son pe et de la corde, et il alla s'asseoir prs de son matre.
Quand il se rveilla, le ciel tait obscur, non pas plus clair, mais plus. Sombre que lors de leur petit djeuner. Sam sauta sur ses pieds. Sa vigueur ressuscite et une sensation de faim lui firent tout d'un coup comprendre que son sommeil avait dur tout le temps du jour, neuf heures au moins. Frodon dormait encore profondment, couch maintenant sur le ct. Gollum avait disparu. Divers qualificatifs rprobateurs  sa propre adresse, tirs du vaste rpertoire paternel de l'Ancien, surgirent dans la tte de Sam, puis il lui apparut aussi que son matre avait eu raison: il n'y avait pas  se garder pour le moment. En tout cas, ils taient tous deux vivants, personne ne les avait trangls.
 Le pauvre tre!  Se dit-il, non sans remords. Je me demande o il est
all!  Pas loin, pas loin!  Dit une voix au-dessus de lui. II leva la tte et vit se dtacher sur le ciel vespral la grosse tte et les vastes oreilles de Gollum.
H l, qu'est ce que vous faites, cria Sam, dont les soupons reparurent aussitt qu'il vit cette forme.

Smagol a faim, dit Gollum. Reviendra bientt
Revenez tout de suite!  Cria Sam. H!  Revenez!  Mais Gollum avait disparu.
Frodon se rveilla au cri de Sam, et il s'assit, se frottant les yeux.
Oh!  Fit-il. Quelque chose qui ne va pas?  Quelle heure est-il? 
Sais pas, dit Sam. Le soleil est couch, je pense. Et il est parti. Il a faim, qu'il dit
Ne t'en fais pas!  Dit Frodon. On n'y peut rien. Mais il reviendra, tu verras. La promesse tiendra encore un bout de temps. Et il ne quittera pas son Trsor, de toute faon
Frodon ne fit pas une affaire en apprenant qu'ils avaient dormi profondment durant des heures alors que Gollum et un Gollum fort affam tait en libert  ct d'eux. Ne va pas penser  quelqu'un des durs noms de ton Ancien, dit-il. Tu tais puis et cela a eu un bon rsultat, nous sommes  prsent tous deux reposs. Et nous avons un chemin pnible  faire, le pire de tous
A propos de la nourriture, dit Sam. Combien de temps a va t'il prendre pour accomplir le boulot?  Et quand il sera accompli, que fera t'on?  Ce pain de route vous tient merveilleusement sur vos jambes, bien qu'il ne satisfasse pas convenablement le ventre, comme qui dirait: pas  mon sentiment, en tout cas, soit dit sans irrespect pour ceux qui l'ont fabriqu. Mais il faut en manger tous les jours, et a ne pousse pas. Je calcule qu'on en a assez pour, mettons, trois semaines, en se serrant la ceinture et en ayant la dent lgre, notez. On n'y a pas trop regard jusqu' prsent
Je ne sais pas combien de temps il nous faudra pour... pour achever, dit Frodon. Nous avons t malheureusement retenus dans les montagnes. Mais Samsagace Gamegie, mon cher hobbit en vrit, Sam, le plus cher des hobbits, l'ami par excellence je ne crois pas qu'il y ait lieu de penser  ce qui arrivera aprs. Accomplir le boulot, comme tu dis quel espoir y a t'il de jamais le faire?  Et si nous le faisons, qui sait ce qu'il en rsultera?  Si l'Unique va dans le Feu, et que nous soyons  ct?  Je te le demande Sam, y a t'il la moindre probabilit que nous ayons encore besoin de pain?  Je ne pense pas. Soigner nos membres pour qu'ils nous amnent jusqu' la Montagne du Destin, voil tout ce que nous pouvons faire. Plus que moi je ne peux faire, commence-je  sentir
Sam hocha la tte en silence. Il prit la main de son matre et se pencha dessus. Il ne la baisa pas, malgr les larmes qui y tombrent. Puis il se dtourna et passa sa manche sur son nez, aprs quoi, il se leva et pitina, essayant de siffler et disant entre ses efforts: O est cette sacre crature? 
Gollum ne tarda pas  revenir, en fait, mais ce fut si doucement qu'ils ne l'entendirent pas avant qu'il ne se trouvt devant eux. Il avait les doigts et le visage barbouills de boue noire. Il mchait encore et bavait. Ils ne demandrent pas, non plus qu'ils ne cherchrent  se reprsenter ce qu'il mchait.
Des vers, des scarabes ou quelque chose de visqueux sorti de trous, se dit Sam. Brrr!  La sale crature, le pauvre malheureux! 
