CHAPITRE SIX
LA PORTE NOIRE EST FERME

Leur voyage vers le Mordor fut achev avant l'aube du lendemain. Les marais et le dsert taient derrire eux. Devant, se dtachant noires sur un ciel blafard, les grandes montagnes dressaient leurs ttes menaantes.
 l'ouest du Mordor s'tendait la chane sombre de l'Ephel Duath, les Montagnes de l'Ombre, et au nord, les cimes dchiquetes et les crtes dsoles de l'Ered Lithui, d'un gris de cendre. Mais comme ces chanes se rapprochaient l'une de l'autre (car elles n'taient en fait que des parties d'un grand mur entourant les tristes plaines de Lithlad et de Gorgoroth et, tout au centre, la mer intrieure de Nurnen), elles projetaient de longs bras vers le nord, et entre ceux-ci, se trouvait une gorge profonde. C'tait Cirith Gorgor, le Pas Hant, l'entre du pays de l'Ennemi. De hauts escarpements s'abaissaient de part et d'autre et, de sa bouche, sortaient deux collines nues,  l'ossature noire, qui descendaient perpendiculairement. Au sommet, se dressaient les Dents du Mordor, deux hautes et fortes tours. Elles avaient t construites en un temps trs ancien par les Hommes de Gondor dans leur orgueil et leur puissance, aprs la chute et la fuite de Sauron, de peur qu'il ne revnt  son royaume d'autrefois. Mais la force du Gondor dclina, les hommes dormirent et durant de longues annes les tours restrent vides. Alors, Sauron revint.  prsent, les tours de guet, qui s'taient dlabres, avaient t remises en tat, emplies d'armes et garnies d'hommes avec une constante vigilance. Elles avaient un aspect des plus rbarbatifs avec leurs meurtrires noires, ouvertes sur le nord, l'est et l'ouest, et toujours pleines d'yeux en veil.
Au travers de l'entre du pas, de paroi  paroi, le Seigneur Tnbreux avait lev un rempart de pierre. II comportait une seule grille de fer, et des sentinelles faisaient constamment les cent pas sur le chemin de ronde. Sous les collines de part et d'autre, le rocher tait creus de cent grottes et trous de vers, l, restait tapie une arme d'Orques, prts  sortir au premier signal telles des fourmis partant en guerre. Nul ne pouvait passer par les Dents du Mordor sans ressentir leur morsure,  moins d'y tre appel par Sauron ou de connatre les mots de passe secrets qui ouvraient le Morannon, la porte noire de son territoire.
Les deux hobbits observrent les tours et le mur avec accablement.
Mme de loin, ils pouvaient voir dans la terne lumire le mouvement des gardes noirs sur le mur et les patrouilles devant la porte. Ils taient alors allongs sur le sol pour regarder par-dessus le bord d'un creux rocheux dans l'ombre tendue du contrefort le plus septentrional de l'Ephel Duath. Un corbeau, par exemple, volant droit dans l'air lourd n'aurait eu  parcourir qu'un furlong (201 mtres.) De leur cachette au sommet noir de la tour la plus proche. Une lgre fume s'en levait, comme si le feu couvait dans la colline d'en dessous.
Le jour vint, et le soleil fauve vacilla au-dessus des crtes sans vie de l'Ered Lithui. Et soudain rsonna le cri des trompettes  la gorge d'airain: Elles sonnrent des tours de guet, et au loin, de redoutes et d'avant-postes cachs dans les collines, montrent des sonneries de rponse, et plus loin encore, reculs, mais profonds et sinistres, retentirent dans le pays plat les puissants cors et tambours de Baraddr. Un nouveau jour redoutable de peur et de peine tait venue pour le Mordor, les gardes de nuit taient appels  leurs cachots et  leurs salles profondes, et les froces gardes de jour, aux yeux nfastes, se rendaient  leurs postes. L'acier luisait indistinctement sur le rempart.
Eh bien, nous y voici!  Dit Sam. Voici la Porte, et il me semble que ce soit le plus loin que nous irons jamais. Ma foi, l'Ancien aurait une ou deux choses  dire, s'il me voyait  l'heure qu'il est!  Il disait souvent que je finirais mal si je ne prenais pas garde, qu'il disait. Mais  prsent je suppose que je ne verrai plus jamais le vieux. Il ratera l'occasion de dire Je te l'avais bien dit, Sam, tant pis. Il pourrait continuer  me le dire tant qu'il lui resterait du souffle, si seulement je pouvais revoir sa vieille figure. Mais il faudrait que je commence par me laver, sans quoi il ne me reconnatrait pas.
