CHAPITRE NEUF
LE LAC INTERDIT

A son rveil, Frodon vit Faramir pench sur lui. Durant une seconde, les anciennes craintes le saisirent, il se redressa et eut un mouvement de recul.
II n'y a rien  craindre, lui dit Faramir. 		-
Est ce dj le matin?  demanda Frodon, billant.
Non, pas encore, mais la nuit tire  sa fin et la pleine lune se couche. Voulez-vous venir la voir?  Il y a aussi une question sur laquelle j'aimerais avoir votre avis. Je regrette de vous tirer du sommeil, mais voulez-vous venir? 
Oui, dit Frodon, se levant, et il eut un lger frisson en quittant la couverture et les fourrures chaudes. Il faisait froid dans la caverne sans feu. Le bruit de l'eau retentissait dans le silence. Il mit son manteau et suivit Faramir.
Sam, s'veillant soudain par quelque instinct de vigilance, vit d'abord le lit de son matre vide et il bondit sur ses pieds. Puis il aperut deux silhouettes, celles de Frodon et d'un homme, qui se dtachaient dans l'arche,  prsent remplie d'une ple lueur blanche. Il se hta d'aller les rejoindre, en passant devant des ranges d'hommes endormis sur des matelas le long de la paroi. Comme il approchait de l'entre de la caverne, il vit que le Rideau tait devenu un blouissant voile de soie, de perles et de fils d'argent: des glaons de lumire lunaire en train de fondre. Mais il ne s'arrta pas pour l'admirer et, se dtournant, il suivit son matre par l'troite porte mnage dans le mur de la grotte.
Ils commencrent par suivre un couloir noir, puis ils gravirent de nombreuses marches mouilles, et ils arrivrent ainsi  un petit palier taill dans la pierre et clair par le ciel ple qui rayonnait loin au-dessus d'eux par une longue et profonde chemine. De l partaient deux escaliers. L'un continuait, semblait-il, jusque sur la haute rive de la rivire, l'autre tournait  gauche. Ils prirent celui ci. Il montait en tournant comme un escalier hors d'uvre
Ils finirent par sortir des tnbres rocheuses et regardrent alentour. Ils se trouvaient sur un large rocher plat sans garde-fou ni parapet. Sur la droite,  l'est, le torrent tombait en claboussant sur maintes plates-formes, puis, se dversant dans une course rapide, il emplissait d'une grande force d'eau sombre tachete d'cume un lit aplani, enfin, tourbillonnant et se ruant presque  leurs pieds, il plongeait  pic pardessus le rebord qui bait  leur gauche. Un homme se tenait l, prs de l'arte, silencieux, le regard fix sur le bas.
Frodon se retourna pour observer les tranglements luisants de l'eau dans leurs courbes jusqu'au plongeon. Puis il leva les yeux et regarda au loin. Le monde tait silencieux et froid, comme  l'approche de l'aube. La pleine lune sombrait au loin  l'ouest, ronde et blanche. Des brumes ples chatoyaient dans la grande valle en contrebas: vaste tendue de vapeur argente sous laquelle roulaient les fraches eaux nocturnes de l'Anduin. Une noire obscurit s'levait au-del, dans laquelle entreluisaient par-ci par-l, froides, aigus, lointaines, blanches comme des dents de spectres, les cimes de l'Ered Nimrais, les Montagnes Blanches du Royaume de Gondor, couronnes de neiges ternelles.
Frodon se tint un moment sur la haute pierre, et il fut parcouru d'un frisson en se demandant si, quelque part dans la vastitude des terres nocturnes, ses vieux compagnons marchaient ou dormaient, ou bien gisaient morts dans un suaire de brume. Pourquoi l'avait-on tir d'un sommeil oublieux pour l'amener l? 
Sam aurait bien voulu une rponse  la mme question, et il ne put se retenir de murmurer, pour la seule oreille de son matre, pensait-il: H C'est une belle vue, il n'y a pas de doute, Monsieur Frodon, mais elle glace le cur, sans compter les os!  Qu'est ce qui se passe? 
Faramir l'entendit et rpondit: Le coucher de la lune sur le Gondor. Le bel Ithil, quittant la Terre du Milieu, jette un coup d'il sur les boucles blanches du vieux Mindolluin.Cela vaut bien quelques frissons. Mais ce n'est pas ce que je vous ai amens voir encore que pour vous, Samsagace, on ne vous ait pas amen et que vous ne fassiez que payer la ranon de votre vigilance. Une lampe de vin rparera cela. Allons, regardez, maintenant! 