Gollum ne leur dit rien avant d'avoir bu un bon coup et s'tre lav dans le ruisseau. Aprs quoi, il vint vers eux, se lchant les lvres. ǂa va mieux, maintenant, dit-il. Sommes-nous reposs?  Prts  repartir?  Gentils hobbits, ils dorment magnifiquement. Vous faites confiance  Smagol,  prsent?  Trs, trs bien
L'tape suivante de leur voyage ressembla fort  la prcdente. A mesure qu'ils poursuivaient leur route, le ravin devenait toujours moins profond et la pente du sol plus douce. Le fond tait moins pierreux et plus terreux, et lentement les bords se rduisirent  de simples talus. Il commena  serpenter et  vaguer. La nuit tirait  sa fin, mais des nuages couvraient  prsent la lune et les toiles, et ils ne connurent la venue du jour que par le lent dveloppement de la rare et grise lumire.
Au bout d'une froide heure, ils parvinrent  la fin du cours de l'eau. Les rives se murent en tertres couverts de mousse. Le ruisseau gargouillait sur le dernier rebord de pierre pourrissante et tombait dans une fondrire, o il se perdait. Des roseaux desschs bruissaient et crpitaient, bien qu'on ne sentt aucun vent.
De part et d'autre et en face d'eux, de vastes marais et bourbiers s'tendaient  prsent dans le terne demi-jour vers le sud et l'est. Des brumes s'levaient de mares fumantes, sombres et mphitiques. Leur exhalaison planait, suffocante, dans l'air immobile. Dans le lointain, presque en plein sud  prsent, se dessinaient les murs montagneux de Mordor, telle une noire barrire de nuages dchiquets flottant au
Dessus d'une mer dangereuse, prise dans le brouillard.
Les hobbits taient  prsent entirement entre les mains de Gollum. Ils ignoraient et ne pouvaient deviner dans cette lumire brumeuse qu'ils ne se trouvaient en fait que juste  l'intrieur des limites septentrionales des marais, qui s'tendaient.principalement au sud. Ils avaient, pour peu qu'ils eussent connu le pays, la possibilit, moyennant quelque dlai, de revenir un peu sur leurs pas, puis, tournant vers l'est, d'arriver par des routes fermes  la plaine nue de Dagorlad : le champ de la bataille de jadis devant les portes du Mordor. Non qu'il y et grand espoir dans pareil itinraire. Sur cette plaine pierreuse, il n'y avait aucun couvert, et elle tait traverse par les grands chemins des Orques et des soldats de l'Ennemi. Les manteaux de la Lorien mmes ne les y auraient pas dissimuls.
O dirigeons-nous nos pas, maintenant, Smagol?  Demanda Frodon. Faut-il traverser ces marcages puants? 
Inutile, tout  fait inutile, rpondit Gollum. Pas si les hobbits veulent atteindre les montagnes sombres et aller Le voir trs rapidement. En arrire un peu, tourner un peu (son bras maigre s'agita en direction du nord et de l'est) et vous pouvez arriver sur des routes dures et froides aux portes mme de Son pays. Des tas de Ses sujets seront l pour accueillir des htes, trs heureux de les Lui amener tout droit, oh oui. Son mil observe sans cesse ce ct. Il a attrap l Smagol, il y a longtemps (Gollum frissonna) Mais Smagol s'est servi de ses yeux depuis lors, oui, oui: je me suis servi de mes yeux, de mes pieds et de mon nez depuis lors. Je connais d'autres voies. Plus difficiles, moins rapides, mais meilleures, si on ne veut pas qu'Il vous voie. Suivez Smagol !  Il peut vous emmener  travers les marais,  travers les brumes, les bonnes brumes paisses. Suivez Smagol avec grand soin, et vous pourrez aller loin, trs loin, avant qu'Il ne vous attrape, oui, peut-tre
Il faisait dj jour, un matin morne et sans vent, et les vapeurs des marais s'tendaient en lourdes couches. Nul soleil ne perait le ciel. Bas et nuageux, et Gollum semblait impatient de continuer le voyage aussitt. Ils se mirent donc en route aprs un bref repos, et ils furent bientt perdus dans un monde indistinct et silencieux, coup de toute vue des terres environnantes, collines qu'ils avaient quittes ou montagnes qu'ils cherchaient. Ils allaient lentement  la file, Gollum, Sam, Frodon.
Frodon semblait tre le plus fatigu des trois, et il tranait souvent en arrire, malgr la lenteur de leur progression. Les hobbits ne tardrent pas  constater que ce qui leur avait paru un vaste marcage tait en ralit un interminable enchevtrement de mares, de bourbiers mous et de cours d'eau sinueux et  demi trangls. Parmi tout cela, un il et un pied expriments pouvaient dcouvrir un sentier vagabond. Gollum possdait certainement cette exprience, et elle lui tait tout entire ncessaire. Sa tte ne tournait jamais d'un ct ni de l'autre au bout de son long cou, tandis qu'il reniflait tout en se murmurant sans cesse  lui-mme. De temps  autre, il levait la main pour les arrter, il partait un peu en avant et s'accroupissait pour tter le terrain des doigts ou des orteils, ou simplement couter, une oreille presse contre la terre.
