CHAPITRE HUIT
LA FENTRE SUR L'OUEST

Sam avait l'impression de n'avoir somnol qu'une douzaine de minutes quand, au rveil, il s'aperut que c'tait la fin de l'aprs-midi et que Faramir tait revenu. Il avait ramen avec lui un grand nombre d'hommes, en fait, tous les survivants de l'incursion, c'est  dire deux ou trois cents, taient  prsent rassembls sur la pente voisine. Ils taient assis en un large demi-cercle, entre les branches duquel se trouvait Faramir, tandis que Frodon se tenait debout devant lui. Cela ressemblait trangement au jugement d'un prisonnier.
Sam se glissa hors des fougres, et il se plaa au bout des rangs, d'o il pouvait voir et entendre tout ce qui se passait. II regardait et coutait avec vigilance, prt  se ruer au secours de son matre en cas de besoin. Il voyait le visage de Faramir,  prsent dmasqu: il tait svre et imposant, une intelligence aigu paraissait dans son regard scrutateur. Le doute tait dans ses yeux gris, fixs sur Frodon.
Sam se rendit compte que le Capitaine n'tait pas satisfait des explications de Frodon sur plusieurs points: son rle dans la Compagnie qui tait partie de Fondcombe, les raisons de sa sparation d'avec Boromir, le but de son voyage actuel. Il revenait souvent, en particulier, sur le Flau d'Isildur. Il voyait clairement que Frodon lui cachait quelque chose d'une grande importance.
Mais c'tait  la venue du Semi-Homme que le Flau d'Isildur devait s'veiller, en tout cas, c'est ce qui ressort des paroles, dit-il avec insistance. Si donc vous tes le Semi-Homme, vous avez sans nul doute apport cette chose, quelle qu'elle soit, au Conseil dont vous parlez, et Boromir l'a alors vue. Le niez-vous? 
Frodon ne rpondit rien. Bien!  Dit Faramir. Je dsire donc en apprendre plus long de vous l-dessus, car ce qui intresse Boromir m'intresse. Isildur fut tu par une flche d'Orque,  ce que disent les histoires de jadis. Mais les flches d'Orques ne manquent pas, et Boromir de Gondor n'en prendrait pas la vue pour un signe du Destin. Aviez-vous cet objet en garde?  Il est cach, dites-vous, mais n'est ce pas parce que vous avez choisi de le cacher? 
Non, pas parce que je choisis, rpondit Frodon. Il ne m'appartient pas. Il n'appartient  aucun mortel, grand ou petit, encore que, si quelqu'un pouvait le revendiquer, ce serait Aragorn fils d'Arathorn, que j'ai nomm, et qui fut le chef de notre Compagnie de la Moria au Rauros
Pourquoi lui, et non Boromir, prince de la Cit que fondrent les fils d'Elendil? 
Parce qu'Aragorn descend en ligne directe par les mles du fils d'Isildur Elendil lui-mme. Et l'pe qu'il porte fut celle d'Elendil
Un murmure d'tonnement parcourut le cercle des hommes. Certains crirent  voix haute: L'pe d'Elendil !  L'pe d'Elendil vient  Minas Tirith!  Grande nouvelle!  Mais le visage de Faramir resta impassible.
Peut-tre, dit-il. Mais une aussi grande revendication exige d'tre tablie, et des preuves claires seront exiges, si cet Aragorn vient jamais  Minas Tirith. II n'tait pas venu, non plus que quiconque de votre Compagnie, lors de mon dpart, il y a six jours
Boromir tait convaincu du bien-fond de ses titres, dit Frodon. En vrit, s'il tait ici, il rpondrait  toutes vos questions. Et puisqu'il tait dj au Rauros il y a maints jours et qu'il avait pour intention d'aller droit  votre cit, si vous y retournez, vous y apprendrez peut-tre bientt les rponses. Mon rle dans la Compagnie lui tait connu, comme  tous les autres car j'en fus charg par Elrond d'Imladris lui-mme devant tout le Conseil. Je suis venu dans ce pays pour cette mission, mais il ne m'appartient pas de la rvler  quiconque d'extrieur  la Compagnie. Cependant, ceux qui prtendent s'opposer  l'Ennemi feront bien de ne pas l'entraver
Le ton de Frodon tait fier, quels que fussent ses sentiments, et Sam l'approuva, mais il n'apaisa pas Faramir.
Bien!  Dit-il. Vous me priez de me mler de mes propres affaires, de rentrer et de vous laisser aller. Boromir dira tout, quand il viendra. Quand il viendra, dites-vous!  tiez-vous de ses amis? 
Le souvenir de l'agression de Boromir se prsenta vivement  l'esprit de Frodon, et il hsita un moment. Les yeux de Faramir, qui l'observait, se durcirent. Boromir tait un vaillant membre de notre Compagnie, finit par dire Frodon. Oui, j'tais son ami, pour ma part
Faramir eut un sourire sardonique. Vous serez donc attrist d'apprendre la mort de Boromir? 
J'en serais certes afflig, dit Frodon. Puis, apercevant l'expression des yeux de Faramir, il se troubla. Voulez-vous dire qu'il est mort et que vous le saviez?  Vous avez voulu me piger dans mes paroles, vous jouer de moi?  Ou essayez-vous maintenant de m'attraper grce  un mensonge? 
Je n'attraperais pas mme un Orque grce  un mensonge!  Dit Faramir.
Comment, alors, est-il mort, et comment tes-vous au courant?  Puisque vous dites qu'aucun membre de la Compagnie n'avait atteint la cit avant votre dpart? 
Quant aux circonstances de sa mort, j'avais espr que son ami et compagnon me les apprendrait
Mais il tait vivant et fort, quand nous nous sommes spars. Et il vit toujours pour autant que je sache. Quoiqu'il y ait assurment beaucoup de danger dans le monde
Beaucoup, certes, dit Faramir, et la tratrise n'est pas le moindre
L'impatience et la colre de Sam avaient grandi au fur et  mesure de la conversation. Il ne put supporter les derniers mots, et, bondissant au milieu du cercle, il alla se placer  ct de son matre.
Sauf votre respect, monsieur Frodon, dit-il, tout ceci a assez dur. Il n'a pas le droit de vous parler comme a. Aprs tout ce que vous avez endur, autant pour son bien et pour celui de ces grands Hommes que pour quiconque! 
Faudrait voir, Capitaine!  Il se planta carrment devant Faramir, les mains sur les hanches et, dans le visage, l'expression qu'il aurait eue pour apostropher un jeune hobbit qui aurait fait preuve de ce qu'il appelait du culot  propos de questions sur certaines visites au verger. II y eut des murmures, mais aussi des rictus sur les visages des hommes qui observaient: La vue de leur Capitaine assis sur le sol, les yeux dans les yeux d'un jeune hobbit debout devant lui, les jambes bien cartes et tout hriss de colre, dpassait leur exprience.
Dites donc!  Repartit Sam. A quoi voulez-vous en venir?  Venons en au sujet avant que tous les Orques de Mordor ne nous tombent dessus!  Si vous croyez que mon matre a assassin ce Boromir et puis s'est enfui, vous n'avez aucun sens commun, mais dites le et finissez-en!  Et puis faites-nous savoir vos intentions l-dessus. Mais il est bien dommage que des gens qui parlent de combattre l'Ennemi ne puissent laisser les autres faire leur part  leur faon sans se mettre en travers. Il serait rudement content, s'il vous voyait en ce moment. Il penserait avoir un nouvel ami, pour sr
Patience!  Dit Faramir, mais sans colre. Ne parlez pas devant votre matre, qui est plus intelligent que vous. Et je n'ai aucun besoin que l'on m'apprenne le pril qui nous menace. Mme ainsi, je m'accorde un bref moment pour juger justement en une affaire difficile. Si j'tais aussi irrflchi que vous, j'aurais pu vous tuer depuis longtemps. Car j'ai mission de tuer tous ceux que je trouve dans ce pays sans l'autorisation du Seigneur de Gondor. Mais je n'abats ni homme ni bte sans ncessit, et je ne le fais pas de gaiet de cur quand je le dois. Et je ne parle pas en vain. Rassurez-vous donc. Asseyez-vous prs de votre matre, et gardez le silence! 
