CHAPITRE SEPT
HERBES ET RAGOT DE LAPIN

Ils se reposrent durant les quelques heures du jour restantes, se dplaant pour suivre l'ombre  mesure que ! P soleil tournait, jusqu' ce qu'enfin celle du bord ouest de leur combe s'allonget et que l'obscurit emplt tout le creux. Ils mangrent alors un peu et burent avec mnagement. Gollum ne mangea rien, mais il accepta de l'eau avec plaisir.
On en aura d'autre bientt, dit-il, se lchant les lvres. De la bonne eau court dans des ruisseaux vers le Grand Fleuve, de la bonne eau dans les terres o nous allons. Smagol y trouvera peut-tre aussi de la nourriture. Il a trs faim, oui, gollum!  II porta ses deux grandes mains plates  son ventre rtrci et une ple lueur verte parut dans ses yeux.
Le crpuscule tait sombre quand ils finirent par partir, se glissant par-dessus le bord de la combe et s'vanouissant comme des spectres dans le pays accident qui s'tendait aux environs de la route. La lune tait maintenant  trois nuits de son plein, mais elle ne monta pas au-dessus de la montagne avant la minuit, et le dbut de la nuit fut trs noir. Une seule lumire rouge brlait trs haut dans les Tours des Dents, mais autrement ne se voyait ou ne s'entendait aucun signe du guet sans cesse en veil sur le Morannon.
Durant maints milles, il leur sembla que l'il rouge les observait dans leur fuite trbuchante dans un pays rocailleux et dnud. N'osant emprunter la route, ils la gardaient sur leur gauche, en suivant tant bien que mal la ligne  une petite distance. Enfin, alors que la nuit tait dj avance et qu'ils n'avaient fait qu'une seule courte halte, l'il se rduisit  un petit point de feu, puis disparut: ils avaient contourn le sombre paulement nord des montagnes infrieures, et ils allaient en direction du sud.
Le cur singulirement allg, ils se reposrent de nouveau, mais pas longtemps. Ils n'allaient pas assez vite pour Gollum. A son estime, il y avait prs de trente lieues du Morannon au carrefour au-dessus d'Osgiliath, et il esprait couvrir cette distance en quatre tapes. Ils reprirent donc bientt leur course pnible jusqu' ce que l'aube comment de s'tendre lentement dans la vaste solitude grise. Ils avaient dj parcouru presque huit lieues, et les hobbits n'auraient gure pu aller plus loin, l'eussent-ils os.
La lumire croissante leur rvla une terre dj moins dnude.et dlabre. Les montagnes s'levaient toujours menaantes sur leur gauche, mais ils voyaient, toute proche, la route du sud, qui s'loignait alors des racines noires des collines et des dclivits occidentales. Au-del, il y avait des pentes couvertes d'arbres foncs semblables  de sombres nuages, mais tout autour d'eux s'tendait une brande rocailleuse, couverte de bruyre, de gent, de plantain et d'autres buissons qu'ils ne connaissaient pas. Par-ci par-l, ils voyaient ces bouquets de hauts pins. Le moral des hobbits remonta un peu malgr leur fatigue
L'air, frais et odorant, leur rappelait les hautes terres du lointain Quartier du Nord. II leur paraissait bon d'tre en sursis, de marcher dans une rgion qui, n'tant que depuis quelques annes sous la domination du Seigneur Tnbreux, n'avait pas encore entirement dpri. Mais ils n'oubliaient pas le danger o ils taient, ni la Porte Noire encore trop proche, toute cache qu'elle tait derrire les sombres hauteurs. Ils cherchrent du regard une cachette o se mettre  l'abri des yeux nfastes tant que durerait la lumire.
Le jour passa dans l'inquitude. tendus dans l'paisseur des fougres, ils comptaient les lentes heures dans lesquelles ils voyaient peu de changement, car ils se trouvaient encore sous les ombres de l'Ephel Duath, et le soleil tait voil. Frodon dormit par moments, profondment et paisiblement, soit qu'il ft confiance  Gollum, soit qu'il ft trop fatigu pour se soucier de lui, mais Sam trouva difficile d'aller plus loin que la simple somnolence, mme quand Gollum dormait manifestement  poings ferms, soufflant et se contractant dans ses rves secrets. Peut-tre la faim plus que la mfiance le tenaitelle veill: Il commenait  soupirer aprs un bon et simple repas, aprs quelque chose de tout chaud sorti de la marmite
Ils se remirent en route ds que la terre se perdit dans un gris sans formes  l'approche de la nuit. Gollum les fit descendre au bout d'un moment vers la route du sud, et aprs, ils allrent plus vite, bien que le danger ft plus grand. Leurs oreilles tendues guettaient le son de sabots ou de pieds devant ou derrire eux sur la route, mais la nuit passa sans qu'ils entendissent aucun cho de pitons ou de cavaliers.
La route, faite en un temps lointain, avait t nouvellement rpare sur une trentaine de milles sous le Morannon, mais dans la suite de sa course vers le sud, l'tat sauvage l'emportait. On pouvait encore voir l'uvre des Hommes d'autrefois dans la rectitude et la sret de son parcours et l'uniformit de son niveau: de temps  autre, elle coupait au travers des flancs des collines ou franchissait une rivire sur une large et belle arche de pierre durable, mais enfin tous les signes de maonnerie disparurent, hormis de temps  autre un pilier bris sortant des buissons du bord ou quelques vieux pavs cachs parmi les herbes et la mousse. La bruyre, des arbres et des fougres arborescentes envahissaient et surplombaient les talus ou s'talaient  la surface. La route finissait par se rduire  un chemin de charroi peu usit, mais elle ne serpentait pas, elle conservait son trajet et les menait par la voie la plus rapide.