C'tait morne et fastidieux. L'hiver froid et humide rgnait toujours sur ce pays abandonn. La seule note verte tait la mousse d'algues livides  la surface sombre et grasse des lugubres eaux. Des herbes mortes et des roseaux pourrissants apparaissaient dans les brumes comme des ombres dguenilles d'tres depuis longtemps oublis. Comme le jour s'coulait, la lumire s'accrut lgrement et les brumes se levrent, devenant plus minces et plus transparentes. Dominant de haut la pourriture et les vapeurs du monde, le Soleil planait haut et dor  prsent dans une rgion sereine aux sols d'cumes blouissante, mais on n'en voyait en bas qu'un spectre passager, indistinct, ple, ne donnant ni couleur ni chaleur. Cependant, mme  ce faible mmento de sa prsence, Gollum se renfrogna et flchit. Il arrta le voyage, et ils se reposrent,  croupetons comme des petits animaux chasss, dans les lisires d'une grande jonchaie brune. Le silence tait profond, gratign seulement parle faible tremblement de pappes vides et de brins d'herbe briss frmissant dans de lgers mouvements d'air qu'ils ne pouvaient sentir.
Pas un oiseau!  Dit Sam avec mlancolie.
Non, pas d'oiseaux, dit Gollum. Bons oiseaux (il se passa la langue sur les dents) Pas d'oiseaux ici. Il y a des serpents, des vers, des choses dans les mares. Des tas de choses, des tas de vilaines choses. Pas d'oiseaux, termina t'il tristement. Sam lui lana un regard de dgot.
Ainsi passa le troisime jour de leur voyage avec Gollum. Avant que les ombres du soir ne soient plus longues en des terres plus heureuses, ils repartirent, poursuivant toujours leur route avec seulement de brves haltes. Celles-ci n'taient pas tant destines au repos qu' aider Gollum, car  prsent, mme lui devait avancer avec grand soin, et il tait parfois dsorient pendant un moment. Ils taient parvenus en plein milieu des Marais des Morts, et il faisait sombre.
Ils marchaient lentement, courbs, en file serre, suivant avec attention chaque mouvement de Gollum. Les marais se faisaient plus humides et donnaient souvent dans de larges tangs, parmi lesquels il devenait de plus en plus difficile de trouver les endroits les plus fermes o les pieds pouvaient se poser sans enfoncer dans une boue gargouillante. Les voyageurs taient lgers, sans quoi peut-tre aucun d'eux n'aurait-il jamais pu passer.
Cet fut bientt l'obscurit totale: L'air mme semblait noir et lourd  respirer. Quand des lumires apparurent, Sam se frotta les yeux : il pensait que sa tte lui jouait des tours. II en vit d'abord une du coin de l'il gauche, une trane de ple luminosit, puis d'autres s'levrent peu aprs: Les unes semblables  de la fume aux ternes reflets, d'autres  des flammes embrumes papillotant lentement au-dessus de chandelles invisibles, par-ci par-l, elles formaient des volutes comme de fantomatiques voiles dploys par des mains caches. Mais aucun de ses compagnons ne dit mot.
Enfin, Sam n'y put plus tenir. Qu'est ce que tout cela, Gollum?  Murmura t'il. Ces lumires?  Il y en a tout autour de nous,  prsent. Sommes-nous pris au pige?  Qui sont-elles? 
Gollum leva la tte. Une eau sombre tait devant lui, et il rampait de droite et de gauche, hsitant sur le chemin  suivre. Oui, il y en a tout autour, murmura t'il. Les chandelles de cadavres, oui, oui. N'y faites pas attention!  Ne regardez pas!  Ne les suivez pas!  O est le matre? 
Sam regarda en arrire, et il s'aperut que Frodon s'tait encore laiss distancer. Il ne le voyait plus. Il retourna de quelques pas dans les tnbres, sans oser trop s'loigner ni appeler plus fort que par un murmure rauque. Il buta soudain dans Frodon, qui se tenait perdu dans ses penses, le regard fix sur les lumires ples. Ses mains pendaient, raides,  ses cts, de l'eau et de la vase en dgouttaient.
Venez, Monsieur Frodon!  dit Sam. Ne les regardez pas!  Gollum dit qu'il ne faut pas. Restons avec lui et sortons de ce damn endroit aussi vite que nous le pouvons si nous le pouvons! 

Bon, dit Frodon, comme revenant d'un rve. Je viens. Va devant! 