Sam s'assit lourdement, la figure empourpre. Faramir se tourna de nouveau vers Frodon. Vous m'avez demand comment je savais que le fils de Denethor tait mort. Les nouvelles de mort ont bien des ailes. Souvent la nuit apporte des nouvelles aux proches, dit-on. Boromir tait mon frre
Une ombre de tristesse passa sur son visage. Avez-vous souvenir de quelque chose de particulier que le Seigneur Boromir portait dans son quipement? 
Frodon rflchit un moment, craignant quelque nouveau pige et se demandant comment ce dbat se terminerait en fin de compte. Il avait sauv de justesse l'Anneau de la fire poigne de Boromir, et il ne savait pas comment il se dbrouillerait parmi tant d'hommes, guerroyeurs et forts. II sentait cependant au fond de lui-mme que Faramir, quoique d'apparence semblable  son frre, avait moins d'amour-propre, qu'il tait en mme temps plus rigide et plus sage. Je me rappelle que Boromir portait un cor, dit-il enfin.
Vos souvenirs sont exacts et sont ceux de quelqu'un qui l'a rellement vu, dit Faramir. Peut-tre alors reverrez-vous le cor en pense: un grand cor fait d'une corne de buf sauvage de l'Est, monte en argent et grave de caractres anciens. Ce cor, l'an de notre maison l'a port pendant des gnrations, et il est dit que, sonn en cas de besoin n'importe o dans les limites du Gondor, tel que le royaume tait jadis, il sera rpondu  sa voix.
Cinq jours avant mon dpart pour cette entreprise risque, il y a onze jours vers l'heure o nous sommes, j'ai entendu la sonnerie de ce cor, elle semblait venir du nord, mais sourde, comme si ce n'tait qu'un cho de la pense. Nous la prmes pour un prsage de malheur, mon pre et moi, car nous n'avions eu aucune nouvelle de Boromir depuis son dpart, et aucun guetteur de nos frontires ne l'avait vu passer. Et la troisime nuit aprs cela, m'arriva une autre chose, plus trange.
Assis la nuit prs des eaux de l'Anduin, dans l'obscurit grise sous la jeune et ple lune, je contemplais le cours ternel du fleuve, et les tristes roseaux bruissaient. C'est ainsi que nous observons toujours les rives prs d'Osgiliath, que nos ennemis tiennent maintenant en partie et d'o ils partent pour harceler notre territoire. Mais cette nuit l, tout le monde dormait  la minuit. Alors, je vis, ou il me sembla voir, une embarcation qui flottait sur l'eau, d'un gris lgrement lumineux, une petite embarcation d'une trange faon avec une haute proue, et il n'y avait personne pour ramer ou pour la guider.
Une crainte mystrieuse me saisit, car elle tait environne d'une ple lumire. Mais je me levai, me dirigeai vers la rive et entrai dans le fleuve, car j'tais attir vers la nacelle. Elle se tourna alors vers moi, suspendit sa course et flotta lentement  porte de ma main, mais je n'osai pas y toucher. Elle enfonait profondment dans l'eau, comme lourdement charge, et il me sembla, comme elle passait sous mes yeux, qu'elle tait presque entirement remplie d'une eau claire, d'o provenait la lumire, et, clapotant dedans, dormait un guerrier.
Une pe brise tait sur ses genoux. Je vis qu'il portait maintes blessures. C'tait Boromir, mon frre, mort. Une seule chose manquait  ma vue: son cor, et il y avait une seule chose que je ne connaissais pas:  sa taille, une belle ceinture, faite comme de feuilles d'or rattaches. Boromir!  Criai-je. O est ton cor?  O vas-tu?  O Boromir!  Mais il tait parti. L'embarcation retourna dans le fleuve et passa lumineuse, dans la nuit. C'tait comme un rve et n'en tait pourtant pas un, car il n'y eut pas de rveil. Et je ne doute pas qu'il soit mort et qu'il ait pass le long du Fleuve jusqu' la Mer
Hlas!  dit Frodon. C'tait bien Boromir tel que je l'ai connu. Car la ceinture d'or lui fut donne en Lothlorien par la Dame Galadriel. Ce fut elle qui le vtit comme vous nous voyez, en gris elfique. Cette broche est du mme travail II toucha la feuille vert et argent qui attachait son manteau sous sa gorge.
Faramir l'examina de prs. Elle est trs belle, dit-il. Oui, c'est une oeuvre du mme travail. Ainsi, vous tes pass par le Pays de Lorien?  On l'appelait Laurelindorenan au temps jadis, mais il y a longtemps que les Hommes n'en ont plus connaissance, ajouta t'il doucement, regardant Frodon avec un tonnement renouvel. Je commence  comprendre une bonne partie de ce qui me paraissait trange en vous. Ne voulez-vous pas en dire davantage?  Car la pense de la mort de Boromir en vue de sa terre natale est amre
Je ne puis en dire plus que ce que j'ai dit, rpondit Frodon. Encore que votre rcit m'emplisse de mauvais pressentiments. C'est une vision que vous avez eue, je pense, et rien de plus, quelque ombre d'une mauvaise fortune passe ou  venir. A moins que ce ne soit, en vrit, une supercherie de l'Ennemi. J'ai vu les visages de beaux guerriers de jadis gisant endormis sous les eaux des Marais des Morts, ou qui le paraissaient grce  ses perdes artifices
Non, il n'en tait pas ainsi, dit Faramir. Car ses Oeuvres emplissent le cur de rpugnance, mais le mien n'prouvait que chagrin et compassion
Et pourtant, comment pareille chose aurait-elle pu se produire en ralit?  Demanda Frodon. Car nulle embarcation n'aurait pu tre porte par-dessus les collines pierreuses depuis Tol Brandir, et Boromir se proposait de rentrer en traversant l'Entalluve et les champs de Rohan. Et comment aucun bateau pourrait-il chevaucher l'cume des grandes chutes sans sombrer dans les trous bouillonnants, quoique lest d'eau? 
Je n'en sais rien, dit Faramir. Mais d'o venait l'embarcation? 
De la Lorien, dit Frodon. C'est dans trois nacelles semblables que nous avons descendu l'Anduin jusqu'aux Chutes. Elles aussi taient de fabrication elfique
Vous tes passs par la Terre Cache, dit Faramir, mais il semble que vous n'en ayez gure compris le pouvoir. Si les Hommes ont des rapports avec la Matresse de la Magie qui rside dans la Fort d'Or, ils doivent s'attendre  voir d'tranges choses par la suite. Car il est dangereux pour un mortel de sortir du monde de ce Soleil, et peu de ceux de l'ancien temps en sont revenus inchangs,  ce qu'on dit.

Boromir,  Boromir!  S'cria t'il. Que t'a t'elle dit, la Dame gui ne meurt point?  Que s'veilla t'il alors dans ton cour?  Pourquoi allas-tu jamais en Laurelindorenan et ne vins-tu pas par notre propre route, sur les chevaux de Rohan rentrant au matin? 
Puis, se retournant vers Frodon, il parla de nouveau d'une voix calme. A ces questions, je pense que vous pourriez donner quelque rponse, Frodon fils de Drogon. Mais pas ici et maintenant, peut-tre. Afin, toutefois, que vous ne continuiez pas  considrer mon histoire comme une vision, je vous dirai ceci: le cor de Boromir au moins est revenu en ralit et non en apparence. Le cor est revenu, mais fendu en deux, comme par un coup de hache ou d'pe. Les morceaux arrivrent sparment  la rive: l'un fut dcouvert parmi les roseaux o se trouvaient des guetteurs de Gondor, vers le nord, sous l'endroit o se jettent les bras de l'Entalluve, l'autre fut trouv tournoyant dans le courant par un homme qui avait une mission sur l'eau. tranges hasards, mais le meurtre se rvle de lui-mme,  ce qu'on dit.
Et maintenant le cor du fils an gt en deux morceaux sur les genoux de Denethor, haut assis et attendant des nouvelles. Et vous ne pouvez rien me dire sur la manire dont le cor a t fendu? 