Ils passrent ainsi dans les marais septentrionaux de ce pays que les Hommes appelaient autrefois Ithilien, belle rgion de forts et de torrents rapides. La nuit tait devenue pure sous les toiles et la lune ronde, et les hobbits eurent l'impression que la fragrance de l'air augmentait  mesure qu'ils avanaient,  en juger par ses sifflements et ses marmottages, Gollum l'avait galement remarqu, et il ne gotait pas cela. Aux premiers signes du jour, ils firent halte de nouveau. Ils taient parvenus  une longue tranche, profonde, aux parois abruptes au milieu, par laquelle la route se taillait un passage dans une croupe rocailleuse. Ils gravirent alors le talus ouest pour regarder au loin.
Le jour s'tendait dans le ciel, et ils virent que les montagnes taient  prsent beaucoup plus distantes, se retirant vers l'est en une longue courbe qui se perdait dans le lointain. Devant eux, comme ils se tournaient vers l'ouest, des pentes douces descendaient dans des brumes lgres trs en contrebas. Tout autour se voyaient de petits bois d'arbres rsineux, sapins, cdres et cyprs, et d'autres espces inconnues dans la Comt, spars par de larges clairires, et partout il y avait une abondance d'herbes et de buissons odorants. Le long voyage depuis Fondcombe les avait amens trs au sud de leur propre pays, mais ce n'tait qu' prsent, dans cette rgion plus abrite, que les hobbits sentirent le changement de climat. Ici, le Printemps tait dj  l'uvre: des frondes peraient la mousse et l'humus, les mlzes avaient des pousses vertes, des fleurettes s'ouvraient dans l'herbe, des oiseaux chantaient. Ithilien, le jardin du Gondor, maintenant dsol, conservait encore une beaut de dryade chevele.
Au sud et  l'ouest, il donnait sur les chaudes valles infrieures de l'Anduin, abrites de l'est par l'Ephel Duath, mais non encore sous l'ombre de la montagne, protges du nord par l'Emyn Muil, ouvertes aux brises mridionales et aux vents humides de la Mer lointaine. De nombreux arbres poussaient l, plants longtemps auparavant et ayant atteint un grand ge dpourvu de soins parmi un fouillis de descendants insouciants, les bosquets et halliers taient l de tamaris, de trbinthes pineux, d'oliviers et de lauriers, il y avait aussi des genvriers et des myrtes, le thym y croissait en buissons ou ses tiges ligneuses et rampantes enveloppaient d'paisses tapisseries les pierres caches, des sauges de diverses sortes montraient des fleurs bleues, rouges ou vert ple, on voyait encore de l'origan et du persil nouvellement germ, et de nombreuses herbes dont les formes et les senteurs taient trangres aux connaissances potagres de Sam. Les grottes et les murs rocheux taient dj toils de saxifrage et de joubarbe. Des primeroles et des anmones s'veillaient dans les fourrs d'aveliniers: et l'asphodle et les lis en grand nombre dodelinaient de leur tte  demi ouverte dans l'herbe: une herbe verte et paisse  ct des mares o les ruisseaux dgoulinants suspendaient dans les creux frais leur course vers l'Anduin.
Tournant le dos  la route, les voyageurs descendirent la pente. Tandis qu'ils marchaient, balayant au passage les buissons et les herbes, de douces odeurs s'levaient autour d'eux. Gollum toussait et avait des haut-le-cur, mais les hobbits respiraient profondment, et Sam rit soudain, de satisfaction, non d'une plaisanterie. Ils suivirent un ruisseau qui dvalait vivement devant eux, et qui les amena bientt  un petit lac clair dans une combe profonde: il remplissait les ruines d'un ancien bassin de pierre, dont le bord sculpt tait presque entirement recouvert de mousses et d'glantines, des tiges d'iris s'y alignaient et des feuilles de nnuphars flottaient sur sa surface sombre et doucement ride, mais l'eau tait profonde et frache et elle se dversait constamment  l'autre bout par un bec de pierre.
L, ils se lavrent et burent tout leur content de l'eau qui tombait dans le bassin. Puis ils cherchrent un endroit o se reposer, et se cacher, car ce pays,  l'aspect encore riant, n'en tait pas moins maintenant territoire de l'Ennemi. Ils n'taient pas encore trs loin de la route, mais, mme en un espace aussi restreint, ils avaient vu des cicatrices des anciennes guerres et les blessures plus rcentes infliges par les Orques et d'autres odieux serviteurs du Seigneur Tnbreux
Une fosse d'immondices et de dtritus non recouverte, des arbres abattus sans motif et laisss l  mourir, avec de sinistres runes ou le funeste signe de l'il taills  coups grossiers dans l'corce.
Sam, qui vagabondait  quatre pattes sous le dversoir du lac, sentant et touchant les plantes et les arbres inconnus et oublieux un moment du Mordor, reut soudain un rappel du danger toujours prsent. Il tomba sur un cercle encore roussi par le feu et, au milieu, il trouva un amas d'os et de crnes noircis et briss. La vgtation sauvage, rapide, tirait dj sur ce lieu de massacre et d'horrible festin un voile de bruyre, d'glantines et de clmatite rampante, mais les faits n'taient pas anciens. Il se hta de revenir auprs de ses compagnons, mais il ne dit rien de sa dcouverte: mieux valait laisser les os en paix et ne pas les livrer au tripotage et  la fouille de Gollum.