Il s'approcha de la sentinelle silencieuse sur le bord sombre, et Frodon le suivit. Sam resta en arrire. II avait dj un sentiment d'inscurit suffisant sur cette haute plate-forme mouille. Faramir et Frodon regardrent en bas. Loin en contrebas, ils virent les eaux blanches se dverser dans une cuvette cumante, puis tournoyer sombrement autour d'un profond bassin ovale parmi les rochers, jusqu' la dcouverte d'une issue par une porte troite, elles s'en allaient alors, fumantes et jacassantes, dans des tendues droites plus calmes et plus gales. Le clair de lune envoyait encore ses rayons obliques au pied de la cascade et miroitait sur les rides du bassin. Bientt, Frodon s'aperut de la prsence d'une petite chose noire sur la rive la plus proche, mais, au moment mme o il regardait, elle plongea et disparut juste au-del du bouillonnement tournoyant de la chute, fendant l'eau noire avec la nettet d'une flche ou d'une pierre de champ.
Faramir se tourna vers l'homme qui tait  son ct: Que diriez vous que c'est l, Anborn?  Un cureuil, ou un martin-pcheur?  Ou y a t'il des martins-pcheurs noirs dans les trous d'eau nocturnes de la Fort Noire? 
Ce n'est pas un oiseau, en tout cas, rpondit Anborn. a a quatre membres et a plonge comme un homme, et a y montre une belle matrise aussi. Qu'est ce que a cherche?  Un chemin derrire le Rideau vers nos cachettes?  Il semble que nous soyons enfin dcouverts. J'ai l mon arc, et j'ai post sur les deux rives d'autres archers, presque aussi bons tireurs que moi-mme. On n'attend que votre ordre pour tirer, Capitaine
Tirerons-nous?  Demanda Faramir, se tournant vivement vers Frodon.
Celui ci ne rpondit pas tout de suite. Puis il dit: Non !  Non!  Je vous supplie de n'en rien faire Si Sam l'avait os, il aurait rpondu Oui plus vite et plus fort. Il ne pouvait voir, mais il devinait assez bien d'aprs leurs paroles ce qu'ils regardaient.
Vous savez donc ce qu'est cette chose?  Dit Faramir. Allons, maintenant que vous avez vu, dites-moi pourquoi il faut l'pargner. Dans tous nos entretiens, vous n'avez pas parl une seule fois de votre vagabond de compagnon, et je l'ai laiss tranquille pour l'instant. Cela pouvait attendre jusqu'au moment o il serait pris et amen devant moi. J'ai envoy mes meilleurs chasseurs  sa recherche, mais il leur a chapp, et ils ne l'ont jamais vu jusqu' maintenant, sauf Anborn, ici prsent, qui l'a aperu une fois hier soir au crpuscule. Mais  prsent il a commis pire abus que la simple prise de lapins dans les hautes terres: Il a os venir  Henneth Annn, et il le paiera de sa vie. Cette crature m'tonne: secrte et ruse comme elle est, venir jouer dans le lac juste sous notre fentre!  S'imagine t'elle donc que les hommes dorment sans garde toute la nuit?  Pourquoi fait-elle cela? 
Je pense qu'il y a deux rponses, dit Frodon. D'une part, cet tre connat peu les Hommes et, tout rus qu'il est, votre refuge est si bien cach qu'il ignore peut-tre que des Hommes y sont dissimuls. D'autre part, je crois qu'il est attir ici par un dsir irrsistible, plus fort que la prudence
Il est attir ici, dites-vous?  Demanda Faramir d'une voix basse. Peut-il... Connat-il donc votre fardeau? 
Oui, assurment. Il l'a lui-mme port pendant de nombreuses annes
Lui?  dit Faramir, et l'tonnement lui fit prendre une brusque inspiration. Cette affaire se complique toujours de nouvelles nigmes. Alors il nous poursuit? 
Peut-tre. L'objet est prcieux. Mais je ne parlais pas de cela
Que cherche donc cette crature? 
Du poisson, dit Frodon. Regardez! 