Je pense qu'il est inutile de demander de quel ct allons-nous, maintenant? " On ne peut aller plus loin  moins qu'on ne veuille demander  tre ports par les Orques
Non, non!  Dit Gollum. Inutile. On ne peut pas aller plus loin. Smagol l'avait dit. Il a dit: on ira  la porte, et l, on verra. Et on voit. Oh oui, mon trsor, on voit. Smagol savait que les hobbits ne pouvaient pas passer par-l. Oh oui, Smagol le savait
Alors, pourquoi par la malepeste nous avoir amens ici?  S'cria Sam, ne se sentant pas d'humeur  tre juste ou raisonnable.
Le matre fa dit. Le matre a dit: Amenez-nous  la Porte. Alors le bon Smagol le fait. Le matre fa dit, le sage matre
C'est vrai, dit Frodon. Son visage tait dur et tendu, mais rsolu. Il tait dgotant, dfait, et il avait les traits tirs par la fatigue, mais il ne tremblait plus, et ses yeux taient assurs. Je l'ai dit, parce que j'ai l'intention d'entrer en Mordor, et que je ne connais pas d'autre chemin. Je prendrai donc celui ci. Je ne demande  personne de m'accompagner
Non, non, matre!  Gmit Gollum, le caressant et paraissant dans la plus grande dsolation. C'est inutile de ce ct!  Inutile!  Ne Lui apportez pas le Trsor!  Il nous mangera tous s'Il fa, Il mangera tout le monde. Gardez le, gentil matre, et soyez bon pour Smagol. Ne le laissez pas l'avoir. Ou partez, allez  des endroits agrables et rendez le au petit Smagol. Oui, oui, matre: rendez le, dites?  Smagol le gardera en sret, il fera beaucoup de bien, surtout aux gentils hobbits. Que les hobbits rentrent chez eux. N'allez pas  la Porte! 
J'ai l'ordre d'aller au pays de Mordor, et par consquent j'irai, dit Frodon. S'il n'y a qu'un seul chemin, il me faut l'emprunter. Advienne que pourra
Sam ne dit rien. L'expression de Frodon lui suffisait, il savait que tout ce qu'il pourrait dire serait inutile. Et, aprs tout, il n'avait jamais eu rellement d'espoir dans cette affaire, mais, allgre hobbit, il n'avait pas eu besoin d'espoir, tant que le dsespoir pouvait tre ajourn.  prsent, ils taient parvenus au bout du rouleau. Mais il n'avait pas lch son matre de tout le voyage, c'tait la principale raison pour laquelle il tait venu, et il n'allait pas le lcher encore. Son matre n'irait pas seul en Mordor. Sam l'accompagnerait et en tout cas ils se dbarrasseraient de Gollum.
Gollum, toutefois, ne tenait aucunement  ce que l'on se dbarrasst de lui, pour le moment. Il s'agenouilla aux pieds de Frodon, se tordant les mains et piaulant. Pas par ici, matre!  Supplia t'il. Il y a un autre chemina Oh oui, vraiment, il y en a un autre. Uri autre chemin plus sombre, plus difficile  trouver, plus secret. Mais Smagol le connat. Laissez Smagol vous le montrer! 
Un autre chemin!  Dit Frodon d'un air dubitatif, scrutant Gollum.
Oui!  Oui, vraiment!  Il y avait un autre chemin. Smagol fa dcouvert. Allons voir s'il est encore l! 
Vous n'en aviez pas parl auparavant
Non. Le matre ne fa pas demand. Le matre n'a pas dit ce qu'il voulait faire. Il ne dit rien au pauvre Smagol. Il dit: Emmenez-moi  la Porte, Smagol et puis au revoir!  Smagol peut s'en aller et se bien conduire. Mais maintenant, il dit: Je me propose d'entrer en Mordor par ici. Alors Smagol a grand-peur. Il ne veut pas perdre le gentil matre. Et il a promis, le matre lui a fait promettre de sauver le Trsor. Mais si le matre veut aller par ici il va le Lui apporter, tout droit  la Main Noire. Alors Smagol doit les sauver tous les deux, et il pense  un autre chemin qu'il y avait, autrefois. Gentil matre. Smagol trs bon, aide toujours
Sam frona les sourcils. S'il et pu percer Gollum de trous avec ses yeux, il n'y aurait pas manqu. Il avait l'esprit empli de doute. Selon toute apparence, Gollum tait vritablement afflig et dsireux d'aider Frodon. Mais Sam, se rappelant le dbat qu'il avait entendu, avait peine  croire que le Smagol longtemps submerg tait remont  la surface, cette voix l, en tout cas, n'avait pas eu le dernier mot dans la discussion. Son hypothse tait que les moitis Smagol et Gollum (qu'il nommait en lui-mme le Sournois et le Puant) avaient conclu une trve et une alliance provisoire: Aucun des deux ne voulait que l'Ennemi obtnt l'Anneau, tous deux souhaitaient viter la capture de Frodon et le garder sous leurs yeux aussi longtemps que possible en tout cas tant que le Puant aurait une chance de remettre la main sur son Trsor Sam doutait qu'il y et rellement une autre voie d'accs au Mordor.