Trouvons un endroit o nous installer, dit-il. Pas plus bas. Plus haut, pour moi
Un peu au-dessus du lac, ils trouvrent un profond lit brun de fougres de l'anne prcdente. Au-del se trouvait un fourr de lauriers au feuillage sombre, qui grimpait le long d'un talus escarp, couronn de vieux cdres. Ils dcidrent de se reposer l et d'y passer la journe, qui promettait dj d'tre claire et chaude. Une bonne journe pour se promener en chemin dans les bocages et les claircies de l'Ithilien, mais, bien que les Orques puissent craindre la lumire du soleil, il y avait l trop d'endroits leur permettant de rester cachs et de guetter, et d'autres yeux nfastes taient rpandus dans la nature: Sauron avait de nombreux serviteurs. Gollum, en tout cas, ne voulait pas bouger sous la Face Jaune. Elle ne tarderait pas  paratre au-dessus des crtes sombres de l'Ephel Duath, et il dfaillirait, tremblant, dans la lumire et la chaleur.
Durant leur marche, Sam avait srieusement rflchi  la nourriture. Maintenant que l'accablement offert par la Porte infranchissable tait pass, il ne se sentait pas aussi enclin que son matre  ne pas penser  leurs moyens d'existence aprs la fin de leur mission, et de toute faon, il lui paraissait plus sage d'pargner le pain de voyage des Elfes pour des temps pires  venir. Six jours ou plus s'taient couls depuis qu'il avait calcul qu'ils avaient tout juste des provisions pour trois semaines.
Ce sera de la veine si nous atteignons le Feu avant cela, au train o nous allons!  Pensait-il. Et on pourrait vouloir revenir. a se pourrait bien! 
De plus,  la fin d'une longue nuit de marche et aprs s'tre baign et avoir bu, il ressentait une faim encore plus grande que d'ordinaire. Un souper ou un petit djeuner au coin du feu dans la vieille cuisine du Chemin des Trous du Talus tait ce qui lui manquait vraiment. Une ide lui vint, et il se tourna vers Gollum. Celui ci, qui commenait  partir en catimini pour son propre compte, s'loignait  quatre pattes parmi les fougres.
H, Gollum!  dit Sam. O allez-vous?  Chasser?  Eh bien, dites donc, vieux fouineur, vous n'aimez pas notre nourriture, et un changement me dirait assez  moi aussi. Votre nouvelle devise est toujours prt  aider. Ne pourriez-vous trouver quelque chose qui convienne  un hobbit qui a faim? 
Oui, peut-tre, oui, dit Gollum. Smagol aide toujours, si on le demande si on le demande gentiment
Bon!  Dit Sam. Je le demande. Et si ce n'est pas assez gentil, je vous en prie
Gollum disparut. Il resta absent un certain temps, Frodon, aprs avoir pris quelques bouches de lembas, s'installa au plus profond de la fougre brune et s'endormit. Sam le regardait. La premire lueur du jour commenait seulement  pntrer dans les ombres de sous les arbres, mais il voyait trs clairement le visage de son matre, ainsi que ses mains, poses au repos sur le sol  ct de lui. Il se rappela soudain Frodon tel qu'il tait tendu, endormi dans la maison d'Elrond, aprs sa redoutable blessure. Alors, tandis qu'il le veillait, Sam avait remarqu que par moments une lueur semblait briller faiblement  l'intrieur, mais  prsent, la lumire tait mme plus claire et plus forte. Le visage de Frodon tait paisible, les marques de la peur et du souci l'avaient quitt, mais il paraissait vieux, vieux et ? eau, comme si le ciselage des annes formatrices tait maintenant rvl en nombreuses petites rides jusqu'alors caches, bien que l'identit du visage n'et pas chang. Non que Gamegie se ft formul la chose ainsi. Il hocha la tte, comme s'il trouvait les mots inutiles, et il murmura:Je l'aime. Il est comme cela, et parfois la lumire transparat d'une faon ou d'une autre. Mais je l'aime, qu'il en soit ainsi ou non
Gollum revint sans bruit et jeta un coup d'il par-dessus l'paule de Sam. Regardant Frodon, il ferma les yeux et s'en fut en silence. Sam le rejoignit un moment aprs, et il le trouva en train de mchonner quelque chose en se murmurant  lui-mme. Sur le sol  ct de lui gisaient deux petits lapins, qu'il commenait lorgner avec avidit.
Smagol aide toujours, dit-il. Il a rapport des lapins, de bons lapins. Mais le matre s'est endormi, et peut-tre Sam veut-il dormir. Il ne veut pas de lapins maintenant?  Smagol essaie d'aider, mais il ne peut pas attraper les choses toutes en une minute
Sam, toutefois, n'avait aucune objection contre le lapin, et il le dit. Du moins contre le lapin cuit. Tous les hobbits savent faire la cuisine, car ils commencent  apprendre cet art avant leur alphabet (que beaucoup n'apprennent jamais), mais Sam tait bon cuisinier, mme selon la norme hobbite, et il avait fait une bonne partie de la cuisine du camp au cours de leurs voyages, quand il y en avait la chance. Il portait toujours avec espoir une partie de son matriel dans son paquet: un petit briquet, deux petites casseroles peu profondes s'embotant l'une dans l'autre,  l'intrieur une cuiller de bois, une courte fourchette  deux dents et quelques brochettes, et, cach au fond du paquet dans une bote de bois plate, un trsor qui se rarfiait: du sel. Mais il lui fallait du feu et aussi d'autres choses. Il rflchit un moment, tout en sortant son couteau, qu'il nettoya et aiguisa, puis il se mit en devoir d'apprter les lapins. II n'allait pas laisser Frodon dormir seul mme pour cinq minutes.
Ah, Gollum, dit-il, j'ai une autre tche pour vous. Allez donc remplir ces casseroles d'eau et rapportez-les-moi! 