Ils observrent le lac sombre. Une petite tte noire apparaissait  l'autre extrmit du bassin, sortant juste de l'ombre profonde des rochers. Il y eut un clair d'argent et un remous de toutes petites rides. Il se dirigea vers le bord, puis une forme semblable  une grenouille sortit de l'eau et grimpa sur la rive avec une remarquable agilit. Elle s'assit aussitt et se mit  ronger la petite chose argente, qui scintilla en tournant: les derniers rayons de la lune tombaient  prsent derrire le mur de pierre  l'extrmit du lac.
Faramir rit doucement. Du poisson!  Dit-il. C'est une faim moins dangereuse. Ou peut-tre pas: le poisson du lac d'Henneth Annn pourrait lui coter tout ce qu'il a  donner
Je l'ai maintenant  la pointe de ma flche, dit Anborn. Ne dois-je pas tirer, Capitaine?  Pour tre venu en ce lieu sans y tre invit, la mort est notre loi.
Attendez, Anborn, dit Faramir. Cette affaire est plus dlicate qu'elle ne le parat. Qu'avez-vous  dire  prsent, Frodon?  Pourquoi l'pargnerions-nous? 
Cet tre est misrable et il a faim, dit Frodon, et il n'a pas conscience du danger qui le menace. Et Gandalf, votre Mithrandir, vous aurait demand de ne pas le tuer pour cette raison, et pour d'autres. Il l'a interdit aux Elfes. Je ne sais pas clairement pourquoi, et ce que je devine, je ne puis en parler ouvertement ici. Mais cette crature est en quelque faon lie  ma mission. Jusqu'au moment o vous nous avez trouvs et pris, elle tait mon guide.
Votre guide!  dit Faramir. L'affaire devient de plus en plus trange. Je ferais beaucoup pour vous, Frodon, mais ceci je ne puis vous l'accorder: laisser ce sournois vagabond partir librement d'ici  son gr pour vous rejoindre plus tard ou pour tre attrap par les Orques et leur raconter tout ce qu'il sait sous la menace de la souffrance. Il faut qu'il soit tu ou pris. Tu, si on ne peut le prendre trs rapidement. Mais comment peut-on attraper cette chose glissante aux nombreuses apparences, autrement qu'avec un trait empenn? 

Laissez-moi descendre doucement vers lui, dit Frodon. Vous pourrez garder vos arcs bands et me tuer, moi au moins, si j'choue. Je ne m'enfuirai pas
Allez alors, et faites vite!  dit Faramir. S'il en ressort vivant, il devrait tre votre serviteur fidle pour le restant de ses malheureux jours. Menez Frodon en bas de la rive, Anborn et allez doucement. Cette crature a un nez et des oreilles. Donnez-moi votre arc
Anborn grogna et passa devant le long de l'escalier en colimaon jusqu'au palier, ils remontrent l'autre escalier pour arriver enfin  une troite ouverture, cache par d'pais buissons. L'ayant silencieusement franchie, Frodon se trouva au haut de la rive sud, au-dessus du lac. II faisait maintenant sombre et les chutes taient ples et grises, ne rflchissant que la lueur de la lune attarde dans le ciel  l'ouest. Il ne voyait pas Gollum. II s'avana un peu, et Anborn vint doucement derrire lui.
Continuez!  Murmura t'il  l'oreille de Frodon. Attention  droite. Si vous tombez dans le lac, personne d'autre que votre ami pcheur ne pourra vous secourir. Et n'oubliez pas qu'il y a des archers  proximit, bien que vous ne les voyiez peut-tre pas
Frodon avana avec prcaution, se servant de ses mains  la manire de Gollum pour tter le chemin et assurer son quilibre. Les rochers taient pour la plupart plats et unis, mais glissants. Il s'arrta pour couter. II n'entendit d'abord que la chute continue de la cascade derrire lui. Mais bientt il perut, non loin devant lui, un murmure sifflant.
Du poisson, du bon poisson. La Face Blanche a disparu, mon trsor, enfin, oui. Maintenant, on peut manger du poisson en paix. Non, pas en paix, mon trsor. Car le Trsor est perdu, oui, perdu. Sales hobbits, vilains hobbits. Ils sont partis et nous ont abandonn, gollum, et le Trsor est parti. Seulement le pauvre Smagol, tout seul. Pas de Trsor. Les vilains Hommes, ils vont le prendre, voler mon Trsor. Des voleurs. On les dteste. Du poisson, du bon poissons a nous fortifie. a fait les yeux brillants, les doigts serrs, oui. Etrangle les, mon trsor. trangle les tous, oui, si on a l'occasion. Bon poisson. Bon poisson! 