Dans sa hte, Sam se prit le pied dans quelque racine ou touffe d'herbe et trbucha. Il tomba lourdement sur ses mains, qui s'enfoncrent profondment dans une bourbe gluante, de sorte que son visage arriva tout contre la surface de l'eau sombre. Il y eut un faible sifflement, une odeur ftide s'leva, les lumires clignotrent, dansrent, tournoyrent. Un moment, l'eau, sous lui, parut tre la vitre encrasse d'une fentre par laquelle il regardait. Arrachant ses mains de la fondrire, il se rejeta en arrire en criant. Il y a dans l'eau des choses mortes, des faces mortes, dit-il avec horreur. Des faces mortes! 
Gollum rit. Les Marais des Morts, oui, oui: c'est comme a qu'ils s'appellent, dit-il avec un ricanement. II vaut mieux ne pas regarder dedans quand les chandelles sont allumes
Qui est ce?  Qu'est ce?  Demanda Sam frissonnant et se tournant vers Frodon, qui se trouvait alors derrire lui.
Je ne sais pas, dit Frodon d'une voix de rve. Mais je les ai vus aussi. Dans les mares, quand les chandelles sont allumes. Elles gisent dans toutes les mares, ces faces ples au plus profond de ces eaux sombres. De fiers et beaux visages en grand nombre, avec des algues dans leur chevelure d'argent. Mais tous immondes, pourrissants, tous morts. Une redoutable lumire est en eux (Frodon se cacha les yeux dans ses mains) Je ne sais qui ils sont, mais j'ai cru voir l des Hommes et des Elfes, et de nombreux Orques  ct
Oui, oui, dit Gollum. Tous morts, tous pourris. Des Elfes, des Hommes et des Orques. Les Marais des Morts. Il y a eu une grande bataille au temps jadis, oui, c'est ce qu'on racontait quand Smagol tait jeune, quand j'tais jeune avant la venue du Trsor. Ce fut une grande bataille. Des Hommes de haute taille, avec de longues pes, et des Elfes terribles, et des Orques qui hurlaient. Ils se sont battus dans la plaine pendant des jours et des mois aux Portes Noires. Mais les Marais se sont tendus l depuis lors, ils ont aval les tombes, ils rampent toujours davantage
Mais cela, c'tait il y a des ternits, dit Sam. Les Morts ne peuvent tre rellement l!  C'est quelque sorcellerie trame en Terre Tnbreuse? 
Qui sait?  Smagol ne le sait pas, rpondit Gollum. On ne peut pas les atteindre, on ne peut les toucher. On a essay une fois, oui, mon trsor. Rien que des ombres  voir, peut-tre, pas  toucher. Non, mon trsor!  Tous morts
Sam lui jeta un regard sombre et frissonna de nouveau, pensant deviner pourquoi Smagol avait tent de les toucher. Eh bien, je ne veux pas les voir, dit-il. Plus jamais!  Ne peut-on continuer et sortir d'ici? 
Oui, oui, dit Gollum. Mais lentement, trs lentement. En faisant trs attention!  Ou les hobbits descendront rejoindre les Morts et allumeront de petites chandelles. Suivez Smagol !  Ne regardez pas les lumires! 
Il partit  quatre pattes vers la droite,  la recherche d'un chemin pour contourner l'tang. Ils le suivirent de prs, courbs et usant souvent de leurs mains comme lui. On ne tardera pas  devenir trois petits trsors de gollums, si a continue un peu longtemps, pensa Sam.
Ils finirent par atteindre l'extrmit de l'tang noir, et ils le traversrent, prilleusement, en rampant ou en sautant d'une touffe d'herbe formant un lot tratre  un autre. Il leur arrivait souvent de barboter, mettant le pied ou tombant, mains en avant, dans des eaux d'une ftidit de cloaque, au point qu'ils furent bientt couverts de vase et de souillures jusqu'au cou, puant aux narines l'un de l'autre.
La nuit tait dj fort avance quand ils finirent par atteindre de nouveau un sol plus ferme. Gollum sifflait et murmurait pour lui-mme, mais il tait apparemment content: de quelque faon mystrieuse, par un mlange de toucher, de flair et d'une mmoire mystrieuse des formes dans l'obscurit, il semblait savoir exactement o il se retrouvait et tre sr de la route qu'il fallait suivre.
Et maintenant, allons-y!  Dit-il. Gentils hobbits!  Braves hobbits!  Trs, trs fatigus, naturellement, nous aussi, mon trsor, on l'est tous. Mais il faut emmener le matre loin des vilaines lumires, oui, oui, il faut Sur ces mots, il repartit, presque au trot, le long d'un apparent chemin entre de hauts roseaux, et ils le suivirent en trbuchant, aussi vite qu'ils le pouvaient. Mais un petit moment aprs, il s'arrta soudain et huma l'air avec hsitation, sifflant comme s'il tait de nouveau troubl ou mcontent.