Et c'est une bonne chose qu'aucune des deux moitis de ce vieux gredin ne connaisse les intentions du matre, pensa t'il. S'il savait que Monsieur Frodon essaie de mettre fin une fois pour toutes  son Trsor, il y aurait vite du grabuge, je parie. En tout cas, le vieux Puant  tellement peur de l'Ennemi et il est soumis  certains ordres venus de lui, ou l'a t qu'il nous livrerait plutt que d'tre pris  nous aider, et aussi peut-tre plutt que de laisser fondre son Trsor. Du moins, c'est mon ide. Et j'espre que le matre rflchira avec soin. Il est aussi sagace que quiconque, mais il a trop bon cur, voil ce qu'il y a, a dpasse la clairvoyance de tous les Gamegie du monde de deviner ce qu'il va faire! 
Frodon ne rpondit pas tout de suite  Gollum. Tandis que ces doutes passaient par la cervelle lente mais perspicace de Sam, il restait le regard fix sur le noir escarpement de Cirith Gorgor. L'anfractuosit dans laquelle ils s'taient abrits tait creuse dans le flanc d'une colline basse, peu au-dessus d'une longue valle en forme de tranche perce entre elle et les contreforts extrieurs des montagnes. Au milieu de la valle s'levaient les noires fondations de la tour de guet occidentale.  la lumire du matin, on pouvait clairement voir  prsent les routes qui convergeaient, ples et poussireuses, sur la Porte de Mordor, l'une serpentait en direction du nord, une autre se perdait  l'est dans les brumes qui s'accrochaient au pied de l'Ered Lithui, et une troisime se dirigeait vers lui. Virant brusquement autour de la tour, elle pntrait dans un troit dfil pour passer ensuite peu en dessous du creux o il se tenait. Sur sa droite, elle tournait vers l'ouest, suivant les paulements des montagnes et disparaissant au sud dans les ombres profondes qui enveloppaient tous les cts ouest de l'Ephel Duath, elle partait, hors de sa vue, dans l'troite bande de terre qui sparait les montagnes du Grand Fleuve.

Tandis qu'il regardait, Frodon s'aperut d'une grande agitation et d'un important mouvement dans la plaine. On et dit que des armes entires taient en marche, quoiqu'en grande partie cache par les exhalaisons et les fumes qui drivaient des marais et des dserts d'au-del. Mais il apercevait par-ci par-l le reflet de lances et de casques, et on pouvait voir, par-dessus les terrains de niveau traverss par la route, des cavaliers chevauchant en nombreuses compagnies. II se rappela la vision qu'il avait eue de loin sur l'Amon Hen, si peu de jours auparavant, encore que cela lui part faire des annes. Il vit alors la vanit de l'espoir qui, durant un instant fantasque, s'tait fait jour dans son cur. Les trompettes n'avaient pas sonn en manire de dfi, mais d'accueil. Ce n'tait pas l un assaut livr au Seigneur Tnbreux par les hommes de Gondor, levs en spectres vengeurs des tombes valeureuses depuis longtemps disparues. Ceux-ci taient des Hommes d'une autre race, sortis des vastes terres de l'Est, qui se rassemblaient  l'appel de leur Suzerain, des armes qui, aprs avoir camp la nuit devant sa Porte, entraient  prsent pour grossir sa puissance montante. Comme soudain rendu pleinement conscient du danger de leur position, seuls, dans la lumire croissante du jour, si prs de cette vaste menace, Frodon rabattit vivement sur sa tte son fragile capuchon gris et descendit dans le vallon. Puis il se tourna vers Gollum.
Je vais vous faire confiance une fois de plus, Smagol, dit-il. Il semble en fait que je le doive et que ce soit mon destin de recevoir de l'aide de vous quand je la cherche le moins, et le vtre de m'aider, moi que vous avez longtemps poursuivi de mauvais desseins. Jusqu' maintenant, vous avez bien mrit de moi et vous avez fidlement tenu votre promesse. Fidlement, je le dis et je le pense, ajouta t'il en jetant un regard  Sam, car deux fois nous avons t en votre pouvoir et vous ne nous avez fait aucun mal. Vous n'avez pas non plus tent de me prendre ce que vous cherchiez autrefois. Puisse la troisime fois tre la meilleure!  Mais je vous en avertis, Smagol, vous tes en danger
Oui, oui, matre!  dit Gollum. Un danger terrible!  Les os de Smagol tremblent d'y penser, mais il ne s'enfuit pas. Il doit aider le gentil matre
Je n'entendais pas le danger que nous partageons tous, dit Frodon. Je veux dire un danger pour vous seul. Vous avez prononc un serment sur ce que vous appelez le Trsor. Souvenez-vous-en!  Il vous liera  lui, mais il cherchera  le tourner  votre propre destruction. Vous tes dj soumis  cette perversion. Vous vous tes rvl  moi,  l'instant, tourdiment. Rendez le  Smagol, avez-vous dit. Ne le rptez pas!  Ne laissez pas cette pense se dvelopper en vous!  Vous ne le rcuprerez jamais. Mais le dsir que vous en avez peut vous entraner  une fin amre. Vous ne le rcuprerez jamais. En dernier recours, Smagol, je mettrais le Trsor  mon doigt, et le Trsor vous a matris il y a longtemps. Si, le portant, je vous commandais, vous obiriez, l'ordre ft-il de sauter du haut d'un prcipice ou de vous jeter dans le feu. Et tel il serait. Attention donc, Smagol ! 