Cela se poursuivait ainsi, presque aussi continment que la chute de l'eau, la seule interruption tant un faible bruit de salivation et de gargouillement. Frodon frissonna, coutant avec piti et dgot. Il souhaitait que cela s'arrtt et qu'il n'et plus jamais  entendre cette voix. Anborn n'tait pas loin derrire. Frodon pouvait revenir furtivement vers lui et lui demander de faire tirer les chasseurs. Ils pourraient sans doute approcher suffisamment, tandis que Golum se gavait et n'tait pas sur ses gardes. Un seul trait bien ajust, et Frodon serait dbarrass  jamais de la misrable voix. Mais non, Gollum avait des droits sur lui,  prsent. Le serviteur a des droits sur son matre en change de son service, ft-il motiv par la peur. Sans Gollum, ils se seraient enfoncs dans les Marais des Morts. Frodon avait aussi l'impression tout  fait nette que Gandalf ne l'aurait pas souhait.
Smagol !  Dit-il doucement.
Poisson, bon poisson, dit la voix.
Smagol !  Dit-il un peu plus fort. La voix se tut.
Smagol, le Matre est venu vous chercher. Le Matre est ici. Venez, Smagol !  Il n'y eut pas de rponse, mais un lger sifflement, comme d'une prise de souffle.
Venez, Smagol !  Dit Frodon. Nous sommes en danger. Les Hommes vous tueront, s'ils vous trouvent ici. Venez vite, si vous voulez chapper  la mort. Venez au Matre!  Non!  rpondit la voix. Matre pas gentil. Abandonne le pauvre Smagol et va avec nouveaux amis. Matre peut attendre. Smagol n'a pas fini
Il n'y a pas le temps, dit Frodon. Emportez le poisson. Venez! 
Non!  Faut finir le poisson
Smagol !  dit dsesprment Frodon. Le Trsor sera mcontent. Je prendrai le Trsor et je lui dirai: fais lui avaler les artes et s'touffer. Plus jamais goter le poisson. Venez, le Trsor attend! 
Il y eut un sifflement aigu. Bientt, Gollum sortit des tnbres  quatre pattes, comme un chien  l'appel. Il avait  la bouche un poisson  demi mang, et un autre  la main. Il vint tout prs de Frodon, presque nez  nez, et le renifla. Ses yeux ples brillaient. Puis il retira le poisson de sa bouche et se redressa.
Gentil Matre!  murmura t'il. Gentil hobbit, revenu auprs du pauvre Smagol. Le bon Smagol vient. Maintenant, partons, partons vite, oui. A travers les arbres, pendant que les Faces sont noires. Oui, allons, partons! 
Oui, nous partirons bientt, dit Frodon. Mais pas tout de suite. J'irai avec vous, comme je l'ai promis. Je ritre ma promesse. Mais pas maintenant. Vous n'tes pas encore en scurit. Je vous sauverai, mais il faut me faire confiance
On doit faire confiance au Matre?  dit Gollum d'un air de doute. Pourquoi?  Pourquoi ne pas partir tout de suite?  O est l'autre, le hobbit mcontent et grossier?  O est-il? 
L haut, dit Frodon, montrant la chute d'eau. Je ne pars pas sans lui. Nous devons aller le retrouver Son cur se serra. Cela ressemblait trop  une tromperie. Il ne craignait pas vraiment que Faramir permt de tuer Gollum, mais il le ferait sans doute prisonnier et le lierait, et assurment ce que Frodon faisait paratrait une dloyaut  la pauvre crature dloyale. Il serait probablement impossible de jamais lui faire comprendre ou croire que Frodon lui avait sauv la vie de la seule faon possible. Que pouvait-il faire d'autre? tenir parole, autant que faire se pouvait, d'un ct comme de l'autre. Venez!  Dit-il. Sans quoi, le Trsor sera mcontent. Nous retournons maintenant le long de la rivire. Allez, allez, passez devant! 
Gollum rampa un peu le long du bord, reniflant et souponneux. II s'arrta bientt et releva la tte. II y a quelque chose l!  Dit-il. Pas un hobbit Il se retourna soudain. Une lueur verte clignota dans ses yeux protubrants. Matre, matre!  s'cria t'il. Mauvais!  Rus!  Faux!  II cracha et tendit ses longs bras en faisant claquer ses doigts blancs.