Qu'est ce que c'est?  Grogna Sam, interprtant faussement ces signes. Quel besoin y a t'il de humer?  La puanteur me renverse presque en me bouchant les narines. Vous puez et le matre pue, tout pue, ici
Oui, oui, et Sam pue!  Rpliqua Gollum. Le pauvre Smagol le sent, mais le bon Smagol le supporte. Il aide le gentil matre. Mais ce n'est pas cela. L'air bouge, un changement vient. Smagol se demande, il n'est pas heureux
Il reprit sa route, mais son inquitude grandissait et  chaque instant il se redressait de toute sa taille et tendait le cou vers l'Est et le sud.
Pendant quelque temps, les hobbits ne purent ni entendre ni sentir ce qui le troublait. Puis, tout  coup, tous trois s'arrtrent et se raidirent, coutant. II sembla  Frodon et  Sam entendre, trs loin, un long cri plaintif, aigu et cruel. Ils frissonnrent. Au mme moment, l'agitation de l'air leur devint perceptible, et il commena de faire trs froid. Comme ils se tenaient l, l'oreille tendue, ils entendirent comme un son de vent approchant au loin. Les lueurs vaporeuses vacillrent, s'affaiblirent et disparurent.
Gollum ne voulait pas bouger. Il se tint l tremblant et baragouinant pour lui-mme jusqu'au moment o le vent fut sur eux, sifflant et grondant au-dessus des marais. La nuit se fit moins profonde, assez claire pour qu'ils pussent voir, ou entrevoir, tandis qu'il dferlait sur eux et les dpassait, d'informes tranes de brouillard, ondulant ou en volutes. Levant la tte, ils virent les nuages se disperser et partir en lambeaux, et puis, haute dans le ciel au sud, la lune jeta une faible lueur, flottant parmi les nues en fuite.
Cette vue rjouit un moment le cur des hobbits, mais Gollum se tapit, marmonnant des maldictions  l'encontre de la Face Blanche. Puis, Frodon et Sam, qui observaient le ciel, respirant profondment l'air plus frais, le virent approcher: un petit nuage qui venait des montagnes maudites, une ombre noire de Mordor, une grande forme aile et menaante. Elle passa vivement devant la lune et, avec un cri sinistre, s'en fut vers l'ouest, dpassant le vent dans sa course sauvage.
Ils tombrent en avant, s'aplatissant sans souci de la terre froide. Mais l'ombre horrible vira et revint, passant plus bas cette fois ci au-dessus d'eux et balayant de ses ailes affreuses les relents marcageux. Et elle repartit pour le Mordor,  la vitesse de la colre de Saurons et le vent la suivit en rugissant, abandonnant les Marais des Morts, nus et froids. Le dsert, aussi loin que l'il pouvait percer l'obscurit, jusque mme  la menace lointaine des montagnes, tait pommel par la lueur capricieuse de la lune.
Frodon et Sam se relevrent en se frottant les yeux, tels des enfants tirs d'un cauchemar pour trouver la nuit familire encore tendue sur le monde. Mais Gollum gisait sur le sol, comme tourdi. Ils eurent peine  le ranimes, durant un moment, il refusa de lever le visage, et il resta appuy sur les coudes, le dos de la tte couvert de ses vastes mains plates.
Des esprits!  Gmit-il. Des esprits sur des ailes!  Le Trsor est leur matre. Ils voient tout, tout. Rien ne peut se cacher d'eux. Maudite soit la Face Blanche!  Et ils Lui disent tout. II voit, II sait. Ach, gollum, gollum, gollum!  Ce ne fut que lorsque la lune se fut couche trs loin au-del de Tol Brandir qu'il consentit  se lever et  partir.
De ce moment, Sam crut discerner un nouveau changement chez Gollum. Il tait plus servile, affectant davantage l'amiti, mais Sam surprenait parfois dans ses yeux d'tranges regards, particulirement envers Frodon, et il retombait de plus en plus dans son ancienne manire de s'exprimer. Sam eut aussi un autre sujet croissant d'anxit: Frodon semblait fatigu, fatigu jusqu' l'puisement. II n'en disait rien, en fait-il parlait  peine, et il ne se plaignait pas, mais il marchait
Comme une personne charge d'un poids qui s'alourdit sans cesse, il se tranait de plus en plus lentement, de sorte que Sam devait souvent prier Gollum d'attendre pour ne pas laisser leur matre en arrire.
En vrit,  chaque pas en direction des portes de Mordor, Frodon sentait l'Anneau se faire plus encombrant au bout de la chane qu'il portait au cou. Il commenait  sentir en lui un vritable poids qui le tirait vers le sol. Mais il tait encore bien davantage troubl par l'ail: c'est ainsi qu'il l'appelait en lui-mme. C'tait cela, plus que le boulet de 1 Anneau, qui le faisait se tasser et se courber dans sa marche. L'ail: cette horrible et croissante sensation d'une volont hostile qui s'efforait avec grande puissance de percer toutes les ombres des nuages, de la terre et de la chair pour voir: vous pingler sous son mortel regard, nu, immuable. Si minces, si fragiles et minces, taient devenus les voiles qui l'cartaient!  Frodon savait exactement o se trouvaient  prsent l'habitacle et le cur de cette volont: avec autant de certitude qu'un homme peut indiquer la direction du soleil les yeux ferms. II y faisait face et son pouvoir lui heurtait le front.