Sam lana  son matre un regard d'approbation, non exempte de surprise: Il y avait sur son visage une expression et dans sa voix un ton que Sam n'avait pas connus jusque l. Il avait toujours considr que la bont de ce cher Monsieur Frodon tait telle qu'elle ne pouvait qu'impliquer une bonne dose de ccit. Bien sr, il conservait la ferme et incompatible assurance que Monsieur Frodon tait la personne la plus sagace du monde ( l'exception peut-tre du Vieux Monsieur Bilbon et de Gandalf) Gollum pouvait avoir,  sa faon (mais avec beaucoup plus d'excuses, la connaissance qu'il avait faite de lui tant plus rcente), commis une erreur semblable, confondant bont et ccit. Quoi qu'il en soit, ce discours le confondit et le terrifia. Il s'aplatit sur le sol et ne put plus prononcer d'autre parole intelligible que gentil matre.
Frodon attendit avec patience durant un moment, puis il reprit la parole avec moins de svrit. Allons, Gollum ou Smagol si vous prfrez, parlez-moi de cet autre chemin et montrez-moi, si vous le pouvez, quel espoir on peut y placer et s'il est suffisant pour me dtourner de ma direction vidente. Je suis press
Mais Gollum tait dans un tat pitoyable, et la menace de Frodon l'avait compltement dmont. Il n'tait pas facile de tirer de lui une explication claire au milieu de ses marmottages et de ses vagissements ou de ses frquentes interruptions, pendant lesquelles il se tranait sur le sol et les suppliait tous deux d'tre bons pour le pauvre petit Smagol. Il se calma un peu au bout d'un moment, et Frodon comprit bribe par bribe qu'en suivant la route qui tournait  l'ouest de l'Ephel Duath, un voyageur finirait par arriver  un carrefour dans un cercle d'arbres sombres. A droite, une route descendait  Orgiliath et aux ponts de l'Anduin, au milieu, la route continuait en direction du sud.
Elle continue, continue, continue, dit Gollum. On n'est jamais all par-l, mais il parat qu'elle va ainsi  une centaine de lieues jusqu' ce qu'on voie la Grande Eau qui n'est jamais immobile. II y a des tas de poissons l-bas, et de grands oiseaux mangent le poisson: de gentils oiseaux, mais on n'y est jamais all, hlas, non!  On n'en a jamais eu une chance. Et plus loin encore, il y a d'autres terres,  ce qu'on dit, mais la Face Jaune y est trs chaude, et il y a rarement des nuages, et les hommes sont froces, et ils ont la figure noire. On ne veut pas voir ce pays l
Non!  dit Frodon. Mais ne vous cartez pas de votre route. Et le troisime tournant? 
Ah oui, oui, il y a un troisime chemin, dit Gollum. C'est la route de gauche. Elle commence tout de suite  grimper, grimper, elle serpente et revient vers les hauts plateaux maigres. Quand elle contourne le rocher noir, vous la verrez, vous la verrez tout  coup au-dessus de vous, et vous aurez envie de vous cacher
Vous la verrez, vous la verrez... Qu'est ce qu'on verra? 
La vieille forteresse, trs vieille, trs horrible aujourd'hui. On entendait des histoires du Sud, quand Smagol tait jeune, il y a longtemps. Oh oui, on racontait des tas d'histoires le soir, assis prs des rives du Grand Fleuve, dans les saulaies, quand le Fleuve tait jeune aussi, gollum, gollum Il se mit  pleurer et marmonner. Les hobbits attendirent avec patience.