Non, je n'en connais rien, dit Frodon. Mais le jour o vous l'avez entendu sonner, si votre calcul est exact, fut celui o nous nous sparmes, quand je quittai la Compagnie avec mon serviteur. Et maintenant, votre rcit m'emplit de peur. Car si Boromir tait en pril et fut tu alors, je dois craindre que tous mes compagnons n'aient galement pri. Et c'taient mes parents ou mes amis.
Ne voulez-vous pas carter vos doutes  mon sujet et me laisser aller?  Je suis las, charg de chagrin, et j'ai peur. Mais j'ai une action  accomplir ou  tenter, avant d'tre tu, moi aussi. Et la hte est d'autant plus ncessaire si nous deux, Semi-Hommes, sommes tout ce qui reste de notre communaut.
Rentrez chez vous, Faramir, vaillant Capitaine de Gondor, dfendez votre cit tant que vous le pourrez, et laissez moi aller o mon destin me conduit
Pour moi, il n'est aucun rconfort dans notre entretien, dit Faramir, mais vous en tirez certainement plus de crainte qu'il n'est ncessaire. A moins que ceux de Lorien ne soient venus eux-mmes  lui, qui aurait par Boromir comme pour des funrailles?  Pas des Orques ou des serviteurs de l'Innommable. Certains membres de votre Compagnie sont toujours vivants, je prsume.
Mais, quoi qu'il me soit arriv sur la Marche du Nord, je ne doute plus de vous, Frodon. Si des jours difficiles m'ont rendu quelque peu juge des paroles et des visages des Hommes, je puis hasarder une conjecture sur les Semi-Hommes !  Encore que (il sourit alors) il y ait quelque chose d'trange chez vous, Frodon, une sorte d'air elfique, peut-tre. Mais il dpend plus de choses de nos entretiens que je ne le pensais au dbut. Je devrais  prsent vous ramener  Minas Tirith afin que vous rpondiez l  Denethor, et je paierais justement de ma vie un choix qui se rvlerait mauvais pour ma cit. Je ne dciderai donc pas  la hte de ce que je dois faire. Et il nous faut pourtant partir d'ici sans dlai
Il se leva vivement et donna quelques ordres. Aussitt, les hommes qui taient rassembls autour de lui se rpartirent en petits groupes, ils s'en furent de ct et d'autre et disparurent rapidement dans les ombres des rochers et des arbres. II ne resta bientt plus que Mablung et Damrod.
Vous, Frodon et Samsagace, vous viendrez avec moi et mes gardes, dit Faramir. Vous ne pouvez aller sur la route du sud, si telle tait votre intention. Elle sera dangereuse pendant quelques jours, et toujours plus troitement surveille aprs cette chauffoure qu'elle ne l'tait jusqu' prsent. Et vous ne pouvez, je pense, aller loin aujourd'hui, car vous tes fatigus. Et nous aussi. Nous allons maintenant  un endroit secret,  moins de dix milles d'ici. Les Orques et les espions de l'Ennemi ne l'ont pas encore dcouvert et, s'ils le faisaient, nous pourrions le tenir longtemps, mme contre un grand nombre d'hommes. Nous pourrons y demeurer et nous reposer un moment, et vous-mme avec nous. Demain matin, je dciderai de la meilleure conduite  suivre pour moi, et pour vous
Frodon ne pouvait que se conformer  cette demande, ou cet ordre. Ce semblait en tout cas un parti sage pour le moment, puisque l'incursion des hommes de Gondor avait rendu un voyage dans l'Ithilien plus dangereux que jamais.
Ils partirent aussitt: Mablung et Damrod un peu en avant et Faramir avec Frodon et Sam derrire. Contournant le ct oppos de la mare o les hobbits s'taient baigns, ils traversrent la rivire, gravirent un long talus et passrent dans des bois aux ombres vertes qui descendaient de faon continue vers l'ouest. Tout en marchant, aussi rapidement que le pouvaient les hobbits, ils parlrent  voix touffe.
Si j'ai interrompu notre entretien, dit Faramir, ce n'tait pas simplement parce que le temps nous pressait, comme me l'a rappel Matre Samsagace, mais aussi parce que nous approchions de questions dont il valait mieux ne pas dbattre devant de nombreux hommes. C'est la raison pour laquelle j'ai prfr me tourner vers le sujet de mon frre et laisser l le Flau d'Isildur. Vous n'avez pas t totalement franc avec moi, Frodon
Je n'ai dit aucun mensonge, et la vrit, j'en ai dit tout ce que je pouvais, rpliqua Frodon.
Je ne vous blme pas, dit Faramir. Vous avez parl avec habilet en une conjoncture difficile, et sagement, m'a t'il paru. Mais j'ai appris de vous, ou devin, plus que n'en nonaient vos paroles. Vous n'tiez pas en bons termes avec Boromir, ou vous ne vous tes pas spars amis. Vous, et Matre Samsagace aussi, aviez quelque grief, je le devine. Or, je l'aimais tendrement, et je serais heureux de venger sa mort, pourtant je le connaissais bien. Le Flau d'Isildur je hasarderais que le Flau d'Isildur tait entre vous, et que ce fut une cause de dissension au sein de votre Compagnie. C'est clairement un bien de famille de grande importance, et pareilles choses n'engendrent pas la paix parmi des confdrs, si on tire la leon des histoires anciennes. Ne suis-je pas prs de la vrit? 
Pas trs loin, dit Frodon, mais pas exactement dedans. II n'y avait aucune dissension dans notre compagnie, encore qu'il y existt un doute: celui de la direction  prendre  partir de l'Emyn Muil. Quoi qu'il en soit, les histoires anciennes nous enseignent aussi le danger des paroles inconsidres au sujet de telles choses que les... biens de famille
Ah, c'est donc ce que je pensais: Votre diffrend tait bien avec Boromir seul. II dsirait que l'objet ft apport  Minas Tirith. C'est, hlas!  Un destin tortueux. qui scelle les lvres de celui qui l'a vu en dernier, me privant de la connaissance de ce que je voudrais tant savoir: Ce qu'il avait dans le cur et dans la pense pendant ses dernires heures. Qu'il se soit tromp ou non, je suis sr d'une chose c'est qu'il est mort en beaut, dans l'accomplissement d'une bonne action. Son visage tait encore plus beau que dans la vie.
Mais, Frodon, je vous ai durement press au dbut  propos du Flau dlsildur. Pardonnez-moi!  Ce n'tait pas sage  pareille heure et en pareil lieu. Je n'avais pas eu le temps de rflchir. Nous avions men un dur combat, et j'avais plus qu'il ne m'en fallait pour remplir mon esprit. Mais, tandis mme que je parlais avec vous, je m'approchais de la vrit et je cherchai donc dlibrment plus loin. Car, il faut que vous le sachiez, on conserve encore parmi les Gouvernants de cette cit une partie importante de l'ancien savoir, qui n'est pas rpandu au dehors. Ceux de ma maison ne sont pas de la ligne d'Elendil, bien que le sang de Nmenor coule dans nos veines. Car la ntre remonte  Mardil, le bon intendant, qui rgnait  l la place du roi quand celui-ci partait en guerre. C'tait le Roi Earnur, dernier de la ligne d'Anarion, qui n'avait pas d'enfants et ne revint jamais. Et les intendants ont gouvern la cit depuis ce jour l, bien que ce ft il y a maintes gnrations d'Hommes.
Et je me rappelle une chose au sujet de Boromir lorsqu'il tait un jeune garon et que nous apprenions ensemble la lgende de nos aeux et l'histoire de notre cit, c'est qu'il lui dplaisait toujours que son pre ne ft pas roi. " Combien faut-il de centaines d'annes pour faire d'un intendant un roi, quand celui ci ne revient pas? " Demandait-il. "Quelques annes peut-tre en d'autres lieux de royaut moindre, rpondait mon pre. En Gondor, dix mille ans ne suffiraient pas." Hlas!  Pauvre Boromir. Cela ne vous claire t'il pas  son sujet? 
Si, dit Frodon. Il a pourtant toujours trait Aragorn avec honneur
Je n'en doute pas, dit Faramir. S'il tait convaincu, comme vous le dites, du bien-fond des prtentions d'Aragorn, il le rvrerait grandement. Mais le moment dcisif n'tait pas encore venu. Ils n'avaient pas encore atteint Minas Tirith, et ils n'taient pas encore devenus rivaux dans ses guerres.