Smagol ira chercher de l'eau, oui, dit Gollum. Mais pourquoi le hobbit veut-il toute cette eau?  Il a bu, il s'est lav
Ne vous occupez pas de cela, dit Sam. Si vous ne pouvez pas le deviner, vous ne tarderez pas  le dcouvrir. Et plus vite vous irez chercher l'eau, plus vite vous l'apprendrez. N'allez pas abmer une de mes casseroles ou je vous rduis en chair  pt
Pendant l'absence de Gollum, Sam regarda de nouveau Frodon. Il donnait toujours tranquillement, mais Sam fut alors frapp surtout par la maigreur de son visage et de ses mains. Trop mince et tir qu'il est, murmura t'il. a ne convient pas  un hobbit. Si je peux faire cuire ces lapins, je vais le rveiller
Sam rassembla un tas de la fougre la plus sche, puis grimpa le long du talus pour rcolter un fagot de brindilles et de bois mort, une branche tombe d'un cdre au sommet lui fournit un bon approvisionnement. Il coupa quelques blocs de tourbe au pied du talus juste au-del de la fougeraie, creusa un trou peu profond et y mit son combustible. Habile  manier son silex et sa mche, il obtint vite une petite flambe. Elle ne produisait que peu ou pas de fume, mais rpandait une senteur aromatique. Il se penchait juste sur son feu, l'abritant et le garnissant de bois plus lourd, quand Gollum revint, portant avec prcaution les casseroles et grommelant.
II posa les objets, puis vit soudain  quoi Sam tait occup. Il poussa un cri sifflant et parut pris en mme temps d'effroi et de colre. Ach! Sss non!  Cria t'il. Stupides hobbits, fous, oui, fous!  Ils ne doivent pas faire a! 
Faire quoi?  Demanda Sam, surpris.
Pas faire les vilaines langues rouges, siffla Gollum. Du feu, du feu!  C'est dangereux, oui, c'est dangereux. a brle, a tue. Et a amnera des ennemis, oui
Je ne pense pas, dit Sam. Je ne vois pas pourquoi a le ferait, si on ne met rien d'humide dessus qui produirait une fume paisse. Mais si a le faisait, a le ferait. Je vais courir le risque, de toute faon. Je vais faire un ragot de ces lapins
Cuire les lapins!  S'cria Gollum, constern. Abmer la belle viande que Smagol vous a garde, le pauvre Smagol affam!  Pourquoi faire?  Pourquoi faire, stupide hobbit?  Ils sont jeunes, ils sont tendres, ils sont bons. Mangez-les, mangez-les!  II saisit le plus proche des lapins, dj dpouill et pos prs du feu.
Allons, allons!  dit Sam. A chacun sa faon. Notre pain vous touffe, et le lapin cru m'touffe, moi. Si vous m'en donnez un, il est  moi, vous comprenez, et je peux le cuire si j'en ai envie. Et je l'ai. Vous n'avez pas besoin de regarder. Allez en attraper un autre et mangez le  votre fantaisie dans un endroit cart et hors de ma vue. Ainsi, vous ne verrez pas le feu, je ne vous verrai pas, et nous serons tous les deux contents. Je veillerai  ce que le feu ne fume pas, si cela peut vous rconforter
Gollum se retira en grommelant et se perdit dans les fougres. Sam s'affaira sur ses casseroles. Ce qu'il faut  un hobbit avec le lapin, se dit-il, ce sont des herbes et des racines, surtout des patates sans parler du pain. Les herbes, on peut en trouver, apparemment
Gollum!  Appela t'il doucement. La troisime fois rachte tout. J'ai besoin d'herbes La tte de Gollum sortit des fougres, mais il n'avait l'air ni serviable ni amical. Quelques feuilles de laurier, du thym et de la sauge feront l'affaire avant que l'eau ne bouille, dit Sam.
Non!  rpondit Gollum. Smagol n'est pas content. Et Smagol n'aime pas les feuilles malodorantes. II ne mange pas d'herbes ou de racines, non mon trsor, pas tant qu'il n'est pas affam ou trs malade, pauvre Smagol
S'il ne fait pas ce qu'on lui demande, Smagol va aller dans de la vraie eau chaude, quand celle-ci va bouillir, gronda Sam. Sam lui fourrera la tte dedans, oui mon trsor. Et je lui ftais aussi chercher des navets et des carottes, et des patates aussi, si c'tait la saison. Je parie qu'il y a des tas de bonnes choses qui poussent  l'tat sauvage dans ce pays. Je paierais cher pour une demi-douzaine de patates
Smagol n'ira pas, oh non mon trsor, pas cette fois ci, siffla Gollum. II a peur, et il est trs fatigu, et ce hobbit n'est pas gentil, pas gentil du tout. Qu'est ce que des patates, mon trsor, hein, qu'est ce que des patates? 
Des pommes de terre, dit Sam. Les dlices de l'Ancien, et un rudement bon lest pour une panse vide. Mais vous n'en trouverez pas, alors ce n'est pas la peine de chercher. Mais soyez le bon Smagol : allez chercher les herbes, et je penserai plus de bien de vous. Qui plus est, si vous changez de conduite et que vous vous y teniez, je vous ferai cuire des patates un de ces jours. Oui : du poisson frit et des frites servies par S. Gamegie. Vous ne pouvez pas refuser a

Si, on peut. Abmer du bon poisson en le roussissant. Donnez-moi du poisson maintenant, et gardez les sales frites! 
Oh, vous tes dsesprant, dit Sam. Allez dormir! 