Des histoires du Sud, reprit Gollum, sur les Hommes de haute taille aux yeux brillants, leurs maisons semblables  des collines de pierre, la couronne d'argent de leur Roi et son Arbre Blanc: Des histoires merveilleuses. Ils construisaient de trs hautes tours, l'une tait d'un blanc d'argent, dedans, il y avait une pierre semblable  la Lune et autour, de grands murs blancs. Oh oui, il y avait de nombreuses histoires sur la Tour de la Lune
Ce devait tre Minas Ithil, que btit Isildur le fils d'Elendil, dit Frodon. Ce fut Isildur qui coupa le doigt de l'Ennemi
Oui. Ii n'en a que quatre sur la Main Noire, mais cela suffit, dit Gollum, frissonnant. Et Il hassait la cit d'Isildur
Que ne hait-il pas?  Dit Frodon. Mais qu'avons-nous  voir avec la Tour de la Lune? 
Eh bien, matre, elle tait l, et elle y est encore: La haute tour, et les maisons blanches et le mur, mais pas agrables maintenant, pas beaux. Il les a conquis il y a longtemps. C'est un endroit trs affreux, maintenant. Les voyageurs frissonnent en le voyant, ils se glissent hors de vue, ils vitent son ombre. Mais il faudra que le matre aille de ce ct. C'est le seul autre chemin. Car les montagnes sont l plus basses, et la vieille route monte, jusqu' ce qu'elle atteigne un sombre col au sommet, et puis elle redescend, redescend sur le Golgoroth Sa voix se rduisait  un chuchotement, et il frissonna.
Mais en quoi cela nous servira t'il?  Demanda Sam. L'Ennemi sait assurment tout de ses propres montagnes, et cette route sera aussi bien garde que celle-ci?  La tour n'est pas vide, je pense? 
Oh non, pas vide!  murmura Gollum. Elle parat vide, mais elle ne l'est pas, oh non!  De terribles choses y vivent. Des Orques, oui toujours des Orques, mais des choses pires, des choses 'pires y vivent aussi. La route grimpe juste  l'ombre des murs et passe par la porte. Rien ne bouge sur la route, qu'ils ne le sachent. Les choses qui sont dedans le savent: ce sont les Veilleurs Silencieux
Ainsi voil votre conseil, dit Sam: que nous partions de nouveau pour une grande marche vers le sud,  seule fin de nous retrouver dans le mme ptrin ou pis en arrivant l-bas, en admettant qu'on y arrive? 
Non, non, certes, dit Gollum. Les hobbits doivent voir, il faut qu'ils essaient de comprendre. II ne s'attend pas  une attaque de ce ct. Son mil est tout autour, mais il s'occupe davantage de certains endroits que d'autres. Il ne peut tout voir  la fois, pas encore. Vous comprenez, Il a conquis tout le pays  l'ouest des Montagnes de l'Ombre jusqu'au Fleuve, et il tient maintenant les ponts. Il pense que personne ne peut arriver  la Tour de la Lune sans livrer un grand combat aux ponts ou se procurer des quantits d'embarcations qu'on ne pourra cacher et dont Il sera averti
Vous semblez savoir beaucoup de choses sur ce qu'Il fait et pense, dit Sam. Lui avez-vous parl rcemment?  Ou vous seriez-vous simplement acoquin avec des Orques? 
Pas gentil hobbit, pas sens, dit Gollum, se tournant vers Frodon aprs avoir jet un regard irrit  Sam. Smagol a parl avec des Orques, oui, bien sr, avant d'avoir rencontr le matre, et  beaucoup de gens: il a march trs loin. Et ce qu'il dit maintenant, bien des gens le disent. C'est ici dans le Nord que le grand danger Le menace, et nous aussi. Il sortira un jour de la Porte Noire, un jour prochain. C'est la seule voie par laquelle des grandes armes peuvent venir. Mais l-bas dans l'Ouest, Il ne craint rien, et il y a les Veilleurs Silencieux
Tout juste!  Dit Sam, n'acceptant pas la rebuffade. Ainsi, on doit aller frapper  leur porte et demander si on est sur la bonne route pour le Mordor?  Ou sont-ils trop silencieux pour rpondre?  a n'a pas le sens commun. On pourrait aussi bien le faire ici et s'viter une longue marche
Ne plaisantez pas l-dessus, siffla Gollum. Ce n'est pas drle, oh non!  Pas amusant. a n'a pas le sens commun d'essayer d'entrer dans le Mordor de toute faon. Mais si le matre dit je dois y aller ou j'irai, il faut bien qu'il essaie d'une faon ou d'une autre. Mais il ne doit pas aller  la terrible cit, oh non, bien sr que non. C'est l que Smagol aide, le gentil Smagol, bien que personne ne lui dise de quoi il s'agit dans tout cela. Smagol aide encore. Il l'a trouv. II le connat
Qu'avez-vous trouv?  Demanda Frodon.