Mais je m'carte du sujet. Nous autres, de la maison de Denethor, nous avons par tradition une grande connaissance de l'ancien savoir, et nous avons en outre conserv bien des choses dans nos trsors, livres et tablettes crits en caractres divers sur des parchemins desschs, oui, et sur la pierre ou sur des feuilles d'argent et d'or. Il en est que plus personne ne peut lire, quant aux autrespeu de gens en rvlent jamais le sens. Je peux y lire un peu, car j'ai reu de l'instruction. Ce sont des archives que nous apporta le Plerin Gris. Je le vis pour la premire fois quand j'tais enfant, et il est revenu  deux ou trois reprises depuis lors
Le Plerin Gris?  dit Frodon. Avait-il un nom? 
On l'appelait Mithrandir selon la manire elfique, dit Faramir, et il s'en contentait. Mes noms sont nombreux dans de nombreux pays, disait-il. Mithrandir chez les Elfes, Tharkn pour les Nains, j'tais Olorin dans ma jeunesse dans l'Ouest, qui est oublie, Incanus dans le Sud, dans le Nord Gandalf, dans l'Est, je n'y vais pas
Gandalf!  Dit Frodon. Je pensais bien que c'tait lui. Gandalf le Gris, le plus cher de nos conseillers. Le guide de notre Compagnie. Nous l'avons perdu dans la Moria
Mithrandir perdu!  S'cria Faramir. Il semble qu'un sort funeste se soit acharn sur votre communaut. II est dur, certes, de penser qu'un homme d'une si grande sagesse, et de tant de capacits car il a fait maintes choses merveilleuses parmi nous pt prir, et que tant de savoir ft enlev au monde. En tes-vous sr?  Ne vous aurait-il pas simplement quitts pour aller o il l'entendait? 
J'en suis sr, hlas!  dit Frodon. Je l'ai vu tomber dans l'abme
Je vois qu'il y a l quelque grande et terrible histoire, dit Faramir, peut-tre pourrez-vous me la raconter dans la soire. Ce Mithrandir tait, je le conjecture  prsent, plus qu'un simple matre du savoir: un grand moteur de tous les exploits accomplis dans notre temps. S'il et t parmi nous pour dlibrer sur les dures paroles de notre rve, il nous les aurait rendues claires sans besoin d'un messager. Mais peut-tre ne l'aurait-il point fait et le voyage de Boromir tait-il arrt. Mithrandir ne nous a jamais parl de ce qui devait se passer, et il ne nous a jamais rvl ses desseins. II reut de Denethor, je ne sais comment, l'autorisation de prendre connaissance des secrets de notre trsor, et j'ai un peu appris de lui, quand il voulait bien m'enseigner (mais cela tait rare) II cherchait toujours, et il nous interrogeait principalement sur la Grande Bataille qui se droula sur le Dagorlad dans les dbuts du Gondor, quand Celui que nous ne nommons pas fut dfait. Et il tait avide d'entendre les histoires sur Isildur, bien que nous ayons moins  en dire, car nous n'avons jamais rien su de certain sur sa fin
La voix de Faramir devint alors un simple murmure. Mais j'ai du moins appris ou devin une chose, que j'ai toujours garde secrte dans mon cur: c'est qu'Isildur prit quelque chose de la main de l'Innom avant de partir de Gondor, pour ne jamais tre revu d'aucun mortel. L se trouvait la rponse aux questions de Mithrandir, pensai-je. Mais cela semblait alors n'tre qu'une affaire concernant les seuls curieux des connaissances anciennes. Et quand furent dbattues entre nous les paroles nigmatiques de notre rve, il ne me vint pas  l'esprit que le Flau d'Isildur ft ce mme objet. Car Isildur tomba dans une embche et fut tu par des flches d'Orques, selon la seule lgende que nous connaissions, et Mithrandir ne m'en avait jamais dit plus long.
Ce qu'est en ralit cet Objet, je ne puis encore le deviner, mais ce doit tre quelque objet de famille donnant en mme temps le pouvoir et le danger. Une arme redoutable, peut-tre, imagine par le Seigneur Tnbreux. Si c'tait quelque chose qui donne l'avantage dans une bataille, je croirais aisment que Boromir, le fier et intrpide Boromir, souvent inconsidr, toujours avide de la victoire de Minas Tirith (et par-l de sa propre gloire), pt dsirer la possession de pareil objet et tre attir par lui. Quel malheur qu'il soit jamais parti pour cette mission!  J'aurais t choisi par mon pre et les anciens, mais il se mit en avant, comme tant l'an et le plus intrpide (ce qui n'tait que vrit), et il n'accepta pas d'tre retenu.
Mais ne craignez plus rien!  Je ne prendrais pas cet objet, trant-il sur le bord de la route, Minas Tirith tombt-elle en ruine et fuss-je moi seul en tat de la sauver, ainsi, en usant de l'arme du Seigneur Tnbreux pour son bien et pour ma gloire. Non, je ne souhaite pas de tels triomphes, Frodon fils de Drogon
Non plus que ne les a souhaits le Conseil, dit Frodon. Ni moimme. J'aimerais n'avoir rien  voir avec pareilles affaires
Pour ma part, dit Faramir, j'aimerais voir l'Arbre Blanc fleurir de nouveau dans les cours des rois, revenir la Couronne d'Argent et Minas Tirith en paix, Minas Anor de nouveau telle qu'autrefois, emplie de lumire, haute et belle, comme une reine au milieu d'autres reines, non la matresse de nombreux esclaves, non, ft-ce mme la matresse bienveillante d'esclaves volontaires. La guerre doit tre, tant que nous dfendons nos vies contre un destructeur qui nous dvorerait tous, mais je n'aime pas le glaive luisant pour son acuit, ni la flche pour sa rapidit, ni le guerrier pour sa gloire. J'aime seulement ce. Qu'ils dfendent: la cit des Hommes de Nmenor, et je voudrais qu'on l'aime pour ses souvenirs, pour son anciennet, pour sa beaut et pour sa prsente sagesse. Non par crainte, sinon comme les hommes respectent la dignit d'un homme g et sage.
Ainsi, ne me craignez point!  Je ne vous demande pas de m'en dire davantage. Je ne vous demande pas mme de me dire si je suis maintenant plus prs de la vrit. Mais si vous voulez me faire confiance, il se peut que je puisse vous conseiller dans votre prsente qute, quelle qu'elle soit oui, et mme vous aider
Frodon ne rpondit rien. Il faillit cder au dsir d'aide et de conseil et confier  ce grave jeune homme, dont les paroles semblaient si sages et si courtoises, tout ce qu'il avait dans l'esprit. Mais quelque chose le retint. Son cur tait lourd de crainte et de chagrin: si lui et Sam taient en vrit, comme il semblait probable, tout ce qui restait maintenant des Neuf Marcheurs, il avait seul l'entire responsabilit du secret de leur mission. Mieux valait se dfier des paroles injustes que des paroles inconsidres. Et le souvenir de Boromir, de l'affreux changement qu'avait produit en lui l'appt de l'Anneau, tait trs prsent  son esprit quand il regardait Faramir et coutait sa voix: ils taient diffrents, mais cependant aussi trs proches parents.
Ils continurent  marcher un moment en silence, passant comme des ombres grises et vertes sous les vieux arbres, leurs pieds ne faisant aucun bruit, de nombreux oiseaux chantaient au-dessus d'eux, et le soleil reluisait sur la vote polie des feuilles sombres dans les bois toujours verts de l'Ithilien.
Sam n'avait pris aucune part  la conversation, mais il avait cout, tout en prtant attention, de ses oreilles fines de hobbit,  tous les bruits touffs de la fort environnante. Il avait remarqu que le nom de Gollum ne s'tait pas prsent une seule fois dans toute la conversation. Il en tait heureux, quoique sans se bercer de l'espoir de ne plus jamais l'entendre. Il se rendit bientt compte aussi que, s'ils marchaient seuls, il y avait de nombreux hommes tout proches: non seulement Damrod et Mablung, qui apparaissaient et disparaissaient dans les ombres devant eux, mais aussi d'autres de chaque ct, qui se rendaient secrtement et avec rapidit  quelque lieu dsign.