Gollum ressentait sans doute quelque chose d'assez semblable. Mais les hobbits ne pouvaient deviner ce qui se passait dans son misrable cur pris entre la pression de l'ail, le dsir de l'Anneau si proche et sa vile promesse faite  moiti par crainte du fer froid. Frodon n'y accordait aucune pense. Sam avait l'esprit occup principalement de son matre, remarquant  peine le nuage sombre qui avait envahi son propre cur. Il plaa alors Frodon devant lui, et il gardait un il attentif sur tous ses mouvements, le soutenant s'il trbuchait et s'efforant de l'encourager par des paroles maladroites.
Quand le jour se leva enfin, les hobbits furent tonns de voir  quel point les inquitantes montagnes s'taient dj rapproches. L'air tait  prsent plus pur et plus froid, et, quoique encore lointains, les murs de Mordor n'taient plus une menace ennuage  l'horizon, mais se dressaient comme de sinistres tours noires au-dessus d'une morne lande. C'tait la fin des marais qui se rsolvaient en tourbe morte et en larges plaques de boue sche et craquele. Le terrain s'levait devant eux en longues pentes maigres, nues et impitoyables, vers le dsert qui s'tendait  la porte de Sauron.
Tant que dura la lumire grise, ils se tapirent comme des vers sous une pierre grise, tremblants de la crainte que la terreur aile ne passe et ne les repre de ses yeux cruels. Le reste de cette journe fut une ombre de peur croissante dans laquelle la mmoire ne trouvait aucun point sur lequel se poser. Durant deux nuits encore, ils avancrent pniblement sur cette terre fatigante et dpourvue de tout chemin battu. L'air devenait aigre, leur sembla t'il, empli d'une exhalaison piquante qui les suffoquait et leur desschait la bouche.
Enfin, le cinquime matin depuis qu'ils avaient pris la route avec Gollum, ils s'arrtrent une fois de plus. Devant eux, noires dans l'aube, les grandes montagnes rejoignaient des votes de fume et de nuages. De leurs pieds s'lanaient d'normes contreforts et des collines anfractueuses, dont les plus, proches se trouvaient  prsent  une douzaine de milles au plus. Frodon jeta alentour un regard horrifi. Tout affreux qu'avaient t les Marais des Morts et les landes arides, bien plus repoussant encore tait le pays que le jour rampant dvoilait  ses yeux contracts. Mme  l'Etang des Visages Morts paraissait un certain spectre de printemps vert, mais ici ni printemps ni t ne viendraient jamais plus. Ici, rien ne vivait, pas mme les vgtations lpreuses qui se nourrissent de pourriture. Les mares haletantes taient suffoques par la cendre et les boues rampantes, d'un blanc et d'un gris morbides, comme si les montagnes avaient vomi les immondices de leurs entrailles sur les terres environnantes. De hauts monticules de roc cras et pulvris, de grands cnes de terre calcine et souille de poison se dressaient comme dans un rpugnant cimetire en ranges sans fin, lentement rvles dans la lumire avare.
Ils taient parvenus  la dsolation qui s'tendait devant le Mordor: Monument permanent au sombre travail de ses esclaves, qui durerait encore quand tous leurs desseins seraient vids de leur substance, une terre pollue, atteinte au-del de toute possibilit de gurison  moins que la Grande Mer ne la vnt laver dans l'oubli. J'ai le cur barbouill, dit Sam. Frodon ne dit rien.
Ils se tinrent l un moment, tels des hommes au bord d'un sommeil o le cauchemar les guette, s'efforant de l'carter tout en sachant qu'ils ne pourront arriver au matin qu'en passant par les ombres. La lumire crt et s'affirma. Les trous touffs et les monticules empoisonns prirent une hideuse nettet. Le soleil tait lev et cheminait parmi les nuages et de longues tranes de fume, mais mme sa lumire tait souille. Les hobbits l'accueillirent sans enthousiasme, elle leur paraissait hostile, les rvlant dans toute leur impuissance petits spectres vagissants qui erraient parmi les tas de cendres du Seigneur Tnbreux.