Gollum se tassa sur lui-mme et sa voix ne fut encore une fois que murmure. Un petit sentier qui mne dans les montagnes, et puis un escalier, un escalier troit, oh oui, trs long et troit. Et puis encore des marches. Et puis (sa voix baissa encore) un tunnel, un tunnel sombre, et enfin une petite crevasse, et un sentier bien au-dessus du pas principal. C'est par-l que Smagol est sorti des tnbres. Mais c'tait il y a bien des annes. Le sentier a pu disparatre depuis, mais peut-tre pas, peut-tre pas
Cela ne me dit rien qui vaille, dit Sam. a parat beaucoup trop facile, en tout cas en paroles. Si ce sentier est toujours l, il sera gard aussi. Il n'tait pas gard, Gollum?  Sur ces mots, il saisit ou crut saisir une lueur verte dans l'il de Gollum. Gollum marmotta, mais sans rpondre.
II n'est pas gard?  Demanda Frodon, d'un ton svre. Et vous vous tes chapp des tnbres, Smagol?  Ne vous a t'on pas plutt permis de partir, avec une mission?  C'est en tout cas ce que pensait Aragorn, qui vous a trouv prs des Marais des Morts, il y a quelques annes
C'est un mensonge!  siffla Gollum, et une lueur mauvaise parut dans ses yeux  la mention d'Aragorn. Il a menti  mon sujet, oui. Je me suis vraiment chapp, tout seul, pauvre de moi. videmment, on m'a dit de chercher le Trsor, et j'ai cherch, cherch, bien sr. Mais pas pour le Noir. Le Trsor tait  nous, il tait  moi, je vous dis. Je me suis vraiment chapp
Frodon prouva une trange certitude que Gollum, pour une fois, n'tait pas aussi loin de la vrit qu'on aurait pu le souponner, qu'il avait, de quelque faon, trouv le moyen de sortir de Mordor et qu'il croyait tout au moins sa russite due  sa propre ruse. Il remarqua en tout cas que Gollum avait us du je, ce qui tait gnralement un bon signe, dans sa raret, que quelques restes d'une ancienne vracit et d'une ancienne sincrit prdominaient pour le moment. Mais, mme si on pouvait faire confiance  Gollum sur ce point, Frodon n'oubliait pas les artifices de l'Ennemi. L' Ȏvasion pouvait avoir t permise ou arrange, et bien connue dans la Tour Sombre. Et, en tout cas, Gollum taisait manifestement bien des choses.
Je rpte ma question, dit-il: ce chemin secret n'est-il pas gard? 
Mais le nom d'Aragorn avait renfrogn Gollum. II avait tout l'air bless d'un menteur souponn alors que pour une fois il a dit la vrit ou une partie de la vrit. Il ne rpondit pas.
N'est-il pas gard?  Rpta Frodon.
Oui, oui, peut-tre. Aucun endroit n'est sr dans ce pays, dit Gollum d'un ton boudeur. Aucun endroit sr. Mais le matre doit faire l'essai ou rentrer chez lui. Pas d'autre chemin Ils ne purent rien tirer de plus. Il ne pouvait ou ne voulut pas dire le nom du dangereux endroit et du haut passage.
C'tait Cirith Ungol, de sinistre rputation. Aragorn aurait pu leur dire ce nom et sa signification, Gandalf les aurait mis en garde. Mais ils taient seuls, Aragorn tait loin et Gandalf se trouvait parmi les ruines de l'Isengard, aux prises avec Saroumane, retenu par trahison. Mais, tandis mme qu'il prononait ses derniers mots  l'adresse de Sarumane et que le palantir s'abattait en feu sur les marches d'Orthanc, sa pense tait sans cesse tourne vers Frodon et Samsagace , par-dessus les longues lieues, son esprit les cherchait avec espoir et compassion.
Peut-tre Frodon le sentait-il  son insu, comme il l'avait senti sur l'Amon Hen, bien qu'il crt Gandalf parti, parti  jamais dans l'ombre de la Moria lointaine. II resta un long moment assis sur le sol, silencieux, la tte courbe, s'efforant de se rappeler tout ce que Gandalf lui avait dit. Mais sur son choix, il ne pouvait se rappeler aucun avis. En vrit, la direction de Gandalf leur avait t retire trop tt, trop tt, alors que la Terre Tnbreuse tait encore trs loin. Comment ils devaient y pntrer finalement, Gandalf ne l'avait pas dit. Peut-tre ne le pouvait-il pas. Il s'tait aventur une fois dans la place forte de l'Ennemi dans le Nord, dans Dol Guldur. Mais en Mordor,  la Montagne de Feu et  Barad-dr depuis que le Seigneur Tnbreux avait recouvr son pouvoir, y avait-il jamais voyag?  Frodon ne le pensait pas. Et le voici, petit Semi-Homme de la Comt, simple hobbit de la tranquille campagne, cens trouver un chemin l o les grands ne pouvaient ou n'osaient pas aller!  Fcheux destin. Mais il l'avait assum dans son propre petit salon au lointain printemps d'une autre anne, si recul  prsent que c'tait comme un chapitre d'une histoire de la jeunesse du monde, du temps que les Arbres d'Argent et d'Or taient encore en fleur. C'tait un choix nfaste. Quel chemin choisirait-il?  Et si tous deux menaient  la terreur et  la mort,  quoi rimait le choix? 