A un moment, tournant brusquement la tte, comme averti par certain picotement de la peau qu'il tait observ de derrire, il crut avoir entr'aperu une petite forme noire qui se glissait derrire un tronc d'arbre. II ouvrit la bouche pour parler et la referma. Je n'en suis pas sr, se dit-il, et pourquoi leur rappeler le vieux sclrat, s'ils ont prfr l'oublier?  Je voudrais bien pouvoir en faire autant! 
Ils continurent donc leur chemin jusqu'au moment o les bois s'claircirent et o le terrain commena de descendre en pente raide. Ils tournrent alors vers la droite, et ils ne tardrent pas  atteindre une petite rivire, qui coulait dans une gorge troite: c'tait le mme ruisseau qui sortait, bien plus haut, du bassin rond et qui, devenu maintenant torrent rapide, bondissait sur de nombreuses pierres dans un lit profondment creus que surplombaient des chnes verts et de sombres buis. En regardant vers l'ouest, ils pouvaient voir en contrebas, dans une brume lumineuse, des plaines basses et de vastes prairies, et, tincelant au loin dans le soleil couchant, les larges eaux de l'Anduin.
Ici, je dois hlas!  Vous faire une discourtoisie, dit Faramir. J'espre que vous la pardonnerez  un homme qui a fait  tel point cder ses ordres  la courtoisie qu'il ne vous a ni tus ni lis. Mais c'est un commandement rigoureux que nul tranger, ft-il du Rohan qui combat  nos cts, ne voie le chemin que nous suivons maintenant, les yeux ouverts. Je dois vous les bander
Comme vous voulez, dit Frodon. Mme les Elfes en font autant quand cela est ncessaire, et c'est les yeux bands que nous avons travers les frontires de la belle Lothlorien. Le Nain Gimli. prit mal la chose, mais les hobbits l'ont supporte
Ce n'est pas en un lieu aussi beau que je vais vous mener, dit Faramir. Mais je suis heureux que vous l'acceptiez de bon gr et non de force
Il appela doucement, et Mablung et Damrod sortirent aussitt des arbres et revinrent  lui. Bandez les yeux de ces htes, dit Faramir. De faon sre, mais qui ne les incommode pas. Ne leur liez pas les mains. Ils donneront leur parole de ne pas essayer de voir. Je pourrais me fier  eux pour fermer les yeux de leur propre gr, mais les yeux sont sujets  ciller si les pieds trbuchent. Menez-les de sorte qu'ils ne chancellent point
Les deux gardes bandrent alors les yeux des hobbits au moyen d'charpes vertes et abaissrent leurs capuchons presque jusque sur la bouche, puis, les ayant vivement pris chacun par la main, ils poursuivirent leur route. Tout ce que Frodon et Sam connurent de ce dernier mille, ce ne fut que par conjecture dans le noir. Aprs un petit moment, ils sentirent qu'ils suivaient un chemin en pente rapide, il ne tarda pas  devenir si troit qu'ils marchrent  la queue leu leu, frlant de part et d'autre un mur pierreux, leurs gardiens les dirigeaient de derrire, les mains fermement poses sur leurs paules. De temps  autre, comme ils passaient par des endroits ingaux, on les soulevait un moment pour les reposer un peu plus loin. Le bruit de l'eau courante restait toujours sur leur droite, et il se fit plus proche et plus fort. Enfin, on les arrta. Mablung et Damrod les firent tourner plusieurs fois sur eux-mmes, et ils perdirent tout sens de l'Orientation. Ils grimprent un peu: il faisait froid, et le bruit de l'eau s'tait affaibli. Puis on les souleva pour leur faire descendre de nombreuses marches et tourner autour d'un coin. Ils entendirent soudain l'eau de nouveau, sonore  prsent dans sa course prcipite et jaillissante. Ils avaient l'impression qu'elle tait tout autour d'eux, et ils sentaient une bruine sur leurs mains et leurs joues. Enfin, on les reposa une fois de plus sur leurs pieds. Ils restrent un moment ainsi, dans une demi-crainte, les yeux bands, sans savoir o ils se trouvaient, et personne ne parlait.
Puis la voix de Faramir se fit entendre juste derrire eux.
Laissez-les voir!  Dit-il. Les charpes furent retires et les capuchons relevs, ils battirent des paupires et eurent un sursaut de surprise.
Ils se tenaient sur un sol de pierre polie, seuil, pour ainsi dire, d'une porte de roc grossirement taille qui. s'ouvrait, noire, derrire eux. Mais devant tait tendu un fin voile d'eau, si proche que Frodon aurait pu y passer son bras tendu. II faisait face  l'ouest. De l'autre ct du rideau, les rayons horizontaux du soleil couchant donnaient dessus, et la lumire rouge se brisait en mille traits clignotants aux couleurs toujours changeantes. Il leur semblait se tenir  la fentre de quelque tour elfique, aux rideaux tisss de joyaux d'argent et d'or, de rubis, de saphirs et d'amthystes, le tout embras d'un feu qui ne consumerait point.
Au moins, la bonne fortune nous a t'elle permis d'arriver au meilleur moment pour vous rcompenser de votre patience, dit Faramir. C'est ici la Fentre du Soleil Couchant, Henneth Annn, la plus belle des chutes de l'Ithilien, terre des nombreuses fontaines. Peu d'trangers l'ont jamais vue. Mais il n'est pas de salle royale qui puisse rivaliser avec celle qui se trouve derrire. Entrez maintenant et voyez! 
Tandis qu'il parlait, le soleil se coucha et le feu s'vanouit dans l'eau courante. Ils se retournrent et passrent sous l'arche basse et menaante. Ils se trouvrent aussitt dans une salle de roc, grande et raboteuse, sous une vote ingale. Quelques torches allumes projetaient une faible lumire sur les murs luisants. Il y avait dj l de nombreux hommes. D'autres y pntraient encore en groupes de deux ou trois par une porte sombre et troite, ouverte sur un ct. A mesure que leurs yeux s'habituaient  l'obscurit, les hobbits virent que la grotte tait plus vaste qu'ils ne l'avaient suppos et qu'elle tait remplie de grandes rserves d'armes et de vivres.
Eh bien, voici notre refuge, dit Faramir. Ce n'est pas un endroit trs confortable, mais vous pourrez y passer la nuit en paix. Au moins est ce sec, et il y a de la nourriture, sinon du feu. Il fut un temps o l'eau coulait  travers cette grotte et se dversait par l'arche, mais des ouvriers de jadis en dtournrent le cours plus, haut dans la gorge pour l'envoyer dans une chute deux fois plus leve par-dessus les rochers de l haut. Toutes les entres de la caverne furent alors obtures pour interdire la pntration de l'eau ou de toute autre chose toutes sauf une. Il n'y a maintenant que deux issues: le passage l bas par lequel vous tes entrs les yeux bands, et  travers le Rideau de la Fentre dans une profonde cuvette emplie de pierres tranchantes. Reposez-vous un peu maintenant, jusqu' ce que soit servi le repas du soir
On emmena les hobbits dans un coin et on leur donna un lit bas o s'tendre s'ils le dsiraient. Pendant ce temps, des hommes s'affairaient dans la cave en silence et avec une prestesse mthodique. Des tables lgres furent retires du mur, disposes sur des trteaux et charges d'ustensiles. Ceux-ci taient pour la plupart simples et sans ornements, mais de belle et bonne fabrication: cuelles rondes, bols et plats de terre brune vernisse ou de buis tourn, lisse et net. Ici et l se trouvait une coupe ou une jatte de bronze poli, et un gobelet d'argent uni tait pos prs de la place du Capitaine, au milieu de la table situe le plus au fond.
Faramir allait d'un homme  l'autre, interrogeant d'une voix douce chaque nouvel arrivant. Certains revenaient de la poursuite des Suderons, d'autres, laisss comme claireurs prs de la route, parurent en dernier. Tous les Suderons avaient t extermins,  l'exception du grand mmak: personne ne put dire ce qui lui tait arriv. On ne voyait aucun mouvement de l'ennemi, il n'y avait pas mme un espion orque dans les parages.
Vous n'avez rien vu ni entendu, Anborn?  H demanda Faramir au dernier arrivant.