Trop fatigus pour aller plus loin, ils cherchrent un endroit o se reposer. Ils s'assirent un moment sans parler  l'ombre d'un monticule de scories, mais il en filtrait des vapeurs nausabondes, qui les prenaient  la gorge et les suffoquaient. Gollum fut le premier  se lever. II se dressa, bredouillant des jurons, et sans dire un mot ni jeter un regard aux hobbits, il s'loigna  quatre pattes. Frodon et Sam le suivirent en rampant jusqu'au moment o ils arrivrent  une large fosse presque circulaire, avec un haut remblai du ct de l'ouest. C'tait froid et mort, et il y avait au fond un dpt ftide d'une bourbe huileuse  reflets multicolores. Ils se blottirent dans ce vilain trou, esprant chapper dans son ombre  l'attention de l'ail.
Le jour s'coula avec lenteur. Une grande soif les tourmentait, mais ils ne burent que quelques gouttes de leurs flacons remplis pour la dernire fois dans le ravin, qui, en y repensant, leur paraissait  prsent un lieu de paix et de beaut. Les hobbits tablirent un tour de veille. Ils taient tellement fatigus qu'au dbut aucun des deux ne put dormir, mais comme le soleil descendait au loin dans les nuages au mouvement lent, Sam s'assoupit. C'tait le tour de garde de Frodon. Il s'adossa  la pente de la fosse, mais cela n'allgea pas l'impression de fardeau qu'il ressentait. Levant les yeux vers le ciel stri de fume, il vit d'tranges fantmes, des formes sombres chevauchant, et des visages du pass. II perdit la notion du temps, oscillant entre le sommeil et la veille, jusqu' ce que l'oubli s'empart de lui.

Sam se rveilla soudain, croyant avoir entendu un appel de son matre. C'tait le soir. Frodon ne pouvait avoir appel, car il s'tait endormi et il avait gliss presque jusqu'au fond de la fosse. Gollum tait auprs de lui. Sam crut un moment qu'il essayait de rveiller Frodon, mais il vit que ce n'tait pas le cas. Gollum se partait  lui-mme. Smagol discutait avec quelque autre pense qui utilisait la mme voix, mais en la faisant crisser et siffler. Tandis qu'il parlait, une lueur ple et une lueur verte alternaient dans ses yeux.
Smagol a promis, disait la premire pense.
Oui, oui, mon trsor, rpondait la seconde, on a promis: Pour sauver notre Trsor, pour ne pas Le laisser l'avoir jamais. Mais il va  Lui, oui, il s'en approche  chaque pas. Ce que le hobbit va en faire, on se le demande, oui, on se le demande
Je ne sais pas. Je n'y peux rien. Le matre l'a. Smagol a promis d'aider le matre
Oui, oui, d'aider le matre: le matre du Trsor. Mais si on tait le matre, alors on pourrait s'aider soi-mme, oui, et tenir encore sa promesse
Mais Smagol a dit qu'il serait trs, trs sage. Gentil hobbit !  II a enlev la corde cruelle de la jambe de Smagol. Il me parle gentiment
Trs, trs sage, h, mon trsor?  Soyons bon, bon comme le poisson, doux ami, mais pour nous-mme. Sans faire de mal au gentil hobbit, bien sr non, non
Mais le Trsor tient la promesse, objecta la voix de Smagol.
Eh bien, prends le, dit l'autre, et tenons le nous-mme!  Alors, on sera le matre, gollum!  On fera ramper l'autre hobbit, le mchant mfiant de hobbit, on le fera ramper, oui, gollum! 
Mais pas le gentil hobbit? 
Oh non, pas si a nous plat pas. C'est pourtant un Sacquet, mon trsor, oui, un Sacquet. C'est un Sacquet qui l'a vol. Il l'a trouv, et il n'a rien dit, rien. On dteste les Sacquet
Non, pas ce Sacquet ci
Si, tous les Sacquet. Tous les gens qui gardent le Trsor. II faut qu'on l'ait! 
Mais Il verra, II aura. Il nous le prendra! 
II voit, Il sait, II nous a entendus faire de stupides promesses contre Ses ordres, oui. II faut le prendre. Les Esprits cherchent. Il faut le prendre
Pas pour lui! 
Non, doux ami. Non, mon trsor: si on l'a, on pourra s'chapper, mme de Lui, h?  Peut-tre qu'on deviendra trs fort, plus fort que les Esprits. Le Seigneur Smagol?  Gollum le Grand?  Le Gollum!  Manger du poisson tous les jours, trois fois par jour, juste pch dans la mer. Trs prcieux Trsor de Gollum!  Il faut l'avoir. On le veut, on le veut, on le veut! 
Mais ils sont deux. Ils se rveilleront trop vite et ils nous tueront, gmit Smagol en un ultime effort. Pas maintenant. Pas encore
On le veut!  Mais... (II y eut  ce moment une longue pause, comme si une nouvelle pense avait surgi.) Pas encore, h?  Peut-tre pas. Elle pourrait aider. Elle pourrait, oui
 Non, non!  Pas comme a!  Gmit Smagol.
Si!  On le veut!  On le veut! 