La journe s'avanait. Un profond silence tomba sur le petit creux gris o ils se tenaient, si prs des lisires du pays de la peur: un silence qu'ils ressentaient comme un voile pais les coupant de tout le monde environnant. Au-dessus d'eux s'tendait une vote de ciel ple barre d'une fume fugitive, mais elle paraissait trs leve et lointaine, comme vue  travers de grandes profondeurs d'un air lourd de penses en suspens.
Pas mme un aigle planant  contre soleil n'aurait remarqu les hobbits, assis l, sous le poids du destin, silencieux, immobiles, envelopps de leurs minces manteaux gris. Il aurait peut-tre suspendu un moment son vol pour considrer Gollum, petite forme tale sur le sol: C'et pu tre le squelette dcharn de quelque enfant des Hommes, ses vtements en haillons encore accrochs  lui, ses longs membres presque d'un blanc d'os et presque rduits  l'tat d'os: Aucune chair digne d'un coup de bec.

La tte de Frodon tait incline sur ses genoux, mais Sam, adoss, les mains derrire la tte, contemplait de sous son capuchon le ciel vide. Du moins resta t'il vide pendant un long moment. Et puis, bientt, Sam crut voir une sombre forme d'oiseau venir tournoyer dans le champ de sa vision, planer et repartir. Deux autres suivirent, et ensuite une quatrime. A la vue, elles taient trs petites, mais il sentait qu'en ralit elles taient normes, avec de vastes ailes, et qu'elles volaient trs haut. Il se couvrit les yeux et se pencha en avant, se faisant tout petit. II prouvait la mme peur prmonitoire qu'il avait ressentie en prsence des Cavaliers Noirs, l'horreur impuissante qui tait venue avec le cri dans le vent et l'ombre sur la lune, encore que maintenant elle ne ft pas aussi crasante ni compulsive. Mais c'tait une menace. Frodon la ressentit aussi. Sa pense fut rompue. Il remua, frissonnant, mais sans lever les yeux. Gollum se ramassa sur lui-mme comme une araigne accule. Les formes ailes virrent et fondirent en une descente rapide vers le Mordor.
Sam fit une profonde inspiration. Les Cavaliers sont de nouveau en mouvement, dans l'air, dit-il en un murmure rauque. Je les ai vus. Croyez-vous qu'ils aient pu nous apercevoir?  Ils taient trs haut. Et si ce sont des Cavaliers Noirs, pareils  ceux d'avant, ils ne voient pas grand chose  la lumire du jour, n'est ce pas? 
Non, peut-tre pas, rpondit Frodon. Mais leurs coursiers pouvaient voir. Et ces cratures ailes qu'ils montent  prsent, elles voient sans doute mieux qu'aucune autre. Elles ressemblent  de grands oiseaux charognards. Elles sont  la recherche de quelque chose l'Ennemi est sur ses gardes, j'en ai peur
Le sentiment de crainte passa, mais le silence environnant tait rompu. Ils avaient t pendant quelque temps coups du monde, comme dans une le invisible,  prsent, ils taient de nouveau mis  nu, le pril tait revenu. Mais Frodon ne parlait toujours pas  Gollum, et il n'avait pas encore fait son choix. Il avait les yeux ferms, comme s'il rvait ou regardait en son cur ou sa mmoire. Enfin, il remua, se leva, et il sembla qu'il allait parler et dcider. Mais: ǃcoutez!  Dit-il. Qu'est ce que cela? 
Une nouvelle peur les assaillit. Ils entendaient des chants et des cris rauques. Cela parut au dbut venir de loin, mais le bruit se rapprocha: il venait vers eux. L'ide les saisit tous que les Ailes Noires les avaient reprs et avaient envoy des soldats arms les prendre, aucune vitesse n'tait trop grande pour ces terribles serviteurs de Sauron. Ils se tapirent, l'oreille tendue. Les voix et le cliquetis des armes et des harnais taient trs proches. Frodon et Sam dgagrent leurs petites pes dans leur fourreau. Toute fuite tait impossible.
Gollum se leva lentement et rampa comme un insecte jusqu'au rebord du creux. Il se leva trs prcautionneusement, pouce par pouce, jusqu' ce qu'il pt regarder par-dessus entre deux pointes de pierre. Il resta l un moment sans bouger, sans mettre aucun son. Bientt, les voix commencrent  rgresser de nouveau, et elles s'vanouirent lentement. Un cor sonna au loin sur les remparts du Morannon. Alors, Gollum se retira sans bruit et se laissa glisser dans le creux.