Non, Seigneur, dit l'homme. Pas d'Orque en tout cas. Mais j'ai vu ou cru voir quelque chose d'un peu trange. II commenait  faire trs sombre,  ce moment, les yeux font paratre les choses plus grandes qu'elles ne le devraient. Peut-tre n'tait-ce donc qu'un cureuil (Sam dressa l'oreille  ces mots) Pourtant, dans ce cas, c'tait un cureuil noir, et je ne lui ai pas vu de queue. On aurait dit une ombre sur le sol, elle a fil derrire un tronc d'arbre quand je me suis approch, et elle a grimp aussi vite que l'aurait pu n'importe quel cureuil. Vous interdisiez de tuer aucune bte sauvage sans raison, et a n'avait pas l'air d'autre chose, alors je n'ai pas dcoch de flche. Il faisait d'ailleurs trop sombre pour un tir sr, et la crature avait disparu en une seconde dans l'obscurit des feuilles. Mais je suis rest un moment, car a semblait trange, et puis je me suis ht de revenir. J'ai cru entendre la chose siffler d'en haut  mon adresse au moment o je suis parti. Un gros cureuil, peut-tre. Il se peut qu' l'ombre de l'Innom quelques btes de la Fort Noire se promnent jusqu'ici dans nos bois. Ils ont des cureuils noirs, l-bas,  ce qu'on dit.
Peut-tre, dit Faramir. Mais ce serait un mauvais prsage. Nous ne voulons pas d'chapps de la Fort Noire en Ithilien Sam eut l'impression qu'en disant ces mots, il jetait un regard rapide vers les hobbits, mais il ne dit rien. Pendant un moment, lui et Frodon restrent allongs, observant la lumire des torches et les hommes qui allaient et venaient en parlant  mi-voix. Puis, Frodon s'endormit soudain.
Sam menait un dbat intrieur, argumentant tantt d'une faon, tantt d'une autre. Il peut avoir raison, pensait-il, mais peut-tre pas. De belles paroles peuvent cacher un cur infme. (Il billa.) Je pourrais dormir une semaine entire, et a me ferait du bien. Mais que puis-je, mme si je reste veil, moi seul au milieu de tous ces grands Hommes?  Rien, Sam Gamegie, mais tu dois rester veill tout de mme Et il y parvint de faon ou d'autre. La lumire disparut de la porte de la caverne, et le voile gris de l'eau tombante devint indistinct et se perdit dans l'ombre croissante. Le son de l'eau continua, sans jamais changer de note, matin, soir ou nuit. Son murmure poussait au sommeil. Sans s'enfona les poings dans les yeux.
D'autres torches furent alors allumes. Un ft de vin fut mis en perce. On ouvrit des barils de rserves. Des hommes allaient chercher de l'eau  la chute. D'autres se lavaient les mains dans des cuvettes. On apporta  Faramir un grand bassin de cuivre et une serviette blanche, et il fit de mme.
Rveillez nos htes, dit-il, et apportez-leur de l'eau. Il est temps de souper
Frodon se redressa et s'tira en billant. Sam, qui n'tait pas habitu  tre servi, regarda avec quelque surprise l'homme de haute taille qui s'inclinait en tenant une cuvette d'eau devant lui.
Posez la par terre, matre, s'il vous plat !  Dit-il. Ce sera plus facile pour vous comme pour moi Alors,  l'tonnement amus des Hommes, il plongea la tte dans l'eau froide et s'aspergea le cou et les oreilles.
Est ce la coutume dans votre pays de se laver la tte avant le souper?  Demanda l'homme qui servait les hobbits.
Non, avant le petit djeuner, dit Sam. Mais quand on manque de sommeil, l'eau froide sur le cou fait le mme effet que la pluie sur une laitue fltrie. Voil!  A prsent, je puis rester veill assez longtemps pour manger un morceau.
On les mena  des siges aux cts de Faramir: Des barils recouverts de fourrures et assez levs au-dessus des bancs des Hommes pour leur commodit. Avant de commencer le repas, Faramir et tous ses hommes se tournrent face  l'Ouest et observrent un moment de silence. Faramir fit signe  Frodon et  Sam de les imiter.
Nous le faisons toujours, dit-il, tandis qu'ils prenaient place, nous regardons vers ce qui fut Nmenor et au-del vers ce qui est et sera toujours le Pays des Elfes. N'avez-vous point de coutume semblable aux repas? 
Non, dit Frodon, se sentant trangement rustre et dpourvu d'ducation. Mais, comme invits, nous saluons notre hte et, aprs le repas, nous nous levons pour le remercier
Cela nous le faisons aussi, dit Faramir.
Aprs tant de voyages, de campements et de jours passs dans les terres sauvages et solitaires, le repas du soir sembla un festin aux hobbits: boire du vin dor ple, frais et bouquet, manger du pain beurr, des viandes sales, des fruits secs et du bon fromage rouge, les mains propres, et avec des couteaux et des assiettes propres!  Ni Frodon ni Sam ne refusrent rien de ce qui leur tait offert, non plus qu'une seconde portion, ni mme une troisime. Le vin coulait dans leurs veines et leurs membres fatigus, et ils se sentaient heureux et le cur lger comme il ne leur tait pas arriv depuis leur dpart du pays de Lorien.
Quand tout fut termin, Faramir les mena  un renfoncement  l'arrire de la caverne, voil en partie par des rideaux, et un fauteuil et deux tabourets y furent apports. Une petite lampe d'argile tait allume dans une niche.
Vous pourrez bientt avoir envie de dormir, dit-il, particulirement le bon Samsagace, qui n'a pas voulu fermer l'il avant d'avoir mang que ce soit par crainte d'mousser le tranchant d'une noble faim, ou que ce soit par crainte de moi-mme, je n'en sais rien. Mais il n'est pas bon de dormir aussitt aprs le repas, surtout aprs une priode de jene. Parlons donc un moment. Vous devez avoir des choses intressantes  raconter sur votre voyage  partir de Fondcombe. Et, de votre ct, vous aimeriez peut-tre apprendre quelques choses sur nous et sur le pays o vous tes maintenant. Parlez-moi de mon frre Boromir, du vieux Mithrandir et des belles gens de la Lothlorien
Frodon ne ressentait plus de somnolence, et il tait tout dispos  la conversation. Mais, si la nourriture et le vin l'avaient mis  l'aise, il ne perdait pas pour autant sa circonspection. Sam tait radieux et il se chantonnait  lui-mme, mais, quand Frodon parla, il se contenta au dbut d'couter, ne se hasardant qu' quelque exclamation approbative.
Frodon fit maints rcits, mais en se gardant toujours d'aborder la question de la qute de la Compagnie et celle de l'Anneau, dveloppant plutt le vaillant rle jou par Boromir dans toutes leurs aventures, avec les loups des terres sauvages, dans les neiges sous le Caradhras, et dans les mines de la Moria, o tait tomb Gandalf. Faramir fut trs mu du rcit du combat sur le pont.
Il dut en coter  Boromir de fuir devant des Orques, dit-il, ou mme devant la froce crature dont vous parlez, ce Balrog tout dernier qu'il ft  partir
Oui, il fut le dernier, dit Frodon, mais Aragorn dut prendre notre tte. Il tait le seul  connatre le chemin aprs la chute de Gandalf. Mais, sans le souci de nous autres petites personnes, je ne pense pas que lui-mme ou Boromir auraient fui
Peut-tre et-il mieux valu que Boromir ft tomb l avec Mithrandir, dit Faramir, et qu'il ne ft pas all vers le destin qui l'attendait au-dessus des chutes du Rauros
C'est possible. Mais parlez-moi maintenant de ce qui vous concerne, dit Frodon, dtournant une fois de plus le sujet. Car j'aimerais en apprendre davantage sur Minas Ithil et Osgiliath, et sur Minas Tirith la perdurable. Quel espoir avez-vous pour cette cit dans votre longue guerre?  N
Quel espoir?  rpta Faramir. Il y a longtemps que nous n'en avions plus. L'pe d'Elendil, si elle revient vraiment, pourra le ranimer, mais je ne pense pas qu'elle fasse plus qu'ajourner le jour nfaste,  moins que ne vienne aussi quelque aide imprvue des Elfes ou des Hommes. Car l'Ennemi accrot sa puissance, tandis que la ntre diminue. Nous sommes un peuple en dcadence, un automne sans printemps.