Il dut finalement chercher lui-mme ce qu'il lui fallait, mais il n'eut pas  aller loin, il ne fut pas oblig de perdre de vue l'endroit o se trouvait son matre, toujours endormi. Sam resta un moment assis  rvasser, tout en s'occupant du feu jusqu' ce que l'eau bouille. La lumire du jour crt, et l'air devint chaud, la rose disparut du gazon et des feuilles. Bientt les lapins dcoups mijotrent dans leurs casseroles avec les herbes en bouquet. Sam s'assoupit presque  mesure que le temps passait. II les laissa mijoter prs d'une demi-heure, les ttant de temps  autre de la fourchette et gotant la sauce.
Quand il jugea que tout tait prt, il retira les casseroles du feu et s'avana  pas de loup vers Frodon. Celui ci ouvrit les yeux tandis que Sam se trouvait au-dessus de lui, puis il sortit de son rve: encore un doux et irrcouvrable rve de paix.
Salut, Sam!  Dit-il. Tu ne te reposes pas?  Y a t'il quelque chose qui cloche?  Quelle heure est-il? 
Environ deux heures aprs le lever du jour, dit Sam, et bien prs de huit heures et demie aux pendules de la Comt, peut-tre. Mais rien ne cloche. Bien que a n'aille pas tout  fait comme je voudrais: pas de provisions, pas d'oignons, pas de patates. J'ai un peu de ragot pour vous, et du brouet, Monsieur Frodon. a vous fera du bien. II faudra le prendre dans votre gobelet, ou directement dans la casserole, quand il sera un peu refroidi. Je n'ai pas apport de bols, ni rien de convenable
Frodon billa et s'tira. Tu aurais d te reposer, Sam, dit-il. Et il tait dangereux d'allumer du feu dans ces parages. Mais j'ai vraiment faim. Hmm !  Le sens-je d'ici?  Qu'as-tu fait cuire? 
Un cadeau de Smagol, dit Sam: Une couple de jeunes lapins, mais j'ai l'impression qu'il les regrette maintenant. Il n'y a toutefois rien d'autre pour aller avec que quelques herbes
Sam et son matre s'assirent juste  l'intrieur de la fougeraie et mangrent leur ragot dans les casseroles, partageant la vieille fourchette et la vieille cuiller. Ils se permirent chacun un demi morceau du pain de voyage des Elfes. Ce repas leur parut un festin.
Hui-phu !  Gollum!  appela Sam, et il siffla doucement. Venez donc. II est encore temps de changer d'avis. II en reste, si vous voulez goter du ragot de lapin II n'y eut pas de rponse.
Oh, bon!  Je suppose qu'il a d aller  la recherche de quelque chose pour lui-mme. On va finir a, dit Sam.
Et aprs, il te faudra dormir un peu, dit Frodon.
Ne vous assoupissez pas pendant que je sommeillerai, Monsieur Frodon. Je ne suis pas trop sr de lui. Il y a encore en lui une bonne dose du Puant le mauvais Gollum, si vous me comprenez et elle reprend du poil de la bte. Je ne sais pas s'il n'essaierait pas de m'trangler le premier,  prsent. On n'est pas d'accord, et il n'est pas content de Sam, oh non, mon trsor, pas content du tout
Ils achevrent le plat, et Sam s'en fut au ruisseau pour rincer son matriel. Comme il se levait pour revenir, il tourna la tte vers la pente. Il vit  ce moment le soleil se lever au-dessus de la fume, de la brume ou de l'ombre noire, il ne savait trop, qui s'tendait toujours  l'est et l'astre lana ses rais d'or sur les arbres et les claircies environnants. Il remarqua alors au-dessus une mince spirale de fume gris bleu, qui s'levait d'un fourr, trs visible dans la lumire du soleil. Il se rendit compte avec un choc que c'tait celle de son petit feu qu'il avait nglig d'teindre.
ǂa ne va pas, a!  Je n'aurais jamais cru que a se verrait autant!  Murmura t'il, et il se hta de revenir. Soudain, il s'arrta pour couter. Avait-il entendu un sifflement ou pas?  Ou tait ce le cri de quelque oiseau trange?  Si c'tait un sifflement, il ne provenait pas de la direction de Frodon. Et le voil qui repartait d'un autre endroit!  Sam se mit  courir tant bien que mal dans la monte.
Il vit qu'un petit brandon, brlant jusqu' son extrmit extrieure, avait enflamm des fougres au bout du feu, et la fougre, s'tant embrase, avait communiqu le feu  la tourbe qui se consumait sans flamme. Il pitina vivement ce qui restait du feu, dispersa les cendres et dposa la tourbe dans le trou. Puis il se glissa auprs de Frodon.
Avez-vous entendu un sifflement et quelque chose qui semblait une rponse?  Demanda t'il. Il y a quelques minutes. J'espre que ce n'tait qu'un oiseau, mais a ne sonnait pas tout  fait comme a: on dirait quelqu'un qui imitait un cri d'oiseau, que je me suis dit. Et j'ai peur que mon petit bout de feu n'ait fum. Si j'ai t crer des ennuis, je ne me le pardonnerai jamais. Je n'en aurai peut-tre pas la chance, d'ailleurs! 
Chut!  Dit Frodon  voix basse. J'ai cru entendre des voix
Les deux hobbits lirent leurs petits paquets, les mirent sur leur dos en prvision de la fuite, et s'enfoncrent plus profondment dans la fougre. Ils se tapirent l, l'oreille tendue.
Il n'y avait aucun doute au sujet des voix. Elles parlaient bas et furtivement, mais elles n'taient pas loin, et elles approchaient. Puis soudain, l'une parla clairement, tout prs.