D'autres Hommes rejoignent le Mordor, dit-il  voix basse. Des visages noirs. On n'a pas vu d'Hommes comme ceux l jusqu' maintenant, non, Smagol n'en a pas vu. Ils ont un aspect froce. Ils ont les yeux hoirs, de longs cheveux noirs, et des boucles d'or aux oreilles, oui, des tas de bel or. Et certains ont de la peinture rouge aux joues, et des manteaux rouges, et leurs tendards sont rouges, comme l'est aussi la pointe de leurs lances, et ils ont des boucliers ronds, jaunes et noirs avec de grandes pointes. Pas bon, de mauvais Hommes trs cruels, ils ont l'air. Presque aussi mauvais que des Orques, et beaucoup plus grands. Smagol pense qu'ils viennent du Sud au-del du bout d'un Grand Fleuve: Ils arrivaient par cette route. Ils sont passs, en direction de la Porte Noire, mais d'autres peuvent suivre. Toujours plus de gens qui arrivent en Mordor. Un jour, tous seront dedans
Y avait-il des oliphants?  Demanda Sam, oubliant sa crainte dans son avidit de nouvelles sur les endroits tranges.
Non, pas d'oliphants. Qu'est ce que c'est, les oliphants?  Dit Gollum.
Sam se leva, mettant ses mains derrire son dos (comme toujours quand il disait de la posie), et se mit  dclamer:

Gris comme une souris, Grand comme une maison, Le nez comme un serpent, Je fais trembler la terr, Quand je pitine dans l'herbe, Les arbres craquent  mon passage. Cornes dans la bouche, Je marche vers le sud, Battant de mes grandes oreilles. Au-del de tout compte d'annes, Je marche lourdement, toujours, toujours. Sans jamais me coucher sur la terre, Pas mme pour mourir. Je suis l'oliphant, Le plus grand de tous, norme, vieux et haut. Si jamais tu me rencontrais, Plus tu ne m'oublierais. Si tu me vois jamais, Tu ne me croiras pas rel, Mais je suis le vieil oliphant, Et je ne me couche jamais.

ǂa, dit Sam en terminant sa rcitation, c'est une posie qu'on a dans la Comt. Une fantaisie, peut-tre, mais peut-tre pas. Nous avons toutefois nos rcits aussi, et des nouvelles venues du Sud, vous savez. Dans l'ancien temps, les hobbits voyageaient parfois. Non qu'il en revnt jamais beaucoup et que l'on crt tout ce qu'ils racontaient: Des nouvelles de Bree, et non sr comme les dires de la Comt, comme on dit. Mais j'ai entendu des rcits sur les grandes gens de l-bas, dans les Pays du Soleil. Les Moricauds, qu'ils s'appellent dans nos histoires, et ils montent des oliphants quand ils se battent,  ce qu'on dit. Ils mettent des maisons et des tours sur le dos des oliphants et tout a, et les oliphants se jettent des rochers et des arbres les uns aux autres. Alors, quand vous avez parl d'Hommes du Sud, tout en rouge et en or, j'ai dit Y avait-il des oliphants?  Parce que s'il y en avait, j'irais jeter un coup d'il, danger ou pas. Mais maintenant je ne suppose pas que je verrai jamais d'oliphant. Peut-tre que cet animal n'existe pas Il soupira.
Non, pas d'oliphants, rpta Gollum. Smagol n'en a pas entendu parler. II ne veut pas les voir. Smagol veut partir d'ici et se cacher en un endroit plus sr. Smagol veut que le matre s'en aille. Gentil matre, ne viendra t'il pas avec Smagol? 
Frodon se leva. Il avait ri, malgr tous ses soucis, quand Sam avait sorti la vieille posie de coin du feu qu'tait rOliphant, et ce rire l'avait tir de son hsitation. Je voudrais bien qu'on ait un millier d'olipliants, avec Gandalf en tte, sur un oliphant blanc, dit-il. Nous pourrions peut-tre alors nous frayer un chemin dans ce pays de maldiction. Mais nous n'en avons pas, nous n'avons que nos pauvres jambes fatigues. Eh bien, Smagol, le troisime changement de direction se rvlera peut-tre le meilleur. J'irai avec vous
Bon matre, sage matre, gentil matre!  S'cria Gollum ravi, caressant les genoux de Frodon. Bon matre!  Alors, reposez-vous, maintenant, gentils hobbits,  l'ombre des pierres, tout contre les pierres!  Reposez-vous et restez couchs en silence, jusqu' ce que la Face Jaune s'en aille. Alors, nous partirons vivement comme des ombres, aux pas rapides et feutrs! 