Les Hommes de Nmenor taient tablis partout sur les rivages et dans les rgions maritimes des Grandes Terres, mais ils s'abandonnrent pour la plupart aux choses mauvaises et folles. Un grand nombre s'prirent des Tnbres et des arts noirs, certains s'adonnrent entirement  la paresse et  la facilit, et d'autres se battirent entre eux, jusqu'au moment o leur faiblesse les livra  la conqute des hommes sauvages.
On ne dit pas que les mauvais arts aient t pratiqus en Gondor ou que le nom de l'Innom y ait jamais t honor, et la sagesse et la beaut du temps jadis, amenes de l'Ouest, demeurrent longtemps dans le royaume des Fils d'Elendil le Beau, et elles s'y attardent encore. Mais, mme ainsi, ce fut le Gondor qui amena sa propre dcadence, tombant petit  petit dans le gtisme et croyant au sommeil de l'Ennemi, qui n'tait que banni et non dtruit.
La mort tait toujours prsente, du fait que les Nnmenoriens, comme dans leur ancien royaume qu'ils avaient ainsi perdu, taient toujours assoiffs d'une vie ternellement invariable. Les rois difiaient des tombeaux plus splendides que les maisons des vivants, et ils attachaient plus de prix aux vieux noms de leur ligne qu' ceux de leurs propres fils. Des seigneurs sans enfants se tenaient dans d'antiques chteaux,  ne penser qu' l'hraldique, dans des cabinets secrets, des hommes desschs composaient des lixirs puissants ou, dans de hautes et froides tours, ils interrogeaient les toiles. Et le dernier roi de la ligne d'Anarion n'avait pas d'hritier.
Mais les intendants furent plus sages et plus heureux. Plus sages, car ils recrutrent les forces de notre peuple parmi la population robuste de la cte et parmi les montagnards endurcis de l'Ered Nimrais. Et ils conclurent une trve avec les fires gens du Nord, qui nous avaient souvent attaqus, hommes d'une ardente vaillance, mais qui avaient avec nous une lointaine parent, contrairement aux sauvages Orientaux ou aux cruels Haradrim.

Il se trouva donc qu'au temps de Cirion, le Douzime Intendant (et mon pre est le vingt sixime), ils accoururent  notre aide et que, dans le grand Champ du Celebrant, ils dtruisirent nos ennemis qui s'taient empars de nos provinces septentrionales. Ce sont les Rohirrim, comme nous les nommons, matres des chevaux, et nous leur cdmes les terres de Calenardhon, qui ont pris depuis lors le nom de Rohan, car cette province n'avait depuis longtemps qu'une population clairseme. Ils devinrent nos allis et ils se sont toujours montrs fidles, nous aidant en cas de besoin et gardant nos marches septentrionales et la Troue de Rohan. 
De nos traditions et de nos manires, ils ont appris ce qu'ils voulaient, et leurs seigneurs parlent au besoin notre langue, mais ils conservent pour la plupart les coutumes de leurs propres anctres et leurs propres souvenirs, et ils usent entre eux de leur langue nordique. Et nous les aimons: ce sont des hommes de haute taille et les femmes sont belles, vaillants les uns comme les autres, ils ont des cheveux d'or et les yeux brillants, et ils sont forts, ils nous rappellent la jeunesse des Hommes, tels qu'ils taient aux Jours Anciens. Nos matres en tradition disent qu'en fait ils ont avec nous cette affinit qu'ils viennent des mmes Trois Maisons d'Hommes qu'taient les Nrnenoriens au dbut, peut-tre pas de Hador aux Cheveux d'Or, l'ami des Elfes, mais de ceux de ses fils et sujets qui, refusant l'appel, ne traversrent pas la Mer vers l'Ouest.
Car nous rangeons les Hommes dans notre tradition sous l'appellation des Hommes du Haut, ou Hommes de l'Ouest, qui taient les Numenoriens, Hommes du Milieu ou Hommes du Crpuscule tels sont les Rohirrim et leurs semblables qui rsident encore loin dans le Nord, et les Sauvages, les Hommes des Tnbres.
Mais  prsent, si les Rohirrim nous sont devenus plus semblables par certains cts, ayant dvelopp leurs arts et leur douceur, nous aussi nous sommes devenus plus semblables  eux, et nous ne pouvons plus gure revendiquer le titre d'Hommes du Haut. Nous sommes devenus des Hommes, du Milieu, du Crpuscule, mais avec le souvenir d'autres choses. Car, comme les Rohirrim, nous aimons  prsent la guerre et la valeur en tant que choses bonnes en soi, en mme temps jeu et fin, et quoique nous considrions toujours qu'un guerrier doit avoir d'autres talents que la seule adresse  manier les armes et  tuer, nous ne l'en plaons pas moins dans notre estime au-dessus des hommes des autres professions. Ainsi le veut la ncessit de nos jours. Tel tait mme mon frre, Boromir, homme trs vaillant, considr  ce titre comme le meilleur de Gondor. Et, pour valeureux, il l'tait certes: nul hritier de Minas Tirith ne fut, depuis maintes annes, aussi courageux  la peine, il tait toujours le premier au combat, et nul n'a sonn plus puissamment du Grand Cor Faramir soupira, puis resta un moment silencieux.
Vous ne parlez pas beaucoup des Elfes dans toutes vos histoires, Monsieur, dit Sam, s'enhardissant. Faramir semblait considrer les Elfes avec rvrence, il l'avait remarqu, et cela, encore bien plus que sa courtoisie, sa nourriture et son vin, lui avait gagn le respect de Sam et avait calm les soupons de celui ci.
< Non, c'est vrai, Matre Samsagace, dit Faramir, car je ne suis pas vers dans la connaissance des Elfes. Mais l, vous touchez un autre point sur lequel nous avons chang dans notre dclin de Nmenor  la Terre du Milieu. Car, vous le savez peut-tre, si Mithrandir a t votre compagnon et si vous vous tes entretenu avec Elrond, les Edain, Pres des Nnmenoriens, combattirent aux cts des Elfes dans les premires guerres et ils reurent en rcompense le royaume au sein de la Mer, en vue du Pays des Elfes. Mais en la Terre du Milieu, les Hommes et les Elfes devinrent trangers les uns aux autres au temps de l'obscurit, par les artifices de l'Ennemi, et par les lentes modifications du temps au cours duquel chaque espce s'carta davantage sur une route divergente. Les Hommes craignent  prsent les Elfes dont ils doutent sans pourtant en connatre grand-chose. Et nous, de Gondor, nous devenons comme les autres Hommes, comme ceux de Rohan, car mme eux, qui sont les ennemis du Seigneur Tnbreux, vitent les Elfes et parlent de la Fort d'Or avec crainte.
II en est pourtant encore parmi nous qui entretiennent des rapports avec les Elfes quand ils le peuvent, et de temps  autre certains vont en secret en Lorien, d'o il est rare qu'ils reviennent. Pas moi. Car je considre qu'il est  prsent dangereux pour un mortel de rechercher volontairement les Anciennes Gens. Mais je vous envie d'avoir parl avec la Dame Blanche
La Dame de Lorien!  Galadriel!  S'cria Sam. Vous devriez la voir, oui certes, vous devriez la voir, Monsieur. Je ne suis qu'un hobbit, et le jardinage est mon mtier, chez nous, Monsieur, si vous me comprenez, et je ne suis pas fort en posie pas pour la composition: Un peu de posie comique de temps en temps, peut-tre, vous voyez a, mais pas de vraie posie alors, je ne peux pas vous expliquer ce que je veux dire. II faudrait le chanter. Pour cela, c'est Grands-Pas, enfin Aragorn, ou le vieux monsieur Bilbon, qu'il vous faudrait. Mais je voudrais bien pouvoir composer une chanson sur elle. Elle est belle, Monsieur!  Ah, qu'elle est belle!  Parfois comme un grand arbre en fleur, parfois comme un bois gentil, mince et menu. Dure comme le diamant, douce comme le clair de lune. Chaude comme le soleil, froide comme la gele sous les toiles. Fire et distante comme la montagne neigeuse, et aussi joyeuse que toutes les filles que j'ai vues avec des pquerettes dans les cheveux au printemps. Mais tout cela n'est que niaiseries, bien loignes de ce que je voudrais exprimer
Elle doit donc tre trs belle, en effet, dit Faramir. Dangereusement belle
Je ne sais pas trop ce qui est du danger, dit Sam. J'ai ide que les gens apportent leur danger avec eux en Lorien et qu'ils l'y trouvent parce qu'ils l'y ont apport: Mais peut-tre pourrait-on l'appeler dangereuse parce qu'elle est si forte en elle-mme. Vous, vous pourriez vous briser en miettes contre elle, comme un navire sur un rocher, ou vous noyer, comme un hobbit dans une rivire. Mais ni le rocher ni la rivire ne seraient  blmer. Or, Boro.. Il s'arrta et devint tout rouge.