A ce moment, la grande forme noire d'Anborn se leva par derrire et descendit sur lui. Une grande et forte main s'abattit sur sa nuque et l'immobilisa. II se dbattit aussitt, tout mouill et vaseux, se tortillant comme une anguille, mordant et corchant comme un chat. Mais deux hommes encore sortirent des ombres.
Restez tranquille!  dit l'un. Ou on vous lardera de piquants comme un porc-pic. Restez tranquille! 
Gollum devint flasque et se mit  geindre et  pleurer. Ils le lirent sans grande douceur.
Tout doux, tout doux!  dit Frodon. Il n'a pas votre force. Ne lui faites pas de mal, si vous pouvez l'viter. Il sera plus calme si vous ne lui en faites pas. Smagol !  Ils ne vous feront pas de mal. Je vous accompagnerai, et il ne vous arrivera rien. Pas  moins qu'ils ne me tuent aussi. Faites confiance au Matre!  Gollum se retourna et cracha vers lui. Les hommes le soulevrent, lui mirent un capuchon sur les yeux et l'emportrent.
Frodon les suivit, trs malheureux. Ils passrent par l'ouverture derrire les buissons et revinrent, par les escaliers et les passages, dans la caverne. Deux ou trois torches avaient t allumes. Des hommes bougeaient. Sam tait l et il jeta un curieux regard sur le paquet flasque que les hommes portaient. Vous l'avez l'attrap?  Dit-il  Frodon.
Oui. Enfin non, je ne l'ai pas attrap. Il est venu vers moi parce qu'il m'avait fait confiance au dbut, je crains. Je ne voulais pas qu'on le ligote comme cela. J'espre que a ira bien, mais j'ai horreur de toute cette affaire
Moi aussi, dit Sam. Et jamais rien n'ira bien o se trouve ce misrable spcimen
Un homme vint faire signe aux hobbits, et il les emmena dans un recoin au fond de la caverne. Faramir y tait assis dans son fauteuil, et la lampe avait t rallume dans la niche au-dessus de sa tte. II les invita  prendre place sur les tabourets  ct de lui. Qu'on apporte du vin pour les htes, dit-il. Et amenez-moi le prisonnier
Le vin fut apport, puis Anborn arriva, portant Gollum. Il retira le capuchon de la tte de Gollum et le remit sur ses pieds, restant debout derrire lui pour le soutenir. Gollum ferma  demi les yeux, cachant leur malice derrire ses lourdes et ples paupires. Il avait l'air d'une trs misrable crature, ruisselante et froide, sentant le poisson (il en treignait encore un dans sa main), ses rares cheveux pendaient comme des algues ftides sur ses sourcils osseux, son nez coulait.
Lchez-nous!  Lchez-nous!  Dit-il. La corde nous fait mal, oui, elle nous fait mal et on n'a rien fait
Rien?  Dit Faramir, jetant un regard pntrant  la misrable crature, mais sans aucune expression de colre, de piti ou d'tonnement sur le visage. Rien?  N'avez-vous jamais rien fait qui vous mrite des liens ou un chtiment pire?  Il ne m'appartient toutefois pas de juger, heureusement. Mais ce soir, vous tes venu en un lieu o la venue signifie la mort. Les poissons de ce lac se paient cher
Gollum laissa tomber le poisson de sa main. Voulons pas le poisson, dit-il.
Le prix n'est pas attach au poisson, dit Faramir. Le fait seul de venir ici et de contempler le lac entrane la peine de la mort. Je vous ai pargn jusqu' maintenant  la prire de Frodon ici prsent, qui dit que de lui au moins vous mritez quelques remerciements. Mais il faut aussi me satisfaire, moi. Comment vous appelez-vous?  D'o venez-vous?  Et o allez-vous?  Quelle est votre occupation? 
On est perdu, perdus, dit Gollum. Pas de nom, pas d'occupation, pas de Trsor, rien. Seulement vide. Seulement affam, oui, on a faim. Quelques petits poissons, de sales petits poissons pleins d'artes, pour une pauvre crature, et ils disent la mort. Ils sont si sages, si justes, si vraiment justes! 