Voici!  Voici d'o venait la fume!  Disait-elle. Ce ne doit pas tre loin. Dans les fougres, sans doute. On va le prendre comme un lapin au pige. On apprendra alors quel genre d'tre c'est
Oui, et ce qu'il sait!  Dit une seconde voix.
Aussitt, quatre hommes s'avancrent  grands pas dans la fougre de diverses directions. La fuite et la dissimulation n'tant plus possibles, Frodon et Sam bondirent sur leurs pieds et, se mettant dos  dos, ils dgainrent leurs petites pes.
S'ils furent tonns de ce qu'ils virent, leurs assaillants le furent encore davantage. Quatre Hommes de haute taille taient l. Deux avaient  la main des lances  larges fers brillants. Deux avaient de grands arcs, presque aussi hauts qu'eux, et de grands carquois de longues flches empennes de vert et de brun de divers tons, comme pour mieux marcher sans tre vus dans les clairires d'Ithilien. Des gants verts couvraient leurs mains, et leurs visages taient encapuchonns et masqus de vert, sauf pour les yeux, qu'ils avaient vifs et brillants. Frodon pensa aussitt  Boromir, car ces hommes lui ressemblaient en stature et en maintien, comme aussi dans leur manire de parler.
Nous n'avons pas trouv ce que nous cherchions, dit l'un. Mais qu'avons-nous trouv? 
Pas des Orques, dit un autre, lchant la garde de son pe qu'il avait saisie en voyant l'tincellement de Dard  la main de Frodon.
Des Elfes?  Dit un troisime, d'un ton dubitatif.
Non!  Pas des Elfes, dit le quatrime, le plus grand et apparemment le chef. Les Elfes ne se promnent pas dans l'Ithilien de nos jours. Et les Elfes sont merveilleusement beaux, du moins c'est ce qu'on dit
Ce qui signifie que nous ne le sommes pas, si je comprends bien, dit Sam. Merci bien. Et quand vous aurez fini de discuter  notre sujet, peut-tre nous direz-vous qui vous tes et pourquoi vous ne pouvez pas laisser deux voyageurs fatigus se reposer.
L'homme vert de haute taille eut un rire menaant. Je suis Faramir, Capitaine de Gondor, dit-il. Mais il n'y a pas de voyageurs dans cette rgion: seulement les serviteurs de la Tour Sombre ou de la Blanche.
Mais nous ne sommes ni l'un ni l'autre, dit Frodon. Et voyageurs, nous le sommes, quoi qu'en puisse dire le Capitaine Faramir
Alors, dpchez-vous de vous faire connatre, vous et votre but, dit Faramir. Nous avons une tche  accomplir, et ce n'est ni le moment ni le lieu de parler par nigmes ou de parlementer. Allons!  O est le troisime de votre groupe? 
Le troisime? 
Oui, le fouineur que nous avons vu le nez dans le bassin l-bas. Il ne payait pas de mine. Quelque espce d'Orque espion, je suppose, ou une crature  eux. Mais il s'est esquiv par quelque ruse de renard
Je ne sais pas o il est, dit Frodon. Ce n'est qu'un compagnon de hasard, rencontr sur notre route, et je ne suis pas responsable de lui. Si vous le voyez, pargnez-le. Amenez-le ou envoyez-le-nous. Ce n'est qu'une malheureuse crature vagabonde, mais je l'ai  ma charge pour quelque temps. Quant  nous, nous sommes des hobbits de la Comt, loin dans le Nord et dans l'Ouest, au-del de maintes rivires. Je m'appelle Frodon fils de Drogon, et avec moi se trouve Samsagace fils de Hamfast, un digne hobbit que j'ai  mon service. Nous sommes venus par de longs chemins de Fondcombe, ou Imladris comme d'aucuns l'appellent. (Faramir tressaillit  ce nom et devint trs attentif.) Nous avions sept compagnons: nous en perdmes un  la Moria, les autres, nous les avons laisss  Parth Galen au-dessus du Rauros: deux de ma race, il y avait aussi un Nain, un Elfe et deux Hommes. C'taient Aragorn, et Boromir, qui a dit qu'il venait de Minas Tirith, une ville du Sud
Boromir!  S'crirent les quatre hommes.
Boromir fils du Seigneur Denethor?  Demanda Faramir, et une expression trange et svre parut sur son visage. Vous tes venus avec lui?  Voil une nouvelle assurment, si c'tait vrai. Sachez, petits trangers, que Boromir fils de Denethor tait Grand Gardien de la Tour Blanche et notre Capitaine Gnral: il nous manque cruellement. Qui tes-vous donc, et qu'avez-vous  faire avec lui?  Dites vite, car le Soleil monte! 
Connaissez-vous les mots nigmatiques que Boromir apporta  Fondcombe?  rpondit Frodon.
Cherchez l'pe qui fut Brise,
A Imladris, elle demeure
Ces mots sont connus, certes, dit Faramir, tonn. C'est un signe de votre vracit que vous les connaissiez aussi
Aragorn, que j'ai nomm, est le porteur de l'pe qui fut Brise, dit Frodon. Et nous sommes les Semi-Hommes dont parlait le pome

Cela, je le vois, dit Faramir d'un ton pensif, ou je vois qu'il en pourrait tre ainsi. Et quel est le Flau d'Isildur? 