Oui?  Or Boromir, disiez-vous?  Reprit Faramir. Qu'alliez-vous dire?  II a amen son danger avec lui? 
Oui, Monsieur, sauf votre respect, et un bel homme comme tait votre frre, si vous me permettez de donner mon avis. Mais vous avez t prs de la vrit tout du long. J'ai observ Boromir et je l'ai cout tout le long de la route depuis Fondcombe, pour veiller sur mon matre, vous comprenez, et sans vouloir aucun mal  Boromir et j'ai ide que c'est en Lorien qu'il vit clairement ce que j'avais devin ds avant cela: ce qu'il voulait. Du moment mme o il le vit, il voulut possder l'Anneau de l'Ennemi! 
Sam!  S'cria Frodon, constern. Il tait depuis un moment plong dans ses propres penses, et il en sortait brusquement, mais trop tard.
Oh l l!  Dit Sam, blmissant, puis passant  l'carlate. M'y voil encore!  Chaque fois que tu ouvres ta grande gueule, tu mets les pieds dans le plat, me disait l'Ancien, et il avait bien raison. Ah pauvre de moi! 
ǃcoutez, Monsieur!  (Il se tournait face  Faramir avec tout le courage qu'il pouvait rassembler.) N'allez pas tirer avantage de mon matre parce que son serviteur n'est qu'un imbcile. Vous nous avez bercs de belles paroles tout au long, vous avez endormi ma vigilance en parlant des Elfes et tout a. Mais beau est qui bienfait, comme on dit chez nous. Voil l'occasion de montrer votre qualit
C'est ce qu'il semble, dit Faramir, lentement et d'une voix trs douce, avec un trange sourire. Voil donc la rponse  vos nigmes!  L'Anneau Unique que l'on croyait disparu du monde. Et Boromir a tent de le prendre de force?  Et vous vous tes chapps?  Et vous vous tes encourus, sur toute cette distance, ...  moi!  Et je vous ai ici, dans des rgions dsertes: deux Semi-Hommes, et une arme d'Hommes  mon service, et l'Anneau des Anneaux. Beau coup de la fortune!  Une chance pour Faramir, Capitaine de Gondor, de montrer sa qualit!  Ha, ha!  Il se tenait tout droit, trs grand et rigide, ses yeux gris tincelant.
Frodon et Sam bondirent de leurs tabourets et se mirent cte  cte le dos au mur, cherchant de la main la garde de leurs pes. Il y eut un silence. Tous les hommes prsents dans la caverne cessrent de parler et regardrent vers eux avec tonnement. Mais Faramir se rassit et se mit  rire doucement, puis il reprit soudain sa gravit.
Hlas pour Boromir!  L'preuve tait trop forte!  Dit-il. Combien vous avez accru mon chagrin, vous deux tranges errants d'un lointain pays, porteurs du pril des Hommes!  Mais vous tes moins bons juges des Hommes que je ne le suis des Semi-Hommes. Nous disons la vrit, nous autres Hommes de Gondor. Nous nous vantons rarement, et puis nous agissons ou mourons dans la tentative. Le trouverais-je sur la grand-route, que je ne le prendrais pas, ai-je dit. Quand bien mme je serais homme  dsirer cet objet et mme ne sachant pas. clairement ce qu'il tait quand je parlais, je considrerais ces mots comme un vu, et je serais tenu par eux.
Mais je ne suis pas un homme de cette sorte, ou je suis assez sage pour savoir qu'il est certains dangers que l'on doit fuir. Restez en paix! 
Et soyez rassur, Samsagace. Si vous paraissez avoir trbuch, dites-vous que c'tait crit qu'il devait en tre ainsi. Vous avez le cur aussi perspicace que fidle, et vous avez vu plus clair que vos yeux. Car, si trange que cela puisse sembler, il n'y avait aucun danger  me l'avouer. Cela peut mme aider le matre que vous aimez, et cela tournera  son avantage, s'il est en mon pouvoir. Soyez donc rassur. Mais ne nommez jamais plus cette chose  voix haute. Une fois suffit
Les hobbits revinrent  leurs siges et s'assirent en silence. Les hommes retournrent  leur boisson et  leur conversation, se rendant compte que leur capitaine avait exerc quelque badinage aux dpens des petits htes et que c'tait termin.
Eh bien, Frodon, nous nous comprenons enfin, dit Faramir. Si vous avez assum la chose malgr vous,  la prire d'autrui, vous avez ma compassion, et je vous rends honneur. Et je vous admire de la tenir cache et de ne pas vous en servir. Vous reprsentez pour moi des gens et un monde nouveaux. Tous ceux de votre race sont-ils ainsi?  Votre pays doit tre un royaume de paix et de contentement, et les jardiniers doivent y tre tenus en grand honneur
Tout n'y est pas parfait, dit Frodon, mais on y honore certainement les jardiniers
Mais on doit s'y fatiguer, mme dans les jardins, comme toutes choses sous le Soleil en ce monde. Vous tes loin de chez vous et vous avez beaucoup voyag. Assez pour ce soir. Dormez, tous les deux en paix, si vous le pouvez. Ne craignez rien!  Je ne dsire ni le voir, ni le toucher, ni en apprendre davantage  son sujet (ce que j'en sais suffit amplement), de peur que le pril ne puisse m'attirer et que je ne succombe plus en cette preuve que Frodon fils de Drogon. Allez maintenant vous reposer mais dites-moi seulement auparavant, si vous le voulez bien, o vous dsirez aller et ce que vous voulez faire. Car je dois veiller, attendre et rflchir. Le temps passe. Au matin, nous devons les uns et les autres partir vivement sur les routes qui nous sont assignes
Frodon tait rest tremblant, le premier choc de la peur pass. Une grande lassitude s'appesantit sur lui comme un nuage. Incapable de dissimuler plus longtemps, il ne pouvait y rsister.
J'allais chercher une voie pour entrer en Mordor, dit-il d'une voix faible. J'allais  Gorgoroth. II me faut trouver la Montagne de Feu et jeter l'objet dans le gouffre du Destin. Gandalf l'a dit. Je ne pense pas y arriver jamais
Faramir le contempla un moment avec une gravit tonne. Puis il le rattrapa soudain alors qu'il vacillait et, le soulevant avec douceur, il le porta jusqu'au lit, o il l'tendit et le couvrit chaudement. Frodon tomba aussitt dans un profond sommeil.
Un autre lit fut install  ct pour son serviteur. Sam hsita un moment, puis, s'inclinant trs bas: Bonne nuit, Capitaine, mon seigneur, dit-il. Vous avez pris le risque, Monsieur
Vraiment?  Dit Faramir.
Oui, Monsieur, et vous avez montr votre qualit: la plus haute.
Faramir sourit. Vous tes un serviteur hardi, Matre Samsagace. Mais allons: la louange de ceux qui sont dignes de louange est au-dessus de toute rcompense. II n'y avait toutefois l aucune matire  louange. Il n'y avait aucun appt, et je n'avais nul dsir d'agir autrement
Ah, bien, Monsieur, dit Sam, vous avez dit que mon matre avait un certain air elfique, c'tait bien et vrai. Mais je puis dire ceci: vous avez un air aussi, Monsieur, qui me fait penser ... ... enfin  Gandalf, aux magiciens
Peut-tre, dit Faramir. Peut-tre discernez-vous de trs loin l'air de Nmenor. Bonne nuit! 