Pas trs sages, dit Faramir. Mais justes, oui, peut-tre aussi justes que le permet notre petite sagesse. Dliez le, Frodon!  Faramir prit dans sa ceinture un petit couteau, qu'il tendit  Frodon. Gollum, se mprenant sur le geste, poussa un cri aigu et tomba  terre.
Allons, Smagol !  Dit Frodon. Il faut me faire confiance. Je ne vous abandonnerai pas. Rpondez vridiquement, si vous le pouvez. Cela vous fera du bien, non du mal Il coupa les cordes qui enserraient les poignets et les chevilles de Gollum, et il le remit sur ses pieds.
Venez ici!  dit Faramir. Regardez-moi!  Connaissez-vous le nom de cet endroit?  tes-vous dj venu ici? 
Gollum leva lentement les yeux et regarda  contrecur dans ceux de Faramir. Toute lueur en disparut, et ils se fixrent, mornes et ples, dans les yeux clairs et fermes de l'homme de Gondor. II y eut un moment de silence et d'immobilit. Puis Gollum baissa la tte et se tassa sur lui-mme, il fut bientt accroupi, frissonnant, sur le sol. On ne sait pas, et on ne veut pas savoir, geignit-il. Jamais venu ici, jamais revenir
Il y a dans votre esprit des portes verrouilles et des fentres fermes, et des pices sombres par derrire, dit Faramir. Mais en ceci, je juge que vous dites la vrit. C'est bon pour vous. Sur quoi jurerez-vous de ne jamais revenir, et de ne jamais conduire ici par la parole ou par signe aucun tre vivant? 
Le Matre le sait, dit Gollum, jetant un regard de ct  Frodon. Oui, il le sait. On promettra au Matre, s'il nous sauve. Nous le promettrons  l'Objet, oui. (Il rampa jusqu'aux pieds de Frodon.) Sauvez-nous, gentil Matre!  Gmit-il. Smagol promet au Trsor, il promet loyalement. Jamais revenir, jamais parler, non, jamais!  Non, mon trsor, non! 
tes-vous satisfait?  Demanda Faramir.
Oui, dit Frodon. Du moins, vous devez ou accepter cette promesse, ou appliquer votre loi. Vous n'en tirerez rien de plus. Mais j'ai promis que s'il venait  moi, il ne lui serait fait aucun mal. Et je n'aimerais pas tre contraint  la dloyaut
Faramir resta un moment pensif. Bon, dit-il enfin. Je vous remets  votre matre,  Frodon fils de Drogon. Qu'il dclare ce qu'il veut faire de vous! 
Mais, Seigneur Faramir, dit Frodon, s'inclinant, vous n'avez pas encore dclar votre volont en ce qui concerne ledit Frodon, et il ne peut former de plans pour lui-mme ou ses compagnons tant qu'elle ne sera pas connue. Vous avez ajourn votre jugement jusqu'au matin, mais celui ci est maintenant tout proche
Eh bien, je vais dclarer ma sentence, dit Faramir. Quant  vous, Frodon, dans la mesure des pouvoirs qui me sont confrs par une plus haute autorit, je vous dclare libre dans le royaume de Gondor jusqu' la limite de ses anciennes frontires,  seule condition que ni vous ni aucun de ceux qui vous accompagnent ne seront autoriss  venir en cet endroit sans y tre pris. Cette sentence sera valable un an et un jour, aprs quoi, elle prendra fin  moins que vous ne veniez avant ce terme  Minas Tirith vous prsenter au Seigneur et Intendant de la Cit. Je lui demanderai alors de confirmer ce que j'ai fait et de le prolonger  vie. D'ici l, toute personne que vous prendrez sous votre protection sera sous la mienne et sous le bouclier de Gondor. Cette rponse vous satisfait-elle? 
Frodon s'inclina pronfondment. Elle me satisfait, dit-il, et je me mets  votre service, si cela a la moindre valeur pour quelqu'un d'aussi puissant et d'aussi honorable
Votre concours a une grande valeur, dit Faramir. Et maintenant, prenez-vous cette crature, ce Smagol, sous votre protection? 
Oui, je prends Smagol sous ma protection, dit Frodon. Sam poussa un soupir perceptible, et pas  propos des civilits, qu'il approuvait entirement comme tout hobbit l'aurait fait. En vrit, dans la Comt, pareille affaire aurait exig beaucoup plus de paroles et de rvrences.