Cela est cach, rpondit Frodon. Ce sera sans doute dvoil en temps utile
Nous devons en apprendre plus long, dit Faramir, et savoir ce qui vous amne si loin  l'est, sous l'ombre de... (il tendit le doigt sans prononcer de nom) Mais pas maintenant. Nous avons  faire. Vous tes en danger, et vous n'auriez pas t loin par la route ou  travers champs aujourd'hui. Il y aura de durs coups tout prs avant la fin du jour. Puis la mort, ou un retour par une fuite rapide  l'Anduin. Je vais laisser deux hommes pour vous garder, pour votre bien et pour le mien. Un sage ne se fie pas  une rencontre par hasard dans ce pays. Si je reviens, je m'entretiendrai davantage avec vous
Adieu!  dit Frodon, s'inclinant trs bas. Pensez ce que vous voulez, je suis un ami de tous les ennemis de l'Ennemi Unique. Nous irions avec vous si nous, Semi-Hommes, pouvions esprer vous tre utiles,  vous qui paraissez tre des hommes si vaillants et si forts, et si ma mission me le permettait. Que la lumire brille sur vos pes! 
Les Semi-Hommes sont gens courtois, quoi qu'ils puissent tre d'autre, dit Faramir. Adieu! 
Les hobbits se rassirent, mais ils ne se dirent rien l'un  l'autre de leurs penses et de leurs doutes. Deux hommes restaient de garde tout  ct, juste dans l'ombre tachete des sombres lauriers. Ils retiraient de temps  autre leurs masques pour se rafrachir, la chaleur de la journe croissant, et Frodon vit que c'taient de beaux hommes,  la peau ple et aux cheveux sombres, avec des yeux gris et un visage triste et fier. Ils se parlaient d'une voix douce, usant au dbut du Langage Commun, mais  la faon d'autrefois, puis passant  une autre langue qui leur tait particulire. A sa stupfaction, Frodon s'aperut en les coutant que c'tait de l'elfique ou un idiome approchant, et il les regarda avec tonnement, car il savait que ce devaient tre des Dunedains, hommes de la ligne des Seigneurs de l'Ouistrenesse.
Aprs un moment, il leur parla, mais ils se montrrent lents et prudents dans leurs rponses. Ils se nommaient Mablung et Damrod, soldats de Gondor, et ils taient des Rdeurs de l'Ithilien, car ils descendaient de gens qui y vivaient autrefois, avant l'invasion. Le seigneur Denethor choisissait parmi ces hommes les fourrageurs qui traversaient secrtement l'Anduin (ils ne voulurent pas dire o ni comment) pour harceler les Orques et autres ennemis qui rdaient entre l'Ephel Duath et le Fleuve.
Il y a prs de dix lieues d'ici  la rive orientale de l'Anduin, dit Mablung, et nous venons rarement aussi loin en expdition. Mais nous avons une nouvelle mission, cette fois-ci: nous venons tendre une embche aux Hommes de Harad. Maudits soient-ils! 
Oui, maudits soient les Suderons !  Dit Dam Rod. On raconte qu'il y eut dans le temps des tractations entre le Gondor et les royaumes de Harad dans le Grand Sud, mais il n'y a jamais eu d'amiti. A cette poque l, nos limites se trouvaient dans le Sud au-del des bouches de l'Anduin, et Umbar, le plus proche de leurs royaumes, reconnaissait notre influence. Mais c'tait il y a longtemps. Bien des vies d'Hommes se sont coules depuis qu'il n'y a plus d'changes entre nous. Et nous avons appris rcemment que l'Ennemi a t parmi eux et qu'ils ont pass ou sont retourns  Lui ils taient toujours soumis  Sa volont comme tant d'autres aussi dans l'Est. Je ne doute pas que les jours du Gondor ne soient compts et que les murs de Minas Tirith ne soient condamns, tant Sa force et Sa malice sont grandes
<. Mais nous ne restons toutefois pas inactifs, Le laissant tout faire  Sa guise, dit Mablung. Ces maudits Suderons sont maintenant en marche sur les anciennes routes pour grossir les armes de la Tour Sombre. Oui, ces routes mme que cra l'art de Gondor. Et ils vont avec toujours plus d'insouciance, apprenons-nous, car ils pensent la puissance de leur nouveau matre assez grande pour que la seule ombre de Ses collines les protge. Nous venons leur enseigner une autre leon. On nous a signal il y a quelques jours qu'une grande force marchait vers le nord. Un de leurs rgiments doit, d'aprs nos calculs, venir par ici un peu avant midi sur la route d'en haut, l o elle passe par la perce. La route passe peut-tre, mais eux ne passeront pas!  Pas tant que Faramir sera Capitaine. II mne maintenant toutes les entreprises prilleuses. Mais sa vie est sous un charme ou le destin l'pargne  quelque autre fin
Leur conversation s'teignit pour faire place  un silence attentif. Tout semblait immobile et vigilant. Sam, tapi au bord de la fougeraie, jeta un coup d'il au-dehors. De ses yeux perants de hobbit, il vit la prsence de nombreux autres Hommes. II les voyait monter furtivement les pentes, isolment ou en longues files, se tenant toujours dans l'ombre des bosquets ou des fourrs, ou rampant,  peine visibles avec leur habillement brun et vert,  travers l'herbe et les broussailles. Tous taient capuchonns et masqus, et portaient des gants, et ils taient arms comme Faramir et ses compagnons. Ils furent bientt tous passs et disparus. Le soleil s'leva jusqu' tre prs du sud. Les ombres rtrcirent.
Je me demande o est ce sacr Gollum, pensa Sam en revenant  quatre pattes vers une ombre plus profonde. II a une bonne chance d'tre embroch comme Orque ou d'tre rti par la Face Jaune. Mais j'ai ide qu'il veillera sur lui-mme Il s'tendit prs de Frodon et commena  somnoler.