Chaque fois que la seconde pense parlait, la longue main de Gollum s'avanait lentement vers Frodon, puis se retirait vivement avec un sursaut au moment o Smagol reparlait. Finalement, les deux bras, arms de longs doigts plis et crisps, s'approchrent de son cou.
Sam tait rest tendu immobile, fascin par ce dbat, mais il observait chaque mouvement de Gollum d'entre ses paupires mi-closes. Pour son esprit simple, le principal danger chez Gollum avait paru tre la faim ordinaire, le dsir de manger des hobbits. Il se rendit alors compte qu'il n'en tait pas ainsi: Gollum ressentait le terrible appel de l'Anneau. Lui, c'tait videmment le Seigneur Tnbreux, mais Sam se demanda qui tait-elle. L'une des vilaines amies que le petit misrable s'tait faites au cours de ses vagabondages, supposait-il. Puis il oublia la question, les choses tant manifestement alles assez loin et devenant dangereuses. Une grande lourdeur pesait sur tous ses membres, mais il se redressa avec effort et se mit sur son sant. Quelque chose l'avertit de faire attention et de ne pas rvler qu'il avait entendu le dbat. Il poussa un grand soupir et eut un norme billement.
Quelle heure est-il?  Demanda t'il d'un air somnolent.
Gollum mit un long sifflement entre ses dents. II se redressa un moment, tendu et menaant, puis il s'effondra et remonta  quatre pattes le talus de la fosse. Gentils hobbits!  Gentil Sam!  Dit-il. Ttes somnolentes, oui, ttes somnolentes!  Laissez veiller le bon Smagol !  Mais c'est le soir. Le crpuscule tombe. Il est temps de partir
Grand temps!  pensa Sam. Et temps aussi de se sparer Mais l'ide lui passa en mme temps par l'esprit de se demander si, en fait, Gollum n'tait pas aussi dangereux lch que gard avec eux. La peste soit de lui!  Je voudrais le voir touff!  Il dboula le talus et rveilla son matre.
Assez curieusement, Frodon se sentit rafrachi. Il avait rv. L'ombre noire avait pass, et une belle vision lui tait apparue dans cette terre inquitante. Il n'en restait rien dans son souvenir, mais,  cause d'elle, il se sentait bien et le cur plus lger. Son fardeau lui pesait moins. Gollum l'accueillit avec la joie d'un chien. Il gloussait et babillait, faisant craquer ses longs doigts et tripotant les genoux de Frodon. Frodon lui sourit.
Allons!  Dit-il. Vous nous avez bien guids et avec fidlit. C'est la dernire tape. Amenez-nous  la Porte, et je ne vous demanderai pas de venir plus loin. Amenez-nous  la Porte, et vous pourrez aller o vous voudrez hormis chez nos ennemis
A la Porte, h?  Fit Gollum d'une voix aigu, avec un air de surprise et de peur. A la Porte, le matre a dit!  Oui, c'est ce qu'il dit. Et le bon Smagol fait ce qu'il demande, oh oui. Mais quand il approchera, on verra peut-tre, on verra alors. a ne sera pas du tout plaisant. Oh non!  Oh non! 
Assez!  Dit Sam. Finissons-en! 
Dans le crpuscule tombant, ils sortirent  quatre pattes de la fosse et se faufilrent lentement par la terre morte. Ils n'avaient gure parcouru de chemin qu'ils ressentirent de nouveau la peur qui les avait assaillis lorsque la forme aile avait survol les marais. Il s'arrtrent et se tapirent sur le sol nausabond, mais ils ne virent rien dans le sombre ciel vespral, et la menace passa bientt, trs haut, peut-tre en mission rapide de Barad-dr. Gollum se leva aprs un moment et il repartit  quatre pattes, marmottant et tremblant.
Vers une heure aprs minuit, la peur passa sur eux une troisime fois, mais cette fois ci plus loigne, semblait-il, comme si elle tait bien au-dessus des nuages, se prcipitant  une vitesse terrible vers l'ouest. Gollum fut toutefois perdu de terreur, convaincu qu'ils taient recherchs, que leur approche tait connue.
Trois fois!  Gmit-il. Trois fois, c'est une menace. Ils sentent notre prsence, ils sentent le Trsor. Le Trsor est leur matre. On ne peut aller plus loin par-l, non. C'est inutile, inutile! 
Plaidoyers et paroles bienveillantes ne servaient plus de rien. Ce ne fut que quand Frodon commanda avec colre et porta la main  la garde de son pe que Gollum accepta de se relever. Ce qu'il fit enfin avec un grognement, et il passa devant eux comme un chien battu.
Ils poursuivirent donc leur route en trbuchant pendant le restant d'une nuit fastidieuse, ils marchrent ainsi en silence, tte basse, sans rien voir, sans rien entendre que le vent qui leur sifflait aux oreilles, jusqu' la venue d'un nouveau jour de peur.