Dans ce cas, dit Faramir, se tournant vers Gollum, je vous dis que vous tes sous une sentence de mort, mais, tant que vous marcherez avec Frodon, vous serez en scurit pour ce qui me concerne. Mais si jamais un homme de Gondor vous trouve gar sans lui, la sentence sera excute. Et puisse la mort vous trouver rapidement, en Gondor ou au-dehors, si vous ne le servez pas bien. Et maintenant, rpondez-moi: o vouliez-vous aller?  Vous tiez son guide, a t'il dit. O le meniez-vous?  Gollum ne rpondit rien.
Je ne veux pas de secret l-dessus, dit Faramir. Rpondez, ou je rvoquerai mon jugement!  Gollum ne dit toujours rien.
Je vais rpondre pour lui, dit Frodon. Il m'a amen  la Porte Noire, comme je le lui avais demand, mais elle tait infranchissable
II n'y a aucune porte ouverte sur la Terre sans Nom, dit Faramir.
Voyant cela, nous nous sommes dtourns et nous sommes venus par la route du Sud, poursuivit Frodon, car il m'a dit qu'il y a, ou qu'il peut y avoir, un chemin prs de Minas Ithil
Minas Morgul, dit Faramir.
Je ne sais pas exactement, dit Frodon, mais le chemin grimpe,  ce que je crois, dans les montagnes du ct nord de la valle o se trouve l'ancienne cit. Il monte jusqu' une haute crevasse pour redescendre sur... ce qui est au-del
Connaissez-vous le nom de ce haut col?  Demanda Faramir.
Non, rpondit Frodon.
Il s'appelle Cirith Ungol Gollum mit un sifflement aigu et se mit  marmonner. N'est ce pas l son nom?  dit Faramir, se tournant vers lui.
Non!  Dit Gollum, et il piaula comme sous l'effet d'un coup de poignard. Si, si, on a entendu ce nom une fois. Mais que nous importe le nom?  Le Matre dit qu'il faut qu'il entre. Il faut donc qu'on essaie quelque chemin. Il n'y en a pas d'autre  essayer, non
Pas d'autre chemin?  dit Faramir. Comment le savez-vous?  Et qui a explor tous les confins de ce sombre royaume?  Il regarda longuement Gollum, d'un air pensif. Il reprit bientt la parole: Emmenez cette crature, Anborn. Traitez-la avec douceur, mais surveillez-la. Et vous, Smagol, n'essayez pas de plonger dans les chutes. Les rochers y ont de telles dents qu'ils vous tueraient avant l'heure. Laissez-nous maintenant, et prenez votre poisson! 
Anborn sortit et Gollum passa devant lui, courbant l'chine. Le rideau fut tir devant le renfoncement.
Je crois que vous agissez fort peu sagement en cette affaire, Frodon, dit Faramir. Je ne pense pas que vous devriez aller avec cette crature. Elle est mauvaise
Non, pas entirement, dit Frodon.
Pas entirement, peut-tre, rpliqua Faramir, mais la malice le ronge comme un chancre, et le mal grandit. II ne vous mnera  rien de bon. Si vous voulez vous sparer de lui, je lui donnerai un sauf-conduit et je le ferai guider  tout point de la frontire du Gondor qu'il lui plaira de nommer
II ne l'accepterait pas, dit Frodon. Il me suivrait, comme il le fait depuis longtemps. Et j'ai maintes fois promis de le prendre sous ma protection et d'aller o il me conduirait. Vous ne me demanderiez pas de manquer  ma parole envers lui? 
Non, dit Faramir. Mais mon cur le ferait. Car il semble moins mauvais de conseiller  un autre de manquer  sa foi que de le faire soi-mme, surtout quand on voit un ami inconsciemment li  son propre danger. Mais non s'il veut aller avec vous, il vous faut maintenant le supporter. Mais je ne crois pas que vous soyez tenu d'aller  Cirith Ungol, dont il ne vous a dit qu'une partie de ce qu'il connat. Cela, au moins, je l'ai vu clairement dans sa pense. N'allez pas  Cirith Ungol ! 
O irai-je donc?  Dit Frodon. Retournerai-je  la Porte Noire pour me rendre  la garde?  Que savez-vous  l'encontre de cet endroit qui en rende le nom si redoutable? 