Il se rveilla, croyant avoir entendu sonner des cors. II se mit sur son sant. C'tait le plein midi. Les gardes se tenaient vigilants et tendus dans l'ombre des arbres. Soudain, les cors sonnrent plus fort et, sans aucun doute possible, d'en haut, par-dessus le sommet de la pente. Sam crut entendre des cris et aussi des clameurs sauvages, mais le son tait faible, comme venu de quelque caverne loigne. Puis, bientt, un bruit de combat clata tout prs, juste au-dessus de leur cachette. Il entendait clairement le crissement tintant de l'acier contre l'acier, le choc mtallique des pes sur les casques de fer, le battement mat des lames sur les boucliers, des hommes beuglaient et hurlaient, et une voix claire et forte criait Gondor!  Gondor! 
On dirait une centaine de forgerons en train de forger tous ensemble, dit Sam  Frodon. Je n'ai aucune envie qu'ils viennent plus prs maintenant
Mais le bruit se rapprocha. Ils viennent!  S'cria Damrod. Voyez!  Certains des Suderons se sont chapps du pige et s'enfuient de la route. Les voil!  Nos hommes les pourchassent, le Capitaine en tte
Sam, avide d'en voir davantage, alla alors rejoindre les gardes. II grimpa un peu jusqu' l'un des plus gros lauriers. Il eut un moment la vision d'hommes basans, vtus de rouge, qui descendaient la pente en courant  quelque distance, et de guerriers en vert qui bondissaient aprs eux et les abattaient dans leur fuite. Des flches volaient dru. Puis, soudain, un homme tomba juste au-dessus du bord de leur talus protecteur, et il dboula, fracassant les frles arbustes, presque jusque sur eux. Sa course s'arrta dans les fougres  quelques pieds, il resta face contre terre, des plumes de flches vertes saillant de son cou sous un col dor. Ses vtements carlates taient en lambeaux, son corselet de plaques d'airain imbriques tait arrach et taillad, ses cheveux noirs tresss d'or taient tremps de sang. Sa main brune treignait encore la garde d'une pe brise.
Ce fut la premire vision que Sam eut de la bataille des Hommes contre les Hommes, et elle ne lui plut gure. Il fut heureux de ne pas voir le visage mort. Il se demanda comment s'appelait l'homme et d'o il venait, s'il avait vraiment le cur mauvais ou quelles menaces ou mensonges l'avaient entran dans la longue marche hors de son pays, et s'il n'aurait pas vraiment prfr y rester en paix tout cela en un clair de pense qui fut vite chass de son esprit. Car, au moment o Mablung s'avanait vers le corps, un nouveau bruit retentit. De grands cris et clameurs. Au milieu, Sam entendit un rugissement ou un barrissement aigu. Et puis de grands chocs sourds, comme d'normes bliers retentissant sur le sol.
Gare!  Gare!  Cria Damrod  son compagnon. Puisse le Valar le dtourner!  Mmak !  Mmak ! 
bahi et terrifi, mais pour sa joie durable, Sam vit une vaste forme sortir des arbres fracasss et se prcipiter sur la pente. Elle lui parut grande comme une maison, bien plus qu'une grande maison: une colline grise en mouvement. La peur et l'tonnement la magnifiaient peut-tre aux yeux du hobbit, mais le Mmak de Harad tait en vrit une bte de vaste volume, et il ne s'en promne plus de semblable  prsent en Terre du Milieu, ceux de son espce qui vivent encore de nos jours n'offrent plus qu'un souvenir de sa corpulence et de sa majest. II avana droit sur les guetteurs, et puis il se dtourna au dernier moment pour passer seulement  quelques mtres, faisant trembler la terre sous leurs pieds: ses grandes pattes taient semblables  des arbres, ses oreilles normes taient tendues comme des voiles, son long mufle tait lev comme un serpent sur le point de foncer, ses petits yeux rouges taient emplis de fureur. Des cercles d'or ceignaient ses dfenses en forme de cornes releves, dgouttantes de sang. Son caparaon d'carlate et d'or voltigeait autour de lui en lambeaux dsordonns. Il portait sur son dos bondissant des ruines qui paraissaient celles d'une tour de guerre, fracasse dans sa furieuse traverse des bois, et, haut sur son cou, s'accrochait encore dsesprment une minuscule forme le corps d'un puissant guerrier, un gant parmi les Moricauds.
La grande bte aveugle de colre poursuivit sa route dans un bruit de tonnerre  travers l'eau et les fourrs. Les flches sautaient et se brisaient sans faire aucun mal sur le triple cuir de ses flancs. Les hommes des deux cts fuyaient devant elle, mais elle en rattrapait de nombreux, qu'elle crasait au sol. Elle fut bientt hors de vue, barrissant et pitinant toujours dans le lointain. Sam ne sut jamais ce qu'elle tait devenue: S'tait-elle chappe pour parcourir pendant quelque temps les terres sauvages jusqu' sa mort loin de chez elle ou une prise au pige de quelque fosse profonde, ou avait-elle poursuivi sa furie jusqu' plonger dans le Grand Fleuve et y tre engloutie? 
Sam respira profondment. C'tait un Oliphant !  Dit-il. Il y a donc des Oliphants, et j'en ai vu un. Quelle vie!  Mais personne au pays ne me croira jamais. Enfin, si c'est termin, je vais faire un petit somme
Dormez pendant que vous le pouvez, dit Mablung. Mais le Capitaine va revenir, s'il est sain et sauf, et quand il arrivera, nous partirons rapidement. Nous serons poursuivis aussitt que la nouvelle de notre action parviendra  l'Ennemi, et ce ne sera pas long

Partez sans bruit quand il le faudra!  Dit Sam. Inutile de me dranger dans mon sommeil. J'ai dj march toute la nuit
Mablung rit. Je ne pense pas que le Capitaine vous laisse ici, Matre Samsagace, dit-il. Mais vous verrez bien