Rien de certain, rpondit Faramir. Nous autres de Gondor nous ne passons jamais  l'est de la Route, de nos jours, et aucun des plus jeunes hommes ne l'a jamais fait, non plus qu'aucun de nous n'a jamais mis le pied sur les Montagnes de l'Ombre. Nous n'en connaissons que les anciens rcits et les on-dit du temps pass. Mais une sombre terreur demeure dans les cols qui dominent Minas Morgul. A la mention de Cirith Ungol, les vieillards et les matres du savoir blmissent et observent le silence.
La valle de Minas Morgul a pass au mal il y a trs longtemps, et c'tait une menace et un lieu redoutable alors que l'Ennemi banni tait encore trs loin et que l'Ithilien tait en majeure partie sous notre garde. Comme vous le savez, cette cit tait autrefois une place forte, belle et fire, Minas lthil, jumelle de notre propre cit. Mais elle fut prise par des hommes sauvages que l'Ennemi avait domins dans sa premire force, et qui erraient sans demeure et sans matre aprs sa chute. On dit que leurs seigneurs taient des hommes de Nnmenor, tombs dans une sombre mchancet, l'Ennemi leur avait donn des anneaux de puissance, et il les avait dvors: ils taient devenus des spectres vivants, terribles et pernicieux. Aprs son dpart, ils prirent Minas Ithil et y rsidrent, et ils l'emplirent de pourriture, comme toute la valle environnante: elle paraissait vide, mais ne l'tait pas, car une crainte sans forme vivait  l'intrieur des murs en ruine. Il y avait Neuf Seigneurs, et aprs le retour de leur Matre, qu'ils aidrent et prparrent en secret, ils redevinrent puissants. Et puis les Neuf Seigneurs sortirent des portes de l'horreur, et nous ne pmes leur rsister. N'approchez pas de leur citadelle. Vous seriez dcouvert. C'est un lieu de malice sans cesse en veil, plein d'yeux sans paupires. N'allez pas par-l! 
Mais vers o me dirigerez-vous?  Demanda Frodon. Vous ne pouvez me guider vous-mme vers les montagnes, ni me les faire franchir, me dites-vous. Mais je suis tenu, par un engagement solennel devant le Conseil, de les passer, je dois trouver un chemin ou prir dans la recherche. Et si je retourne en arrire, refusant la route au bout du compte, o irai-je parmi les Elfes ou les Hommes?  Voudriez-vous donc que je vienne en Gondor avec cet Objet, l'Objet qui rendit votre frre fou de dsir?  Quel sortilge exercerait-il  Minas Tirith?  Y aura t'il deux cits de Minas Morgul, se contemplant par-dessus une terre morte, emplie de pourriture? 
Je ne voudrais pas qu'il en ft ainsi, dit Faramir.
Alors, que voudriez-vous que je fasse? 
Je ne sais pas. Mais je ne voudrais pas que vous alliez  la mort ou au supplice. Et je ne crois pas que Mithrandir aurait choisi ce chemin
Mais, depuis qu'il est parti, il me faut bien prendre ceux que je trouve. Et il n'y a pas le temps de chercher longtemps, dit Frodon.
C'est un dur destin et une mission dsespre, dit Faramir. Mais rappelez-vous au moins mon avertissement: mfiez-vous de ce guide, Smagol. Il a dj commis un meurtre. Je l'ai lu en lui Il soupira.
Eh bien, ainsi donc nous nous sommes rencontrs et nous nous sparons, Frodon fils de Drogon. Il n'est pas besoin de vous bercer de douces paroles: je n'espre pas vous revoir aucun autre jour sous ce Soleil. Mais vous partirez maintenant avec ma bndiction, sur vous et sur tous les vtres. Reposez-vous un peu pendant que l'on vous prparera de la nourriture.
J'aimerais bien apprendre comment ce rampant Smagol devint possesseur de l'Objet dont nous parlons et comment il le perdit, mais je ne vous ennuierai pas maintenant. Si jamais, contre tout espoir, vous reveniez aux terres des vivants et que nous reprenions nos rcits, assis prs d'un mur au soleil et riant des tristesses passes, vous me le direz alors. Jusqu' ce moment ou quelque autre au-del de la vision des Pierres Voyantes de Nmenor, adieu! 
Il se leva et s'inclina profondment devant Frodon, puis il tira le rideau et passa dans la caverne.
